CHAPITRE LIV.

Fausse apparences.--Embarras.--Tourmens cruels.--Baptême de Léopold.

Six semaines se passèrent sans aucun événement important. Je ne recevais

plus de nouvelles du général; mais, comme rien ne me paraissait changé

autour de moi, ce silence m'affligeait sans me donner de vives

inquiétudes. Tout était changé cependant, et je ne m'en doutais pas: on

avait découvert mon secret; mes moindres démarches étaient épiées.

La conduite qu'on tint m'apprit qu'on n'avait voulu m'épargner aucune

des humiliations d'un scandale public. Si j'avais eu autant de hardiesse

que mes ennemis avaient de persévérance, j'aurais pu déjouer toutes les

intrigues, mais je n'ai jamais eu le courage de l'effronterie. Je

frissonne encore au souvenir de cette honte que je sentais au fond de

mon coeur et que je croyais lire sur tous les visages. J'avais cru même

remarquer du refroidissement jusque dans madame de La Rue, autrefois si

caressante. Je cessai d'aller chez elle, et ma société se réduisit à D.

L*** et à sa prétendue famille, Mirande étant alors en Dauphiné, Monti

en Italie, et Lhermite brouillé avec moi une seconde fois. Le spectacle

était ma seule distraction; j'y allais tous les jours. Ces fréquens

tête-à-tête donnaient à D. L*** toutes les apparences d'une intimité que

rien ne justifiait, mais que le monde saisit toujours en pareil cas.

Sans communication avec qui que ce fût, j'ignorais ce tort nouveau qu'on

ajoutait à tant d'autres torts.

Un soir D. L*** me prévint que la jeune mère était souffrante, et

craignait d'avoir mal calculé. Il ajouta qu'il la conduirait le

lendemain à Nanterre, et que je devais annoncer chez moi une absence de

quelques jours.

Je ne saurais peindre le serrement de mon coeur à la veille de mettre le

sceau à une pareille fraude. Pour la première fois je tremblais devant

les devoirs que j'allais contracter, à l'idée de cet enfant dont

j'allais répondre pour la vie. La nuit je ne vis plus que le côté

pénible de mon rêve. Le lendemain matin, je partis avec Adélaïde pour

aller voir sa soeur. Nous la trouvâmes si faible qu'on n'aurait pu sans

barbarie songer à la transporter à Nanterre. J'envoyai chercher D. L***.

Il fut consterné du contre-temps qui rendait l'exécution de notre projet

presque impossible à Paris. Jusqu'à six heures du soir ce n'était qu'une

fausse alarme. D. L*** m'emmena dîner chez sa mère. À peine étions-nous

à table qu'on vint nous annoncer la naissance d'un beau garçon. «Il n'y

a qu'un parti à prendre, m'écriai-je; je vais feindre une chute, on me

ramènera chez moi; dans quelques jours on répandra le bruit d'une fausse

couche; tout sera dit alors, et j'adopterai seulement l'enfant comme

j'avais adopté mon Henri.» Oh! que cette inspiration, si je l'eusse

écoutée, m'eût épargné de chagrins.

Mais D. L*** et ses deux complices ne pouvaient se laisser enlever ainsi

le fruit de leurs manoeuvres. Leur dessein était de faire baptiser malgré

moi l'enfant sous le nom du général. Lorsque, succombant sous le poids

d'une humiliante accusation, je voulus dévoiler leur indignité, ils

allèrent jusqu'à me reprocher l'ingratitude de tant d'efforts tentés

pour mon seul bien-être.

On rejeta l'avis que j'avais ouvert, et ma pauvre tête m'abandonnant au

milieu de ces embarras et de ces angoisses, je laissai faire. Une autre

volonté que la mienne semblait, par une invincible fatalité, avoir

enchaîné mon indépendance. Il fut résolu qu'on prendrait une voiture,

qui nous conduirait chez l'accouchée; qu'arrivés là nous en ferions

venir une autre dans laquelle nous monterions avec l'enfant et la

sage-femme. La mère de D. L*** se chargea de jouer ce personnage. On

simulerait ainsi un accouchement imprévu. Vainement je voulus éviter cet

abîme de mensonges; l'adresse et la perfidie m'avaient si bien enlacée,

que ma conscience obéit à d'autres consciences intéressées, et j'arrivai

chez l'accouchée avant d'avoir pu me donner à moi-même une résolution.

