M. Lormier acquiesça:

--En effet, madame, et pour ce motif désireux de vous présenter mes

devoirs en même temps que mes vœux de nouvel an.

Avant de poursuivre, je voudrais traduire encore l’effet produit sur moi

par ces premières phrases, si banales pourtant. Les deux voix

s’accordaient, l’une s’efforçant d’imiter l’autre, et chacune sourde,

chargée d’un poids d’ennui en même temps que _distraite_. On eut dit

qu’un dessous mystérieux se dissimulait sous la futilité des mots.

Malgré moi, je devins très attentif. A certains moments, la parole cesse

de compter: on n’est plus sensible qu’au peuplement de l’air par

l’invisible émanation des âmes.

Sans relever autrement que par un geste aimable les vœux tardifs de

nouvel an qui s’abattaient sur sa tête, madame Manchon reprit:

--Vous habitiez sans doute Paris avant de vous installer ici?

--Non, dit M. Lormier, avec l’expression hésitante d’un homme qui ne se

rappelle pas au juste d’où il vient.

--Alors, Versailles?

--Versailles, oui...

Et M. Lormier me sourit. Il semblait m’inviter à poursuivre à sa place

une conversation trop pénible, étant donnée sa fatigue. Je répliquai par

un sourire équivalent et qui certifiait mon absence de droit à me mêler

de choses qui ne me concernaient pas.

--Naturellement, poursuivit madame Manchon, vous demeurez en famille?

--Non, madame, dit encore M. Lormier; vous ne risquez pas d’entendre du

bruit sur votre tête.

--Oh! soupira madame Manchon, le bruit des grandes personnes ne me gêne

pas: je ne redoute que celui des enfants.

--Je n’en ai plus.

--Mais vous en avez eu? répartit madame Manchon qui, probablement

excitée par un tel laconisme, se résolvait à lancer des questions comme

on laisse tomber du sable sous une roue en train de patiner.

--En effet.

--Plusieurs?

--Une fille.

--Probablement mariée?

--Religieuse.

Quelle que soit la réserve que l’on prétend garder, on se retient

rarement de comparer les autres avec soi-même. Madame Manchon fit un

signe approbateur.

--Je connais cela. Moi aussi, j’ai un fils prêtre. Il exerce à

Versailles.

La nouvelle, en revanche, ne provoqua chez M. Lormier aucune sympathie

particulière. Il eut un léger vacillement de paupières et cessa de

parler. Découragée par l’indigence de son interlocuteur, madame Manchon

consulta la pendule. Il est difficile de ne pas accorder dix minutes à

une visite de politesse: nous étions loin du compte.

Il me parut bon d’intervenir:

--Le couvent de mademoiselle votre fille, demandai-je, est-il resté au

moins à l’abri de l’invasion?

M. Lormier me considéra avec surprise, et continuant de s’adresser à

madame Manchon:

--Je croyais avoir mentionné déjà que cela n’a plus d’importance. Ma

fille est morte.

A cette annonce, madame Manchon fit un nouveau signe d’approbation, plus

prolongé, puis rencoignée contre le dossier du fauteuil, elle ramena sur

les genoux ses mains qui tenaient auparavant les accoudoirs.

--Il arrive parfois que les enfants meurent et que les parents

survivent, laissa de nouveau tomber M. Lormier, bien que cela me semble

inexplicable.

--Inexplicable... répéta madame Manchon comme un écho.

M. Lormier releva la tête. On pouvait croire que, sans cet

encouragement, il ne se serait pas cru autorisé à poursuivre.

--S’il n’y avait plus tard autre chose, fit-il d’un ton tranchant, ce ne

serait pas seulement inexplicable, mais monstrueux.

--Qu’est-ce qui serait monstrueux? demanda madame Manchon, l’air

subitement intéressé.

--La vie.

--Oh! murmura madame Manchon avec un involontaire dédain, la vie diffère

suivant les gens.

