À MADAME BEAUHARNAIS.

Je vous ai quittée, emportant avec moi un sentiment pénible. Je me suis

couché bien fâché. Il me semblait que l'estime qui est due à mon

caractère devait éloigner de votre pensée la dernière qui vous agitait

hier au soir. Si elle prédominait dans votre esprit, vous seriez bien

injuste, Madame, et moi bien malheureux!

Vous avez donc pensé que je ne vous aimais pas pour vous!!! Pour qui

donc? Ah! Madame, j'aurais donc bien changé! Un sentiment si bas a-t-il

pu être conçu dans une ame si pure! J'en suis encore étonné, moins

encore que du sentiment qui, à mon réveil, m'a ramené sans rancune et

sans volonté à vos pieds. Certes, il est impossible d'être plus faible

et plus dégradé. Quel est donc ton étrange pouvoir, incomparable

Joséphine? Une de tes pensées empoisonne ma vie, déchire mon ame par les

volontés les plus opposées; mais un sentiment plus fort, une humeur

moins sombre me rattache, me ramène et me conduit encore coupable. Je le

sens bien, si nous avons des disputes ensemble, je devrais récuser mon

coeur, ma conscience: tu les as séduits, ils sont toujours pour toi.

Toi, cependant, _mio dolce amor_, tu as bien reposé! As-tu seulement

pensé deux fois à moi!! Je te donne trois baisers: un sur ton coeur, un

sur ta bouche, un sur tes yeux.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 47 / 69 题