Fausse apparences.--Embarras.--Tourmens cruels.--Baptême de Léopold.
Six semaines se passèrent sans aucun événement important. Je ne recevais
plus de nouvelles du général; mais, comme rien ne me paraissait changé
autour de moi, ce silence m'affligeait sans me donner de vives
inquiétudes. Tout était changé cependant, et je ne m'en doutais pas: on
avait découvert mon secret; mes moindres démarches étaient épiées.
La conduite qu'on tint m'apprit qu'on n'avait voulu m'épargner aucune
des humiliations d'un scandale public. Si j'avais eu autant de hardiesse
que mes ennemis avaient de persévérance, j'aurais pu déjouer toutes les
intrigues, mais je n'ai jamais eu le courage de l'effronterie. Je
frissonne encore au souvenir de cette honte que je sentais au fond de
mon coeur et que je croyais lire sur tous les visages. J'avais cru même
remarquer du refroidissement jusque dans madame de La Rue, autrefois si
caressante. Je cessai d'aller chez elle, et ma société se réduisit à D.
L*** et à sa prétendue famille, Mirande étant alors en Dauphiné, Monti
en Italie, et Lhermite brouillé avec moi une seconde fois. Le spectacle
était ma seule distraction; j'y allais tous les jours. Ces fréquens
tête-à-tête donnaient à D. L*** toutes les apparences d'une intimité que
rien ne justifiait, mais que le monde saisit toujours en pareil cas.
Sans communication avec qui que ce fût, j'ignorais ce tort nouveau qu'on
ajoutait à tant d'autres torts.
Un soir D. L*** me prévint que la jeune mère était souffrante, et
craignait d'avoir mal calculé. Il ajouta qu'il la conduirait le
lendemain à Nanterre, et que je devais annoncer chez moi une absence de
quelques jours.
Je ne saurais peindre le serrement de mon coeur à la veille de mettre le
sceau à une pareille fraude. Pour la première fois je tremblais devant
les devoirs que j'allais contracter, à l'idée de cet enfant dont
j'allais répondre pour la vie. La nuit je ne vis plus que le côté
pénible de mon rêve. Le lendemain matin, je partis avec Adélaïde pour
aller voir sa soeur. Nous la trouvâmes si faible qu'on n'aurait pu sans
barbarie songer à la transporter à Nanterre. J'envoyai chercher D. L***.
Il fut consterné du contre-temps qui rendait l'exécution de notre projet
presque impossible à Paris. Jusqu'à six heures du soir ce n'était qu'une
fausse alarme. D. L*** m'emmena dîner chez sa mère. À peine étions-nous
à table qu'on vint nous annoncer la naissance d'un beau garçon. «Il n'y
a qu'un parti à prendre, m'écriai-je; je vais feindre une chute, on me
ramènera chez moi; dans quelques jours on répandra le bruit d'une fausse
couche; tout sera dit alors, et j'adopterai seulement l'enfant comme
j'avais adopté mon Henri.» Oh! que cette inspiration, si je l'eusse
écoutée, m'eût épargné de chagrins.
Mais D. L*** et ses deux complices ne pouvaient se laisser enlever ainsi
le fruit de leurs manoeuvres. Leur dessein était de faire baptiser malgré
moi l'enfant sous le nom du général. Lorsque, succombant sous le poids
d'une humiliante accusation, je voulus dévoiler leur indignité, ils
allèrent jusqu'à me reprocher l'ingratitude de tant d'efforts tentés
pour mon seul bien-être.
On rejeta l'avis que j'avais ouvert, et ma pauvre tête m'abandonnant au
milieu de ces embarras et de ces angoisses, je laissai faire. Une autre
volonté que la mienne semblait, par une invincible fatalité, avoir
enchaîné mon indépendance. Il fut résolu qu'on prendrait une voiture,
qui nous conduirait chez l'accouchée; qu'arrivés là nous en ferions
venir une autre dans laquelle nous monterions avec l'enfant et la
sage-femme. La mère de D. L*** se chargea de jouer ce personnage. On
simulerait ainsi un accouchement imprévu. Vainement je voulus éviter cet
abîme de mensonges; l'adresse et la perfidie m'avaient si bien enlacée,
que ma conscience obéit à d'autres consciences intéressées, et j'arrivai
chez l'accouchée avant d'avoir pu me donner à moi-même une résolution.