La jeune mère était fort mal. Elle me remit son enfant avec bien des

larmes, bien des recommandations tendres. Pressant alors l'enfant contre

mon sein, je lui fis par mes baisers toutes les promesses d'une mère, et

c'est de mon coeur qu'elles s'échappaient. Dieu! quelles furent mes

agitations pendant le trajet de la rue Blanche à Chaillot! J'allais

avoir à soutenir des regards délateurs, ceux du concierge et de sa

femme. J'allais avoir à trembler et à rougir devant des mercenaires. Ce

trait seul peint tout ce que ma position avait d'horrible.

Les paroles que m'adressaient M. et mademoiselle D. L***, leurs

conseils, leurs recommandations m'irritaient au lieu de me calmer. Sans

répondre, je pressais contre moi l'être innocent, et par momens quelques

larmes moins amères coulaient sur son visage.

Nous sommes enfin à Chaillot. La voiture s'arrête; la porte s'ouvre, et

nous voilà à l'entrée du vestibule. Un mot instruisit Adélaïde de ce

qu'elle devait dire. Aussitôt le bruit de l'événement se répand dans la

maison. Joseph arrive tout essoufflé. «Comme mon général va être fier!

s'écrie-t-il; et c'est un garçon encore... et il est beau, j'en suis

sûr.»

Il fallut me laisser transporter dans ma chambre par Joseph et Adélaïde.

On me mit au lit. Madame et mademoiselle D. L*** paraissaient

merveilleusement disposées à leurs nouvelles fonctions. Au bout d'une

heure, le fiacre repartit avec la prétendue sage-femme. Mademoiselle D.

L*** resta.

Chose incroyable! une journée si pénible fut suivie d'une nuit pleine de

doux songes. J'avais voulu qu'on plaçât l'enfant à mes côtés. Je

touchais ses petites mains; je contemplais chaque trait de son visage,

approchant doucement de ses joues mes joues animées. Il s'éveilla; je

crus qu'il me voyait, qu'il me regardait; et cette illusion me fit

tressaillir comme par une ivresse de mère. Plaisir usurpé, votre

expiation était bien près de votre douceur!

Le lendemain madame D. L*** vint me dire de grand matin que la manière

dont le concierge l'avait reçue lui donnait des inquiétudes qu'il était

urgent de prévenir par le prompt baptême de l'enfant: votre rupture avec

tous les amis du général vous dispense des cérémonies d'usage. Mon fils

sera parrain avec une de nos amies, riche et belle; ils vont venir à

onze heures. Toutes les déclarations sont faites. À ce discours, les

illusions disparurent pour faire place à la réalité. Il fallait laisser

agir en mon nom; envoyer au baptême comme mon enfant un enfant qui ne

m'était rien. Ah! dans ce terrible moment, si un ami véritable m'eût

découvert l'abîme! mais la première fatalité des mauvaises actions,

c'est d'éloigner les conseils généreux et d'appeler uniquement près de

nous la lâche complaisance qui applaudit et engage.

Ainsi entraînée, je ne consentis à rien, mais je ne m'opposai à rien. À

onze heures, une berline s'arrêta à la porte. D. L***, donnant la main à

une marraine élégante et belle, vint prendre l'enfant. Adélaïde vit

partir la berline, et en même temps deux hommes sortir de la maison,

monter en cabriolet et la suivre. Elle entendit madame Gaillard

s'écrier: «Ah! si la réponse pouvait être arrivée; le bâtard et toute la

clique ne passeraient plus cette porte.» Adélaïde vint tout effrayée me

rapporter ces paroles. «Oh! madame, me dit-elle; ils savent tout, et ils

trament quelque chose.»

La réponse qu'on attendait n'était pas arrivée apparemment, car on se

borna à l'espionnage, et à une heure l'enfant fut ramené. La marraine

vint m'embrasser, et me dire les choses les plus aimables; c'était une

femme charmante, et depuis elle n'a jamais été infidèle à ses premières

bontés pour son filleul et pour moi-même.

La femme de Danzel, Allemande jeune et fraîche, arriva quelques minutes

après pour donner le sein à Léopold, en attendant la nourrice. En même

temps, Adélaïde fut envoyée chez sa soeur, avec ordre de la rassurer. À

son retour, Adélaïde m'apprit que sa soeur était mieux, et tout-à-fait

sans inquiétude. Que mon coeur souffrait au contraire!

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 37 / 69 题