--Voilà justement l’injustice que je n’accepte pas! riposta M. Lormier.

--Nous n’avons pas voix au chapitre.

--Il faudrait pourtant se demander par où certains ont passé. Si l’on

savait!...

--Mais on ne sait pas...

Les voix qui n’avaient cessé de baisser, comme des lampes auxquelles

l’huile manque, s’éteignirent tout à fait. Après cela, le silence...

Il en est de toutes sortes: des silences où l’on se borne à ne rien

dire, d’autres qui reposent, d’autres qui font haleter... Celui qui

commençait, extérieurement, ne présentait rien de remarquable.

Immobiles, madame Manchon regardait M. Lormier et M. Lormier regardait

madame Manchon. Entre eux, un feu de pauvre, dont les bûches bavaient en

sifflant. Alentour, l’ombre, du soir à son début, qui, voleuse experte

et sans qu’on y prît garde, s’apprêtait à dépouiller la pièce. Rien de

remarquable, je le répète... et pourtant n’importe qui, à ma place,

aurait compris qu’à ce moment seulement débutait l’entretien véritable.

De même n’importe qui se serait mis à étudier madame Manchon avec des

yeux nouveaux.

C’est qu’aussi ce que prononcent les hommes est peu de chose. Le son des

mots n’est qu’un signe. Le véritable échange s’opère sans bruit, grâce à

l’étreinte de nos êtres profonds. Pour reconnaître qu’il y a en nous

plus qu’une mécanique pensante liée à des organes, il suffit d’avoir

ainsi assisté, une fois dans sa vie, à la pénétration de deux cœurs,

tandis que les bouches s’obstinent à rester muettes...

Je viens de dire que madame Manchon et M. Lormier se regardaient: ce

n’est pas tout, leurs visages changeaient. Ce changement bien entendu

s’opéra progressivement, avec des transformations comme on en voit

parfois le matin, quand le soleil commence à percer le brouillard. Le

sourire de M. Lormier se figeait: madame Manchon, par contre,

d’ordinaire si impassible, exprimait une anxiété douloureuse telle que

les rôles semblaient inversés. On pouvait croire que ce n’était plus M.

Lormier, mais elle, qui avait perdu son enfant!...

Puis je m’aperçus que leurs yeux s’étaient quittés. Maintenant, madame

Manchon considérait le plafond; M. Lormier de son côté, tête basse,

contemplait le tapis...

Puis j’eus la sensation étrange que la pièce se vidait... N’en doutez

pas: évadé du présent, chacun venait de partir sur les chemins

d’autrefois, ces chemins dont ils avaient affirmé: «Si l’on savait!»

Joies, douleurs, catastrophes, chacun revoyait son martyre, et par

manière de conclusion le jugeait bien à lui, inconnu de l’autre,

inégalable. Qu’auraient-ils ressenti si on leur eût découvert leur

illusion et que, convaincus de ne s’être pas approchés, ils n’avaient

jamais cessé de se faire souffrir? Si l’on savait!... Mais, comme avait

répondu madame Manchon, on ne sait pas.

Soudain, les paupières de M. Lormier eurent un battement, ses doigts

crispés autour du chapeau imprimèrent à celui-ci une faible secousse: du

coup, madame Manchon abaissa son regard, M. Lormier leva le sien, la

chaîne était renouée.

--Qu’entendiez-vous tout à l’heure par _autre chose_? reprit madame

Manchon, avec l’air d’une personne que rien ne sépare des phrases

précédentes.

--Il est difficile de préciser, balbutia M. Lormier.

J’écoutais, surpris de trouver leurs voix modifiées; moins décidées et

plus cordiales, on y découvrait désormais le tâtonnement de pensées qui

tendent à se libérer de contraintes devenues des habitudes, et une

sympathie ou plutôt un désir de compréhension mutuelle tel qu’en doit

seule créer une longue amitié.

