De «Notre-Dame de Paris» à «Isabel de Bavière».
C'est un spectacle vraiment affligeant que celui d'une créature vivante,
pleine de vigueur et de force, arrêtée en plein développement par un coup
mortel. C'est le spectacle que nous offre en ce moment le roman
historique. Autour de lui, ses serviteurs s'empressent pour hâter son
agonie, comme si la force des choses ne devait pas à elle seule assez
rapidement l'amener. Tout ce qui pourrait encore maintenir une apparence
de vie dans cet agonisant, ils le négligent, uniquement occupés à
développer les principes qui lui seront le plus certainement funestes. Les
moeurs, dans ces oeuvres qui se prétendent inspirées de Walter Scott?
Elles existent à peine. Les sentiments? Ils ne sont remarquables que par
leur obscénité ou leur violence. Quant à la partialité des auteurs, on
peut s'en égayer à la longue,--à moins qu'elle ne fatigue et rebute tout
de suite. Mais quelques-uns de ces trop consciencieux romanciers avaient
découvert une véritable merveille, le dernier point que d'après eux il fût
sans doute permis à l'art d'atteindre: à leurs productions insignifiantes
et vides une imitation puérile du vieux langage français devait tenir lieu
de toutes autres qualités,--comme si ce n'était point la plus artificielle
et la plus inutile des reconstitutions!
Nous en avons fait maintes fois la remarque; il ne fut jamais plus à
propos de la répéter: hors de la peinture des moeurs, pas de salut pour le
roman historique. Entre tous ces prétendus émules de Walter Scott, c'est
cependant à qui s'écartera le plus de sa manière et réussira le mieux à ne
pas lui ressembler. Et sans doute quelques-uns d'entre eux ne sont pas
sans érudition; mais leur malheur à tous est de s'arrêter, et
exclusivement, à des détails de descriptions et de costumes, pittoresques
sans doute, mais dont l'éternelle répétition a vite fait d'amener la
satiété et le dégoût. Nous savons fort exactement et par le menu comment
on s'habillait à telle époque, quelle devait être pour un homme à la mode
l'épaisseur des fraises ou la longueur des poulaines et comment il seyait
à un jeune seigneur de porter son toquet de velours; la physionomie des
rues, l'aspect extérieur ou l'économie intime des habitations, églises ou
charniers, palais seigneuriaux ou rôtisseries et misérables échoppes,
l'écrivain ne nous fait grâce d'aucun détail: il n'oublie que de nous
faire connaître ses personnages. Le cadre a tout absorbé; il ne reste plus
de place pour le tableau. Comment ces hommes ont-ils pensé, senti, aimé,
souffert? Nos amateurs de langage gothique n'en ont cure.--Mais c'est la
partie essentielle du roman historique!--Il n'y en a pas qu'ils aient
plus complètement dédaignée. Feuilletez seulement _le Trésor ou le
Grand Oeuvre_, _la Sarbacane_, _l'Estrapade_, _les Deux Fous_ et _les
Francs-Taupins_.
Il y a pourtant des oeuvres distinguées au milieu de tout ce fatras, et
des pages fortes ou des scènes vigoureuses dans _le Vicomte de Béziers_ et
_le Comte de Toulouse_, de Frédéric Soulié, comme dans le _Jean Cavalier_,
d'Eugène Sue. Mais ce n'est jamais de la fidèle peinture des moeurs que
ces romans historiques tirent leur intérêt; et si on ne peut pas dire
qu'elle en soit complètement absente, il serait encore moins exact de
prétendre qu'elle y occupe une place distinguée, et cela de par la volonté
même de l'auteur.
Un de ces écrivains néanmoins aurait pu la rencontrer--par des chemins un
peu détournés, il est vrai. Pour laisser d'une époque un tableau assez
ressemblant, ce ne sera jamais un moyen bien recommandable que de n'en
mettre qu'un côté en lumière, et on risquera fort de ne pas être impartial,
si, des divers partis politiques qui s'y sont disputé l'influence ou le
pouvoir, on prend fait et cause pour l'un, au grand préjudice des autres.
L'oeuvre pourra être violente--on se souvient que c'est un des caractères
de _Cinq-Mars_--sans devenir complètement fausse. Car enfin tous les
sujets de Louis XIV n'ont pas dû avoir pour la royauté absolue les
adorations des courtisans, et on peut blâmer la guerre des Camisards. A se
faire ainsi le contemporain de ces impatiences difficilement réprimées et
de ces sourdes révoltes, l'auteur a toute faculté de mettre sous nos yeux
de vraies âmes du XVIIe siècle. Même l'intérêt du spectacle peut devenir
fort vif. Ce sera comme le contraire de l'histoire officielle et l'envers
de la toile.
