À la Citoyenne Bonaparte,
rue Chantereine, n° 6,
à Paris.
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Chéruble, 10 floréal.
Murat, qui te remettra cette lettre, t'expliquera, mon adorable amie, ce
que j'ai fait, ce que je ferai, ce que je désire. J'ai conclu une
suspension d'armes avec le roi de Sardaigne. J'ai, il y a trois jours,
expédié Junot avec mon frère; mais ils arriveront après Murat, qui passe
par Turin. Je t'écrivais par Junot de partir avec lui pour me venir
joindre; je te prie aujourd'hui de partir avec Murat, de passer par
Turin; tu abrégeras de quinze jours: il sera donc possible que je te
voie ici avant quinze jours. Viens, cette idée me transporte de joie;
ton logement est prêt à _Mondovi_ et à _Tortone_: tu pourras de Mondovi
aller par Tengrada, route à Nice et à Gênes, et de là dans le reste de
l'Italie, si cela te fait plaisir. Mon bonheur est que tu sois heureuse,
ma joie que tu sois gaie, mon plaisir que tu en aies. Jamais femme ne
fut aimée avec plus de dévouement, de feu et de tendresse. Jamais il
n'est possible d'être plus entièrement maître d'un coeur et d'en dicter
tous les goûts, les penchans, d'en former tous les désirs: s'il en est
autrement de toi, je déplore mon aveuglement, je te livre aux remords de
ton ame[**orthographe corrigée]; et si je n'en meurs pas de douleur,
froissé pour la vie, mon coeur ne s'ouvrirait plus au sentiment du
plaisir et de la douleur; triste, fier ou froid, ma vie serait toute
physique: car j'aimerai, en perdant ton amour, ton coeur, ton adorable
personne, perdre tout ce qui rend la vie aimable et chère! Ah! alors je
ne regretterai plus de mourir, ou peut-être réussirai-je à la recevoir
au champ d'honneur. Comment veux-tu, ma vie, que je ne sois pas triste?
Pas de lettres de toi; je n'en reçois que tous les quatre jours, au lieu
que si tu m'aimais, tu m'écrirais deux fois par jour; mais il faut jaser
avec les petits messieurs visiteurs dès dix heures du matin, et puis
écouter les sornettes et les sottises de cent freluquets jusqu'à une
heure après minuit. Dans les pays ou il y a des moeurs, dès dix heures du
soir tout le monde est chez soi; mais dans ces pays-là l'on écrit à son
mari, l'on pense à lui, l'on vit pour lui. Adieu, Joséphine; tu es pour
moi un monde que je ne puis expliquer; je t'aime tous les jours
davantage. _L'absence guérit les petites passions et accroît les
grandes_. Un baiser sur ta bouche, un sur ton coeur. Il n'y a personne
que moi, n'est-ce pas? et puis un sur ton sein. Que Murat est heureux...
petite main... Ah!... si tu ne viens pas!!!...
Mène avec toi ta femme de chambre, ta cuisinière, ton cocher; j'ai ici
des chevaux de carrosse à ton service, et une belle voiture. Ne porte
que ce qui t'est personnellement nécessaire. J'ai ici une argenterie et
une porcelaine qui te serviront. Adieu, le travail me commande. Je ne
puis laisser la plume. Ah! si ce soir je n'ai pas de tes lettres, je
suis désespéré. Pense à moi, ou dis-moi avec dédain que tu ne m'aimes
pas, et alors peut-être je trouverai dans mon esprit de quoi être moins
à plaindre.
Je t'ai écrit par mon frère qu'il avait 50 louis à moi, dont tu pouvais
disposer. Je t'envoie par Murat 200 louis dont tu te serviras si tu en
as besoin, ou que tu emploîras à meubler l'appartement que tu me
destines. Si tu pouvais y mettre partout ton portrait! mais non, il est
si beau celui que j'ai dans mon coeur, que quelque belle que tu sois, et
quelque habiles que soient les peintres, tu y perdrais. Écris-moi; viens
vite: ce sera un jour bien heureux... que celui où tu passeras les
Alpes: c'est la plus belle récompense de mes peines et des victoires que
j'ai remportées.