À la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n° 6,
à Paris.
* * * * *
Nice, le 10 germinal.
Je n'ai pas passé un jour sans t'aimer; je n'ai pas passé une nuit sans
te serrer dans mes bras; je n'ai pas pris une tasse de thé sans maudire
la gloire et l'ambition qui me tiennent éloigné de l'âme de ma vie. Au
milieu des affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon
adorable Joséphine est seule dans mon coeur, occupe mon esprit, absorbe
ma pensée. Si je m'éloigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhône,
c'est pour te revoir plus vite. Si, au milieu de la nuit, je me lève
pour travailler encore, c'est que cela peut avancer de quelques jours
l'arrivée de ma douce amie, et cependant, dans ta lettre du 23, du 26
ventôse, tu me traites de _vous_.--_Vous_ toi-même. Ah, mauvaise!
comment as-tu pu écrire cette lettre! qu'elle est froide! Et puis du 23
au 26 restent quatre jours; qu'as-tu fait, puisque tu n'as pas écrit à
ton mari?... Ah! mon amie, ce _vous_ et ces quatre jours me font
regretter mon antique indifférence. Malheur à celui qui en serait la
cause! Puisse-t-il, pour peine et pour supplice, éprouver ce que la
conviction et l'évidence qui servit ton ami, me ferait
éprouver!--L'enfer n'a pas de supplice, ni les furies de serpent!...
Vous! vous! Ah! que sera-ce dans quinze jours?... Mon ame est triste;
mon coeur est esclave, et mon imagination m'effraie... Tu m'aimais moins,
tu seras consolée. Un jour tu ne m'aimeras plus; dis-moi-le, je saurai
au moins mériter le _malheur_... Adieu, femme, tourment, bonheur,
espérance et ame de ma vie, que j'aime, que je crains, qui m'inspire des
sentimens tendres qui m'appellent à la nature, à des mouvemens
tempestueux aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour
éternel, ni fidélité, mais seulement... _vérité, franchise_ sans bornes.
Le jour que tu me diras _je t'aime moins_, sera ou le dernier de mon
amour ou le dernier de ma vie. Si mon coeur était assez vil pour aimer
sans retour, je le hacherais avec les dents. Joséphine! Joséphine!
souviens-toi de ce que je t'ai dit quelquefois: la nature m'a fait l'âme
forte et décidée; elle t'a bâtie de dentelle et de gaze. As-tu cessé de
m'aimer!! Pardon, ame de ma vie, mon ame est tendre sur de vastes
combinaisons. Mon coeur, entièrement occupé par toi, a des craintes qui
me rendent malheureux. Je suis ennuyé de ne pas t'appeler par ton nom.
J'attends que tu me l'écrives.
Adieu! Ah! si tu m'aimes moins, tu ne m'aurais jamais aimé. Je serais
alors bien à plaindre.