Mais la méthode a un danger.
Le romancier doit être sûr de ne pas prêter gratuitement aux héros de son
oeuvre ses propres sentiments. Vigny détestait Richelieu: M. le Grand et
le coadjuteur ne l'aimaient pas davantage. Au nom des immortels principes
proclamés par la Révolution, Eugène Sue n'avait pas assez de colère et
d'indignation contre le despotisme du Grand Roi, témoignant ainsi de la
générosité et de l'indépendance de son âme: mais est-il bien certain que
le chevalier de Rohan, quand il conspirait contre Louis XIV, obéissait aux
«immortels principes», et l'«impatience» et les «frémissements» de ce
nouveau Cinna n'avaient-ils leur source que dans l'horreur profonde que la
tyrannie de l'Auguste de Versailles inspirait à son âme intransigeante et
farouche de républicain? Si oui, c'est tout un aspect nouveau du XVIIe
siècle, et donc l'occasion d'une peinture de moeurs qui, sans trop de
peine, peut être saisissante; si non, la collection des romans
historiques-pamphlets, à la Dinocourt ou à la Mortonval, se sera enrichie
d'un assez curieux échantillon.
Et telle a été, en effet, la destinée du _Latréaumont_ d'Eugène Sue. La
préface a beau nous dire que «l'auteur a obéi à toutes les exigences, à
tous les développements de cette donnée entièrement historique, avec la
plus scrupuleuse abnégation d'invention»: est-ce pousser cette
«abnégation» bien loin que de nous parler sans cesse de la «personnalité
sordide» de Louis XIV, de son «incurable et grossière fatuité», de sa
«fatuité niaise, prétentieuse et rengorgée», comme si l'auteur avait à
venger sur lui une injure personnelle? Ce sont là les sentiments de Rohan
ou de Maurice d'O? Ce sont les moeurs de l'époque? Eugène Sue croyait-il
de bonne foi écrire un roman historique? Alors les dernières lignes de
l'oeuvre--sans préjudice des autres lignes semblables répandues à
profusion dans le courant du récit--témoigneraient d'une belle naïveté ou
d'une inexplicable maladresse. «Après tant d'horreurs, en comparant ces
temps-là à ceux où nous vivons, une pensée douce et consolante vient à
l'esprit, c'est que les hommes et les choses ont assez progressivement
marché pour que, désormais, un tel GRAND ROI et un tel GRAND SIÈCLE soient
absolument impossibles.» A la bonne heure! Nous savons maintenant ce que
l'auteur veut dire. Mais il aurait bien dû laisser échapper ce soupir de
soulagement dès sa préface: ceux qui ne cherchent dans un roman historique
que la peinture des moeurs auraient été dispensés de lire le volume.
Puisque le roman historique se vide ainsi de sa propre substance, que
va-t-il donc enfin contenir? Une intrigue de la plus monstrueuse
invraisemblance en général ou de la plus révoltante obscénité, à moins
qu'elle ne soit à la fois mélodramatique et licencieuse.
A cet égard déjà _Notre-Dame de Paris_ ne pouvait qu'inspirer de légitimes
inquiétudes, avec son extraordinaire histoire d'Esmeralda et de la
recluse. Ces défauts de Victor Hugo, ses successeurs vont les aggraver
encore. Ils vont faire appel aux plus violents contrastes, entasser les
situations les plus imprévues, faire chevaucher les unes par-dessus les
autres les péripéties les plus invraisemblables et les plus répugnantes.
L'intrigue était sombre, ils l'assombriront davantage; elle était violente,
elle deviendra forcenée; elle ménageait encore les nerfs des lecteurs,
elle les fera crier continûment, sans répit et sans pitié. Ce ne seront
que «secousses électriques», comme il est dit dans l'_Écolier de Cluny_,
et nous assisterons au triomphe complet de la sensation brutale. On nous
fera voir une scène d'écartèlement dans les _Francs-Taupins_, et la soeur
du pauvre petit martyr n'arrivera que pour rester béante d'horreur devant
le corps de son frère en lambeaux. Jehan, écolier de Cluny, au retour
d'une orgie immonde, rencontrera dans une rue le cadavre de sa mère
abandonné, le crâne ouvert. _Jean Cavalier_ nous étalera tout au long des
scènes de catalepsie dans un sombre château dont, au travers de la nuit,
il fera luire les hautes fenêtres comme des lucarnes infernales. Nous
verrons éventrer un condamné et nous entendrons grésiller ses entrailles
sanglantes sur des barreaux de fer rouge. On déterrera même des cadavres.
Meurtres, viols, mutilations, véritables scènes de boucherie humaine, on
ne nous épargnera aucune épouvante, aucune horreur, sous prétexte que le
moyen âge a connu ces choses et qu'il faut avoir de la vérité historique
un respect sacré.