Madame Manchon soupira, découragée:

--Vous croyez au Ciel, peut-être? Mon fils en parle fréquemment, et je

m’efforce de l’admettre, puisque je suis chrétienne. Cependant je ne

souhaite pas retrouver Dieu. Je ressens à son égard le même détachement

que pour le reste de l’univers.

--Non, dit M. Lormier, il ne s’agit pas du ciel, car je doute qu’il

existe.

--Et moi, je n’y tiens pas... pas du tout!...

Nouvelle cause de surprise: Madame Manchon n’aurait pas autrement parlé

si elle avait subi le sort de M. Lormier. La lumière ainsi commençait de

filtrer.

--Pour rendre ce que je sens, poursuivit M. Lormier, je cherche en vain

des mots... Je ne suis pas un savant. J’ai de la peine à finir une

phrase... Hier, par exemple, j’errais dans Trianon--j’y vais souvent--et

je regardais un peuplier isolé sur la pelouse. Ses branches nues,

dressées en suppliantes, avaient l’air de crier: «Pourquoi nous a-t-on

dépouillées?» Et je songeais: «Avant deux mois, toutes auront verdi:

suis-je donc le seul auquel on ne rendra rien?»

--Espérons que votre peuplier vivait encore, cher monsieur: car il y a

aussi des arbres morts... définitivement morts...

--Mais la mort elle-même... qu’est-ce que peut bien cacher la mort?

Puisqu’il faut une compensation...

Les yeux de madame Manchon s’animèrent brusquement:

--Pour compenser, interrompit-elle, il faudrait le recommencement de ce

qui a été: sinon, inutile d’en parler.

--C’est exactement ce que je voulais dire, insista M. Lormier: pour

compenser, on doit me rendre _tout_ ce que j’ai perdu.

--On doit!... L’au-delà payerait-il plus qu’il ne parle? Je ne l’ai

jamais entendu...

--Ici-bas, on entend rarement quelque chose, du moins de ce qui importe.

J’ignorerai toujours pour qui ma fille est morte, conclut M. Lormier.

--Et moi, pourquoi mon fils est mort... répliqua madame Manchon d’une

voix défaillante.

La lumière qui achève de paraître!...

Je me tournai, stupéfait, vers madame Manchon. Elle avait donc perdu un

fils! Certains accents trahissent, en s’échappant, le secret d’une vie.

Au sien je compris de quelles apparences impassibles j’avais été dupe: à

l’abri des curiosités, madame Manchon se consumait en révoltes

inapaisables. Chose étrange, c’est à un passant qu’elle en avait réservé

la confidence!

--Ah! dit simplement M. Lormier, vous aussi, madame...

Rien dans le ton ne marquait l’étonnement. Il devait trouver naturel que

d’autres fussent atteints de la même manière que lui-même.

Madame Manchon reprit très bas:

--On ne s’habitue pas à souffrir dans les ténèbres: on s’habitue moins

encore à ne pouvoir découvrir pourquoi l’on souffre. Que de fois ai-je

cherché une explication? Je me débats dans une nuit que le temps

épaissit...

--Et pourtant, répliqua M. Lormier, de plus en plus hésitant,

sentirait-on qu’on est dans les ténèbres s’il n’y avait quelque part de

la lumière?...

Il se leva sur ces mots.

--Excusez-moi, madame: j’ai oublié que je dérangeais. Je m’oublie

souvent, à parler de certaines choses...

--Je ne sors jamais, monsieur, et ne reçois pas: mais vous pouvez

revenir, répondit madame Manchon avec un air bienveillant qui me parut

une nouveauté.

M. Lormier bredouilla une phrase de remerciement que je ne distinguai

pas et après s’être incliné, allait gagner la porte, quand je le vis

reculer avec une expression d’effroi: depuis un instant, l’abbé Manchon,

entré sans bruit, nous écoutait. Personne ne s’en était aperçu, tant

nous étions tous réellement projetés hors de nous-même!

