Au quartier-général, Milan, le 23 prairial an 4 de la république,
une et indivisible.
Joséphine, où te remettra-t-on cette lettre? Si c'est à Paris, mon
malheur est donc certain; tu ne m'aimes plus. Je n'ai plus qu'à
mourir... Serait-il possible!!! Tous les serpens des furies sont dans
mon coeur, et déjà je n'existe qu'à demi. Oh! toi... Mes larmes coulent,
plus de repos ni d'espérance. Je respecte la volonté et la loi immuable
du sort; il m'accable de gloire pour me faire sentir mon malheur avec
plus d'amertume. Je m'accoutumerai à tout dans ce nouvel état de choses;
mais je ne puis pas m'accoutumer à ne plus l'estimer; mais non, ce n'est
pas possible, ma Joséphine est en route; elle m'aime, au moins un peu;
tant d'amour promis ne peut pas s'être évanoui en deux mois.
Je déteste Paris, les femmes et l'amour... Cet état est affreux... et ta
conduite... Mais dois-je l'accuser? Non, ta conduite est celle de ton
destin.--Si aimable, si belle, si douce, devrais-tu être l'instrument
auteur de mon désespoir? Celui qui te remettra cette lettre est M. le
duc de Lesbeloni, le plus grand seigneur de ce pays-ci, qui va, député à
Paris, pour présenter ses hommages au gouvernement.
Adieu, ma Joséphine; ta pensée me rendait heureux; tout a bien changé;
embrasse tes aimables enfans; ils m'écrivent des lettres charmantes.
Depuis que ne dois plus t'aimer, je les aime davantage! Malgré le destin
et l'honneur, je t'aimerai toute ma vie.--J'ai relu cette nuit toutes
tes lettres, même celle écrite de ton sang: quels sentimens elles m'ont
fait éprouver!