Pour achever de déconsidérer un genre hier encore glorieux et respecté, il
ne fallait plus qu'ajouter l'obscénité à la violence. Le bibliophile Jacob,
Roger de Beauvoir, Regnier-Destourbet, et tous enfin, étalèrent à qui
mieux mieux, et presque d'un bout à l'autre de leurs prétendus romans
historiques, les plus répugnantes indécences. «Le latin dans les mots
brave l'honnêteté»: le vieux français aussi, et l'obscénité passe à la
faveur de l'archaïsme. Quelques-uns s'établirent tout à leur aise dans la
langue de Rabelais. Et c'est ainsi que le genre cher à Walter Scott,--à
Walter Scott, le plus scrupuleux, le plus chaste des romanciers et qui
regretta toujours quelques touches un peu chaudes dans le portrait d'Effie,
--sombrait dans le dégoût, au milieu des protestations indignées qui ne se
firent pas attendre.
Il se mourait donc bien, le pauvre roman historique, et ce n'est
assurément pas Alexandre Dumas qui pouvait le ressusciter.
Il est arrivé un jour à Dumas de se caractériser admirablement dans une de
ses amusantes et exubérantes _Causeries_. «Lamartine est un rêveur, Hugo
est un penseur; moi, je suis un vulgarisateur». On ne saurait mieux dire,
et l'aveu est de la plus délicieuse ingénuité. Dumas a toujours vulgarisé,
«tout et le reste, et le reste du reste», mais plus particulièrement
l'histoire.
Le vulgarisateur vient, en littérature, immédiatement au-dessus du
plagiaire. C'est un plagiaire qui avoue et signe ses plagiats. _Isabel de
Bavière_ est la vulgarisation de l'_Histoire des Ducs de Bourgogne_. La
méthode était nouvelle: en voici les résultats.
Vulgariser un livre d'histoire, pour en faire un roman, n'est pas le
résumer. C'est en donner une espèce de transposition plus attrayante, au
sens vulgaire du mot. On supprime les parties arides ou seulement trop
sérieuses, et l'on développe à l'excès ce qui contient un élément de
pathétique facile ou de curiosité banale. Et c'est ainsi que dans cette
_Chronique de France_, comme son auteur l'appelle avec modestie, la
peinture des misères de la patrie livrée aux horreurs de l'invasion et de
la guerre civile occupe à peine autant de place que le supplice d'un
vulgaire polisson, ou que le tableau--bien propre à faire frémir la
foule--de la décollation du bourreau Cappeluche par le bourreau Gorju son
successeur.
Il y avait cependant dans _Isabel de Bavière_ un beau sujet, et qu'avait
vite deviné le flair merveilleux de notre romancier. Mais encore
fallait-il au moins esquisser ce tableau des malheurs de la France sous un
roi insensé et une reine adultère. On aura peine à le croire: c'est
justement ce que Dumas a le plus complètement oublié. En se traînant
lourdement, le roman atteint la fin du second volume: le tableau des
funérailles de Charles VI.--Et Isabel? demandez-vous.--Il n'en est plus
question depuis longtemps. Le roi seul est redescendu dans les sombres
caveaux de Saint-Denis, et l'épouse infidèle n'est pas revenue dormir près
de lui son sommeil éternel sur la «simple tombe de marbre noir» où le
début du livre nous les a montrés «couchés côte à côte, les mains jointes
et priant». Certes, il n'est pas commun de voir un romancier oublier son
héroïne. Mais Dumas ne fait pas oeuvre de romancier. D'une main il
feuillette le livre de Barante, de l'autre il écrit le sien. L'_Histoire
des Ducs de Bourgogne_ ne parle d'Isabel de Bavière que par rapport à
Charles VI et donc ne raconte qu'indirectement ses tristes aventures. Dans
son ardeur à «découper», comme il dit, l'ouvrage de l'historien, notre
vulgarisateur a perdu de vue le début du sien propre. Il a cru écrire un
roman; mais à suivre de trop près l'histoire, il a laissé le roman à
mi-chemin, et le vulgarisateur a supprimé l'artiste.
L'artiste n'était d'ailleurs capable que de faire de l'enluminure et de
mettre l'histoire en images d'Epinal. Parcourez les premières pages du
livre: l'entrée de la reine dans Paris, les divertissements populaires,
les acclamations, les splendeurs du cortège: quelle merveilleuse occasion
de description locale! Et songez au parti qu'en auraient pu tirer Walter
Scott ou Balzac, Hugo ou Mérimée. Là où ils auraient réussi, Dumas échoue
piteusement: faute de génie, sans doute, et parce qu'il n'était pas fait
pour décrire; mais aussi, mais surtout, parce qu'il doit _vulgariser_ des
descriptions que Barante s'est contenté d'établir. Et de fait, il ne
semble décrire que pour satisfaire la curiosité naïve d'un peuple de
badauds. A travers ces pages on voit la foule, «les yeux élevés, la bouche
ouverte», extasiée devant ces magnificences de princes et de rois. Il n'y
manque vraiment que les exclamations de surprise admirative du bon
«populaire» de Paris. Une Gorgo et une Praxinoa eussent admirablement
complété le tableau, et il est bien dommage que Dumas n'ait pas mieux
connu Théocrite.