Il y eut ensuite un échange de paroles brèves; elles étaient tout à fait

quelconques et cependant il était impossible de ne pas les remarquer.

--Pardon, monsieur; ne vous voyant pas, j’ai failli vous heurter.

--Du tout... passez donc!... Je ne me trompe pas... Monsieur Lormier?

--En effet.

--J’ai eu l’honneur jadis...

--Je me souviens... Croyez, monsieur l’abbé, à ma reconnaissance...

toute ma reconnaissance... Madame... Messieurs...

Comme saisi de panique, M. Lormier jetait à nouveau des saluts et se

précipitait vers le seuil. Sa sortie fut moins un départ qu’une fuite.

Nous nous regardâmes, interdits. Pourquoi cette déroute soudaine?

J’éprouvais pour ma part la sensation d’une rupture d’équilibre, d’une

rentrée imprévue dans une nouvelle aventure pénible. L’abbé avait pris

un air soucieux. Quant à madame Manchon, déjà revenue à son expression

glacée, elle semblait attendre que son fils expliquât la raison d’une

présence qui avait eu le tort, à ses yeux, de ne pas se manifester

aussitôt.

--Vous aviez déjà rencontré ce monsieur? interrogea-t-elle enfin,

impatiente d’une justification qu’elle jugeait nécessaire.

L’abbé fit un geste évasif.

--Une ou deux fois... J’ai surtout approché sa fille, morte ici, au

Carmel. Mais, vous-même, ma mère, d’où le connaissez-vous?

--C’est le nouveau locataire.

--Ah!...

Et silencieux, l’abbé fit plusieurs tours dans la chambre. Une pénible

hésitation se lisait sur son visage. Lorsqu’il s’arrêta, je devinai

qu’il allait passer outre à des scrupules de nature délicate.

--Vous a-t-il raconté qu’il a jadis habité Semur? reprit-il résolument.

Madame Manchon poussa une exclamation étouffée:

--Du temps de René?

--Peut-être... probablement...

Les mains jointes de madame Manchon se crispèrent.

--Croyez-vous qu’il l’ait connu?

--Non... je suis même persuadé du contraire.

Il y eut un silence.

--N’importe, reprit madame Manchon, vous faites bien de m’avertir. On a

toujours tort d’ouvrir sa porte à des inconnus. Je ne recevrai plus.

Ses yeux en même temps errèrent alentour, à la recherche peut-être d’un

soutien qui fût stable: et alors seulement, elle s’aperçut que j’étais

encore là.

--Au fait, cher monsieur, assez de besogne pour aujourd’hui! Allez

prendre l’air; il est excellent de se donner parfois du repos à

l’improviste. Aviez-vous autre chose à me dire, Henri? Non? en ce cas,

vous aussi, laissez-moi... J’ai besoin d’être seule... Sortir de ses

habitudes ne vaut jamais grand’chose; on revient très fatigué...

L’avis était net et clair. J’obéis, ainsi que l’abbé. C’est à peine si

elle s’aperçut que nous la quittions. Laissant retomber sa tête, à mille

lieues du présent, elle était retournée sans doute dans le monde

lointain, découvert un instant pour M. Lormier, et dont je ne devais

plus rien apprendre, avant ce soir...

L’abbé et moi, descendîmes de concert.

Il est utile de vous dire que je le pratiquais peu. A peine nous

étions-nous rencontrés auparavant et sans jamais lier conversation.

N’escomptant chez lui ni imprévu ni flamme, je le croyais un peu sot,

n’éprouvais aucun désir de sa compagnie pieuse et me gardais de lui

imposer la mienne.

Ce fut donc avec un léger ennui qu’arrivé en bas, je l’entendis me

demander:

--Si vous allez réellement vous promener, serait-il indiscret de me

joindre à vous?

Que répondre, sinon que je m’estimerais enchanté de la compagnie?

