Madame Lacroix.--Son érudition.--Anecdote historique.--Dévouement au
malheur.--Entretien avec un ministre, M. de Talleyrand.
Il y avait long-temps que je n'avais vu ma chère madame Lacroix; j'allai
chez elle à mon retour. Elle me parla de madame de T... en termes qui
achevèrent de me persuader que les préjugés vont souvent jusqu'à
étouffer la reconnaissance, et pourtant l'orgueil, qui daigne accepter
un secours, devrait daigner s'en souvenir. Les procédés de madame de
T... m'eussent indignée, si, en général, l'ingratitude ne me paraissait
plus digne de pitié que de colère. Il n'en était pas ainsi de madame
Lacroix. Tout en me montrant les objets laissés par madame de T..., et
dont j'avais eu tant de plaisir à la pourvoir, mon amie se livrait à son
humeur avec cette franchise énergique que l'usage interdit, mais qui
soulage le coeur. Voyant mon chagrin de tout ce qu'elle m'apprenait, elle
me dit vivement: «Vous êtes cent fois trop bonne de vous affliger du
départ de cette ingrate comtesse: ne vous ai-je pas annoncé d'avance ce
qui arriverait? Est-ce que je ne les connais pas tous ces _ci-devant_,
leur souple humilité dans le malheur, leur prompte insolence dans la
prospérité?--Mais, ma chère Lacroix, vous généralisez toujours vos
idées, et comme cela vous les exagérez. Les observations absolues
finissent par être injustes. Vous ne pouvez prétendre que ce soit la
prospérité qui cause l'ingratitude de cette dame envers moi.--Là!
n'allez-vous pas chercher encore à l'excuser? Moi je soutiens que, si
elle n'eût pas, avec son petit air tranquille, machiné quelque chose,
trouvé ailleurs protection et ressource, elle n'eût pas fait tant la
fière et fût restée. Voyez-vous, ce qui fait que les nobles sont des
ingrats, c'est qu'on les élève à se croire d'une autre nature que nous.
Je suis hors de moi quand je songe qu'une femme, pour qui vous avez eu
tous les soins d'une fille, se trouve humiliée de vos bienfaits. Et
pourquoi cela? Parce que vous n'êtes pas la femme légitime de notre
général. Ils m'ennuient avec leur _légitimité_. Et pourtant, vous vous
rappelez, au bon temps, cette ambition des belles dames pour la place de
favorite. Tiens, la favorite, puisque c'est le mot du grand monde, la
favorite d'un défenseur de la patrie vaut bien, je pense, les Montespan,
les Maintenon, les Pompadour, et autres, avec lesquelles néanmoins il ne
faut pas confondre cette pauvre dame La Vallière: celle-là n'eut que le
malheur d'aimer pour lui-même le maître, que les autres cherchaient par
intérêt seulement à enchaîner. Le général n'est pas marié; vous pouvez
donc d'un jour à l'autre devenir sa femme, tandis que, pour les
maîtresses royales, c'est du bel et bon adultère, avec de grands airs,
de la cupidité et de l'étiquette.»
Madame Lacroix joignant le geste aux paroles, je ne pus garder plus
long-temps mon sérieux; mais elle était trop irritée pour rire et pour
entendre raison sur ses préjugés contre la noblesse. Jamais je ne lui
avais vu tant d'érudition: elle appuyait ses principes d'une foule de
traits historiques. Il fallut essuyer de vives réprimandes, et la
minutieuse énumération des torts réels ou imaginaires de madame de T...
Tout en partageant les opinions de madame Lacroix, je ne pouvais
cependant me résoudre à ne pas mieux penser qu'elle de la personne qui
en avait provoqué l'expression.
En revenant à Chaillot, je rêvais vaguement dans ma voiture, lorsqu'au
milieu de mille choses passées en revue vint se placer le souvenir d'un
ministre chez lequel j'avais le droit de me présenter, sans que j'eusse
encore profité du privilége. J'avertis Danzel, et me fis conduire
sur-le-champ au ministère des relations extérieures.
J'ai connu bien des hommes distingués par leur position, leur esprit ou
leur talent; les vicissitudes de ma vie m'ont mise en face de bien des
supériorités; mais je n'ai rencontré chez personne un tour d'esprit, un
genre d'amabilité, un tact plus fin que chez M. de Talleyrand. Chaque
fois que j'avais eu le plaisir de le voir et de l'entendre, mon
admiration s'était accrue, et d'autant plus, peut-être, que je croyais
m'être aperçue qu'il me trouvait assez d'esprit pour l'apprécier.
Il est rare qu'on aborde un ministre comme un autre homme: d'un côté on
prépare ses idées, et de l'autre on arrange sa représentation; on se
gourme ainsi réciproquement. Je connaissais déjà assez M. de Talleyrand
pour savoir que, bien que chez lui le maintien, le regard, les moindres
paroles rappelassent l'homme d'état, il aimait la causerie et cette
liberté d'esprit qui se laisse aller. La manière dont ma visite fut
reçue me fit supposer promptement qu'on ne la trouvait pas importune.
Habituée depuis long-temps à être traitée avec des préventions
favorables, j'avais cette confiance toujours nécessaire pour ne pas les
démentir: aussi j'oubliai bientôt le ministre pour n'avoir affaire qu'à
l'homme aimable, dont le sourire accueillant mes saillies les rendit
bientôt plus piquantes.