Il est par trop évident que, dans une oeuvre ainsi comprise, il ne saurait
y avoir place pour les moeurs historiques. En revanche on nous étalera des
sentiments, on nous présentera des personnages, dignes de l'admiration
d'une foule à la représentation d'un mélodrame. Voyez seulement le rôle
d'Odette. C'est la jeune fille céleste, la femme-ange, d'une douceur et
d'une piété suaves, source inépuisable d'ineffables tendresses et
d'extatiques consolations, dévouée jusqu'à la mort, et jusque dans
l'agonie souriant à celui pour qui elle meurt; au reste, si avide de se
consacrer au bonheur d'autrui qu'elle n'hésite pas à lui faire le
sacrifice de sa vertu; et cependant, toujours si chaste dans l'abandon,
toujours si pure dans la faute, qu'il est impossible de ne pas avoir pour
elle des trésors, non pas seulement d'indulgence, mais même d'admiration,
et qu'on ne peut se défendre de l'appeler, les larmes aux yeux, «la sainte
et l'angélique créature». N'est-ce pas l'héroïne idéale du mélodrame? La
«pauvre enfant» est triste, le duc ne l'aime plus; comment en douter? il
ne l'a pas aperçue dans le cortège. «Vous n'aviez de regards que pour la
reine; vous n'avez pas entendu le cri que j'ai poussé lorsque je me suis
évanouie et que j'ai cru mourir; car vous n'écoutiez que la voix de la
reine, _et cela est tout simple, elle est si belle! Ah!... Ah! mon Dieu!
mon Dieu!_» A ce ton de colombe gémissante et résignée, reconnaissez-vous
le langage particulièrement cher à certaines héroïnes?
Mais si elle a le coeur tendre, Odette a l'âme encore plus compatissante
et généreuse, et jamais elle ne consentira à faire le malheur de «madame
Valentine». Bien mieux, elle ira trouver elle-même la duchesse, lui
avouera tout, se jettera en pleurs dans ses bras, et le bonheur des autres
lui fera trouver de la douceur à son sacrifice. Pour mieux oublier le duc,
elle entrera dans un couvent...--D'où elle sortira dans un dessin assez
profane!--D'où elle sortira, pour se sacrifier encore et pour sauver le
roi. Car Odette est partout où il y a une larme à essuyer, une douleur à
consoler: c'est l'ange de la pitié et du dévouement; elle meurt martyre,
--comme Jeanne d'Arc. Nous demandons pardon de ce rapprochement, mais la
lecture d'_Isabel_ l'impose, quoi qu'on en ait. Nous ne savons pas de
condamnation plus radicale des personnages de Dumas. Car tous ressemblent
à Odette; ce n'est pas toujours le même degré, mais c'est bien toujours la
même nature.
Après cela, il importe assez peu que Dumas ait déployé ici ses ordinaires
qualités, lesquelles d'ailleurs ne sont point méprisables. Mauvais roman
historique à la Courtilz de Sandras, de caractère et d'exécution nettement
mélodramatiques: c'est la définition qu'on pourrait donner d'_Isabel de
Bavière_, et c'en est aussi la condamnation.
Le roman historique a donc vécu[32]. Les circonstances devaient amener
fatalement sa ruine: il l'a hâtée par ses propres excès. Le lendemain même
de son triomphe, tout s'est retourné contre lui et à la fois, et les mêmes
principes qui l'avaient fait vivre et grandir ont été les agents les plus
actifs de sa destruction. Il devait son succès au pittoresque et à la
couleur locale: la couleur locale et le pittoresque l'ont perdu. Il avait
introduit un principe nouveau dans l'étude des moeurs: l'exagération de ce
principe conduisait aux pires excès et aux pires violences. Enfin il avait
préparé le triomphe de l'histoire, et l'histoire devenait tous les jours
sa plus dangereuse, sa plus intraitable ennemie. C'était contre le pauvre
genre une coalition trop forte: il devait être, et il fut, rapidement
vaincu.
[Note 32: Des oeuvres comme _le Roman de la Momie_ ou _Salammbô_ ne sont
que des tentatives isolées et ne peuvent donc infirmer la constatation.]
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