J’étais en train de le certifier quand le concierge de son côté

m’appela.

--Voici une lettre que je dois vous remettre dès votre sortie: elle est

du nouveau locataire.

Je vis passer sur le visage de l’abbé un intérêt subit. J’affectai de ne

pas m’en apercevoir.

--Donnez... merci.

Je n’ouvris l’enveloppe que dans la rue et ne pus dissimuler ma

surprise.

--Voyez, dis-je à l’abbé; il est donc bien riche?

C’était un chèque de 50.000 francs pour la «Recherche du Soldat».

--Riche?... J’ai entendu dire en effet qu’il avait vendu une invention

intéressante. Détaché de la richesse, à coup sûr... Où souhaitez-vous

aller?

--Où il vous plaira.

--Alors, sur une route... j’aime les routes... les routes ordinaires...

--Voulez-vous celle de Saint-Germain?

--Celle-là ou une autre: je n’ai point de préférence.

Je glissai le chèque dans mon portefeuille, et nous voilà gagnant la

porte Saint-Antoine, moi tout à l’effort d’alimenter l’entretien, l’abbé

pensif et à peu près bouche close. Entre temps, je remarquais la

nervosité de sa démarche. Elle s’accordait si mal avec l’attitude

habituelle de l’homme, que je me demandai soudain quelle part de volonté

entrait dans cette dernière.

Lorsqu’on atteignit la route «ordinaire», comme disait l’abbé, à bout

d’éloquence, je cessai de parler et résolus d’attendre qu’à son tour mon

compagnon voulut bien se mettre en frais.

Le route de Saint-Germain est le type du grand chemin, monotone et bête.

Elle monte droit la colline, après avoir lâché une première escorte de

maisons sans importance. On y a tout de suite l’impression d’abandonner

la ville, mais pour une campagne qui refuse d’être agreste. Des champs

tristes comme des terrains à bâtir, une côte rude, l’horizon arrêté par

elle et dépourvu d’attraits. Il va de soi qu’on ne rencontre pas de

promeneurs. Seules deux formes humaines tachaient devant nous la

chaussée: encore n’avançaient-elles pas ensemble; un large intervalle

les séparait.

Notre silence durait déjà depuis quelques instants quand brusquement

l’abbé commença:

--Pourrais-je solliciter une grâce?

--Il va de soi, si elle est à ma portée, répondis-je, trouvant à ce

début un air de cérémonie qui m’inquiétait.

--Le hasard a fait qu’ignorant que ma mère eût du monde, j’aie pénétré

chez elle et constaté--sans le vouloir, croyez-le bien--que l’entretien

venait de prendre un tour... particulier. Je vous serais obligé, quand

vous retournerez à votre travail, d’oublier ce que vous avez pu

entendre, et de vous exprimer, par exemple, comme si M. Lormier n’était

pas venu.

--Je vous le promets bien volontiers.

--Merci.

Et j’eus aussitôt, à la manière dont le merci était prononcé, la

certitude que l’abbé n’avait souhaité m’accompagner que pour me dire ces

quelques mots.

J’attendis un peu, espérant qu’il ajouterait autre chose: le voyant

revenu à son air neutre, et légèrement agacé, je repris ensuite:

--Je conçois que vous souhaitiez d’éviter à madame votre mère l’occasion

de s’appesantir sur un passé pénible. Je ne saurais d’ailleurs trop

admirer la sérénité de madame Manchon. Sans la visite en question, je

n’eusse jamais soupçonné quelle douleur poignante se cache derrière son

ardente charité.

--On a tort toujours de ne pas soupçonner la souffrance; elle est

partout, fit l’abbé simplement.

Je le regardai; mais il continuait d’avancer, comme seul avec ses

pensées.

--Il est vrai, insinuai-je, que ce Lormier, lui aussi...

--M. Lormier, j’en suis persuadé, n’a pas été plus épargné qu’un autre.