Je ne sais comment l'entretien tomba sur madame de T...; j'en avais la
tête pleine, je racontai comment nous avions fait connaissance, et
j'insistai sur le prix que j'attacherais à ce que la puissance pût
partager et aider l'intérêt qu'elle m'avait inspiré. Je peignis avec
vivacité la scène du Louvre et du péristyle de Feydeau, avec
attendrissement le bonheur d'avoir arraché à la mort un être malheureux.
Mais une approbation presque ironique calma bientôt mes expressions: le
ministre s'en aperçut, et je le lui dis même avec la vivacité de la
mauvaise humeur. «Convenez, répondit-il en me prenant la main, que je
parais avoir un coeur bien insensible.--Insensible! m'écriai-je; oh! vous
pouvez dire d'une dureté sans exemple. Rire d'une infortune!--Oh! c'est
épouvantable... Mais ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est que je ne
ris point de l'infortune, mais de la facilité de la charmante conteuse à
se laisser tromper par une intrigante.--Une intrigante! cette dame! Mais
y songez-vous? Une femme _comme il faut_! une émigrée!
--«Soyez tranquille; avec de telles dispositions à vous attendrir,
parcourez Paris, et vous trouverez de quoi vous occuper. Suivez les
traces de ces dames comme il faut, et je ne vous donne pas un mois pour
en revenir.
--«Je me garderai de suivre vos conseils. Que serait la vie, si on n'y
faisait un peu de bien?
Ces mots furent prononcés avec l'accent du mécontentement et de
l'émotion; alors, me prenant la main: «Vous me trouvez bien
haïssable?--Mais... oui, s'il faut l'avouer. Vous êtes sans pitié,
Vous clouez le bienfait aux mains du bienfaiteur.
«--Bravo! comment! de la mémoire encore avec tant d'esprit?--Citoyen
ministre, je ne ris pas: comment, vous, noble, proscrit, émigré, appeler
intrigans les victimes? Sont-ils coupables de n'avoir pas eu comme vous
le génie de se tirer d'embarras?--Vous êtes bien la femme la plus
singulière et la plus séduisante. Écoutez, ma jeune et romanesque
héroïne de bienfaisance. J'ai beaucoup fait pour soulager les malheurs
réels des émigrés; voici un carton qui en renferme les preuves, et en
voilà un autre qui contient les témoignages de l'ingratitude de la
plupart.--Eh bien! monsieur, il fallait garder le premier, brûler
l'autre, et continuer.--Que l'enthousiasme vous rend belle! Allons, je
vois qu'il faut me justifier. Sachez donc que, proscrit moi-même,
cherchant un asile, ce n'est point dans le coeur des nobles, c'est dans
celui d'une femme obscure que j'ai trouvé cette _généreuse
bienveillance_ qui s'attache à l'infortune pour la soulager, cette pitié
courageuse qui rend au malheureux la force de souffrir, parce qu'elle
est toujours prête à partager ses dangers. Oui, j'ai rencontré ces
qualités angéliques, moins votre grâce, votre esprit et votre
instruction, chez une femme qui n'avait point d'aïeux, mais un coeur; et
cette femme ne m'accusera jamais d'égoïsme et d'ingratitude.--Oh!
pardonnez-moi de vous avoir mal jugé.» Voilà tout ce que je pus
répondre; mais mon regard parla plus que mes paroles. M. de Talleyrand
parut touché; mais le caractère politique reprenant le dessus, il me
dit, quand je me retirai: «Ma jeune et belle amie, vous en êtes encore
aux illusions; mais, croyez-moi, modérez les élans d'un coeur qui me
paraît bien exposé à l'ingratitude. Ne vous occupez plus de votre
trouvaille de Feydeau..., et surtout n'allez pas me haïr à cause
d'elle.--Vous haïr? Vous savez bien l'empêcher, et prévenir un sentiment
par un autre, l'admiration. Adieu, citoyen ministre; je reviendrai
bientôt causer avec vous.»
Je sortis du cabinet en véritable étourdie. Ma visite avait été longue,
et, soit impatience, soit malignité naturelle, les courtisans, qui
encombraient le salon d'attente, ne me virent point passer sans
m'adresser quelques unes de ces salutations, qui prouvent tout à la fois
leur facilité de supposer le mal et de l'encenser.
Je trouvai D. L*** à Chaillot; il avait terminé tous les arrangemens
avec la jeune mère; il m'engagea à l'aller voir le lendemain.
Nous étions dans le salon du rez-de-chaussée; la porte du jardin se
trouvait ouverte, celle du vestibule était fermée. Au milieu de notre
conversation je crus voir s'agiter la draperie. D. L*** affirma qu'il
avait fermé lui-même la porte; cependant, voulant s'en assurer de
nouveau, il la trouva seulement poussée contre la serrure; il l'ouvrit
entièrement, et aperçut madame Gaillard qui se glissait dans la salle à
manger. Nous ne doutâmes plus qu'on nous eût écoutés. Adélaïde me dit,
le soir, que deux messieurs étaient venus dans l'après-dîner, qu'ils
avaient causé avec les concierges, et qu'elle avait entendu nommer D.
L***. J'étais si loin de penser qu'on pût voir en lui un amant heureux,
que je le traitais avec une imprudence faite pourtant pour en donner le
soupçon. D. L***, instruit des bruits qui couraient à ce sujet, était
loin de les détruire; sa vanité et son intérêt trouvaient leur compte à
les favoriser. Je ne découvris ses vues que trop tard, et cette fois,
comme toujours, j'eus l'occasion de reconnaître qu'avec un peu plus de
prudence, je me fusse épargné bien des malheurs.