La jeune mère était fort mal. Elle me remit son enfant avec bien des
larmes, bien des recommandations tendres. Pressant alors l'enfant contre
mon sein, je lui fis par mes baisers toutes les promesses d'une mère, et
c'est de mon coeur qu'elles s'échappaient. Dieu! quelles furent mes
agitations pendant le trajet de la rue Blanche à Chaillot! J'allais
avoir à soutenir des regards délateurs, ceux du concierge et de sa
femme. J'allais avoir à trembler et à rougir devant des mercenaires. Ce
trait seul peint tout ce que ma position avait d'horrible.
Les paroles que m'adressaient M. et mademoiselle D. L***, leurs
conseils, leurs recommandations m'irritaient au lieu de me calmer. Sans
répondre, je pressais contre moi l'être innocent, et par momens quelques
larmes moins amères coulaient sur son visage.
Nous sommes enfin à Chaillot. La voiture s'arrête; la porte s'ouvre, et
nous voilà à l'entrée du vestibule. Un mot instruisit Adélaïde de ce
qu'elle devait dire. Aussitôt le bruit de l'événement se répand dans la
maison. Joseph arrive tout essoufflé. «Comme mon général va être fier!
s'écrie-t-il; et c'est un garçon encore... et il est beau, j'en suis
sûr.»
Il fallut me laisser transporter dans ma chambre par Joseph et Adélaïde.
On me mit au lit. Madame et mademoiselle D. L*** paraissaient
merveilleusement disposées à leurs nouvelles fonctions. Au bout d'une
heure, le fiacre repartit avec la prétendue sage-femme. Mademoiselle D.
L*** resta.
Chose incroyable! une journée si pénible fut suivie d'une nuit pleine de
doux songes. J'avais voulu qu'on plaçât l'enfant à mes côtés. Je
touchais ses petites mains; je contemplais chaque trait de son visage,
approchant doucement de ses joues mes joues animées. Il s'éveilla; je
crus qu'il me voyait, qu'il me regardait; et cette illusion me fit
tressaillir comme par une ivresse de mère. Plaisir usurpé, votre
expiation était bien près de votre douceur!
Le lendemain madame D. L*** vint me dire de grand matin que la manière
dont le concierge l'avait reçue lui donnait des inquiétudes qu'il était
urgent de prévenir par le prompt baptême de l'enfant: votre rupture avec
tous les amis du général vous dispense des cérémonies d'usage. Mon fils
sera parrain avec une de nos amies, riche et belle; ils vont venir à
onze heures. Toutes les déclarations sont faites. À ce discours, les
illusions disparurent pour faire place à la réalité. Il fallait laisser
agir en mon nom; envoyer au baptême comme mon enfant un enfant qui ne
m'était rien. Ah! dans ce terrible moment, si un ami véritable m'eût
découvert l'abîme! mais la première fatalité des mauvaises actions,
c'est d'éloigner les conseils généreux et d'appeler uniquement près de
nous la lâche complaisance qui applaudit et engage.
Ainsi entraînée, je ne consentis à rien, mais je ne m'opposai à rien. À
onze heures, une berline s'arrêta à la porte. D. L***, donnant la main à
une marraine élégante et belle, vint prendre l'enfant. Adélaïde vit
partir la berline, et en même temps deux hommes sortir de la maison,
monter en cabriolet et la suivre. Elle entendit madame Gaillard
s'écrier: «Ah! si la réponse pouvait être arrivée; le bâtard et toute la
clique ne passeraient plus cette porte.» Adélaïde vint tout effrayée me
rapporter ces paroles. «Oh! madame, me dit-elle; ils savent tout, et ils
trament quelque chose.»
La réponse qu'on attendait n'était pas arrivée apparemment, car on se
borna à l'espionnage, et à une heure l'enfant fut ramené. La marraine
vint m'embrasser, et me dire les choses les plus aimables; c'était une
femme charmante, et depuis elle n'a jamais été infidèle à ses premières
bontés pour son filleul et pour moi-même.
La femme de Danzel, Allemande jeune et fraîche, arriva quelques minutes
après pour donner le sein à Léopold, en attendant la nourrice. En même
temps, Adélaïde fut envoyée chez sa soeur, avec ordre de la rassurer. À
son retour, Adélaïde m'apprit que sa soeur était mieux, et tout-à-fait
sans inquiétude. Que mon coeur souffrait au contraire!