--N’en savez-vous rien de plus?

--Non.

--J’avais cru deviner, cependant, à la manière dont il a parlé de

reconnaissance...

--Vous vous êtes trompé.

--Votre mère, en tous cas, a trouvé en lui une âme qu’un malheur à peu

près identique rendait apte à la comprendre.

L’abbé, cette fois, parut importuné de mon insistance, et pour souper

court:

--Quoi qu’il en soit, M. Lormier et mon frère ont habité quelque temps

la même ville. Cela me suffit pour ne pas tenir au maintien de relations

qui menaceraient de troubler l’œuvre d’apaisement commencée chez ma

mère.

--Oh! murmurai-je, jugez-vous vraiment cette œuvre commencée? A entendre

votre mère parler de sa douleur, j’aurais moins de confiance.

--Apaisé ne signifie pas consolé, dit sèchement l’abbé.

Avouerai-je que sa manière péremptoire de régler ainsi la question des

sentiments les plus graves qui puissent importer à un être me choqua? En

dépit de l’impatience que je lui voyais, je poursuivis donc:

--Je crains, monsieur l’abbé, qu’il n’existe aucune commune mesure entre

votre appréciation de la souffrance et celle d’un laïque tel que moi.

Aux yeux d’un prêtre, tout concourt à l’ordre providentiel; le malheur,

dût-il nous accabler, rentre dans un plan divin qu’il ne nous appartient

pas de connaître, et l’effort pour se résigner a été mis à notre portée,

comme l’acquisition de n’importe quelle vertu. Par contre, en écoutant

votre mère et M. Lormier, j’avais conscience que pour en arriver là, une

grâce est nécessaire... rarement accordée.

L’abbé s’arrêta net:

--Et qui vous assure, monsieur, qu’un prêtre reçoive sûrement cette

grâce? D’où tenez-vous que la souffrance ne soit jamais une énigme pour

lui?

Il avait changé de stature, tout à coup, et redressé, fixait sur moi des

yeux aussi chargés d’angoisse que ceux de M. Lormier ou de madame

Manchon. Une seconde, l’homme extraordinaire aperçu par Duclos,

m’apparut. Tant de passion contenue, une telle ardeur impérieuse

émanaient de lui que, revenu au sentiment de la réserve nécessaire, je

m’inclinai:

--Pardonnez-moi, balbutiai-je, j’ignorais que je risquais aussi, près de

vous, de toucher à une blessure.

Il haussa les épaules, et se remit en marche. Je l’imitai.

Quelques minutes s’écoulèrent. La côte, devenue plus raide, obligeait à

ralentir l’allure. Le jour baissait, maussade, et j’éprouvais un réel

embarras. Il n’était plus question de reprendre un thème qui, seul,

m’aurait intéressé; j’hésitais d’autre part à proposer de rebrousser

chemin.

Soudain, j’eus la surprise de sentir qu’on me prenait le bras.

--Vous allez repartir au front où la souffrance vous attend, vous aussi:

puisqu’aujourd’hui, vous avez entrevu les questions redoutables qu’elle

pose, vous plaît-il d’apprendre ce que j’en sais? demandait l’abbé d’une

voix grave.

Il commença, tenant mon silence pour un acquiescement, et j’ai

conscience de ne pas changer un mot au discours qu’il me tint:

--Rassurez-vous d’abord: je ne parlerai pas en prêtre. Je veux m’en

tenir aux seuls arguments de raison qui sont de nature à vous toucher.

Remarquez pourtant que, par métier, je me heurte à la souffrance plus

souvent qu’un autre; ajoutez qu’elle est installée chez les miens;

oserai-je enfin avouer qu’elle ne m’a pas oublié? Que de motifs pour

méditer sur elle, et trouver auprès de vous un titre de créance!...

«J’ai affirmé tout à l’heure que la souffrance n’épargnait personne.

Sans doute, ses moyens varient. Il en est de violents, il en est

d’insinuants et de cauteleux; il en est des lents et des rapides, de

toutes les sortes et de toutes les qualités. La victime, elle, est

toujours atteinte. Tel dont vous enviez la fortune heureuse, se ronge en

secret et appelle la mort: tel autre dont le bonheur est évident, ignore

que l’existence le détroussera demain, avec la dextérité d’un bandit de

grand chemin. L’universalité de la souffrance sous des formes diverses

est un fait.

«Son apparente inégalité en est un second... Gardons-nous cependant de

croire trop à celui-là. Le plus souvent, en effet, on est tenté de

mettre sa souffrance au-dessus de celle du prochain. D’autre part, nous

ne nous attachons guère à observer que les douleurs se rapprochant de la

nôtre. On risque ainsi de ne pas tout voir et même de ne rien voir.

«Quoi qu’il en soit, voilà un phénomène de la vie, le plus considérable,

le plus constant, le plus redoutable aussi, dont on se demande: «A quoi

sert-il?» Car rien ici-bas n’est inutile; lui seul, en s’en tenant au

point de vue humain, ne semble que nuire. Encore s’il nuisait partout de

la même manière! Mais non: quoi de plus divers que l’œuvre de la

souffrance? Ici, résignation, ailleurs, révolte; autre part, élans vers

Dieu, renoncement, mysticisme; à côté, fureurs, incrédulité, blasphèmes;

tantôt la charité, tantôt l’ordure, pour s’étourdir. Ah! croyez-moi, le

problème n’est pas seulement dans l’_existence_ de la souffrance. C’est

devant le _résultat_ de la souffrance que j’ai le plus tremblé...

jusqu’au jour où, grâce à Dieu, j’ai compris et me suis incliné devant

ce moyen cruel, et merveilleux!...

Ici, l’abbé abandonne mon bras. Après avoir débuté, comme je l’indique,

d’une voix posée, lentement il avait suivi la progression de ses pensées

et laissé transparaître une part de la fièvre intérieure qui, j’en suis

convaincu maintenant, le dévorait. Désormais, il allait poursuivre

autant pour lui que pour moi. On ne met tant d’ardeur à établir un bilan

que lorsqu’on est en jeu. J’écoutais, mais le véritable auditeur de

l’abbé Manchon était sa conscience.

--Cruel et merveilleux, reprit-il, répétant ces mots avec complaisance,

mais combien sûr! Parmi tant d’effets impossibles à classer et plus

encore à juger, j’en vois deux en effet, toujours pareils, qui, tôt ou

tard, paraissent comme le fruit sur l’arbre: et tous les deux ne sont à

dire vrai que la même conquête imposée à l’homme ou plutôt à l’élu

choisi par la souffrance.

«Le premier est le _détachement_: un détachement du devenir, de ce qui

entoure, de soi-même, enfin de tout ce qu’on est convenu de nommer la

vie. L’homme qui a vraiment souffert peut avoir l’air consolé: il ne

retrouve jamais le goût de vivre. Détaché de la réalité, c’est déjà un

mort qui erre. Vous avez été surpris du don Lormier? moi pas. Je ne

m’étonne pas non plus des générosités de ma mère. Son ardeur à diminuer

la douleur des familles ne sollicite d’ailleurs aucun remerciement et ne

se préoccupe d’aucun nom. Elle aussi, autant que Lormier, est détachée

non seulement de la fortune, mais du bien qu’elle tente. Ma mère ne

tient plus à elle, ni à moi, ni à rien. La douleur en a fait une plante

arrachée brutalement de terre et qui, racines en l’air, achève d’expirer

au soleil.

«Mais au-dessus du détachement, et par delà, il est un second effet dont

j’estime qu’il est la raison suprême de la souffrance, et qui, rarement

formulé, ou mal, ou parfois pas du tout, devient pourtant un élément de

la pensée aussi dominateur que salutaire.

«Parce que la souffrance dépouille, parce qu’elle paraît injuste, parce

que rien surtout n’est capable ici-bas de réparer ce qu’elle engendre,

fatalement, l’être détaché de lui-même en appelle au delà. Sans la

souffrance, l’homme n’aurait jamais songé à l’immortalité. Par la

souffrance, il en acquiert le besoin et brisant les limites d’un présent

qui ne compte plus, projette son existence véritable dans les régions de

l’infini.

«Sous quelle forme, pareille induction souveraine? Ah! peu importe!

c’est affaire aux métaphysiques et aux religions, de tenter une

précision si elles peuvent. Le principal, monsieur, n’est pas qu’on

sache ce qu’il y aura: c’est que le regard mental ose enfin dépasser le

visible; c’est qu’à la notion d’un stupide divertissement de quelques

années, se substitue celle d’une chaîne prodigieuse et riche, nous

prolongeant à travers les réparations et l’agrandissement de l’avenir.

«Quand je suis entré chez ma mère, M. Lormier parlait de ténèbres qui

supposent la lumière: c’est bien, il est sauvé! Ma mère répondait: «Je

cherche l’explication, mais la nuit reste...» Elle se trompait:

puisqu’elle cherche, elle aussi est sauvée! Pour tous deux, la

souffrance a clos son œuvre...

«Œuvre tragique: soit. La mort aussi en est une autre. Mais on n’aborde

l’inconnu, mentalement ou réellement, qu’à travers des cris et des

sanglots, c’est-à-dire par la souffrance! La Vie, la Mort, même chose!

rien de plus qu’un chemin, le grand chemin qui mène à l’inconnu!...

D’un geste large, l’abbé montra la perspective de la chaussée que nous

ne cessions de suivre.

--On marche... on va devant soi... comme ces gens, là-bas, qui nous

précèdent: on avance à pas toujours plus lourds, sans se connaître, sans

regarder autour de soi, uniquement à la fatigue de la côte et à la

rudesse du fardeau... et c’est la Vie! On approche ensuite du sommet...

Ah! justement! l’un de ces gens y arrive... La silhouette se détache sur

le fond net du ciel... Voyez! ce n’est plus, ainsi qu’auparavant, une

forme confuse: maintenant, on distingue les vêtements... la coiffure...

une femme... Comme elle paraît grande, malgré la distance! Mais les

pieds disparaissent... les jambes... le buste est mordu...

Apercevez-vous encore la tête?... Plus rien et c’est la Mort!

«Oui, cette femme vient bien de disparaître, ainsi que disparaissent les

morts. Cependant, vous êtes sûr, n’est-il pas vrai, _absolument sûr_ que

sa disparition n’a pas arrêté le voyage et qu’elle va quelque part? Vous

en êtes sûr, parce qu’on ne suit jamais une route sans un but à

atteindre, parce que vous savez d’expérience la toute-puissance de

l’appel de la route. Ah! cet appel magnifique vers le gîte d’étape, la

demeure ancestrale, ou le paysage dont on rêve! cet appel, sans lequel

on ne saurait où orienter son pas et qui, en ce moment, fait que

nous-mêmes ne souhaitons d’aller ni à droite ni à gauche, mais préférons

gravir la côte, pour découvrir un horizon dont nous ne mettons pas

l’existence en doute, bien que nous ignorions quel il peut être!

«Vous souhaitiez apprendre, monsieur, la raison dernière de la

souffrance dans le voyage qui nous emporte à travers le temps: cette

femme vient de parler pour moi. La souffrance est l’appel de la route.

Si pénible que soit l’effort, marchons, guidé par lui, vers le pays où

j’espère que la Justice de Dieu perdra son obscurité, parce qu’il y fait

toujours clair...

«Ainsi soit-il!

Après ceci, l’abbé se tut.

Ne pensez-vous pas, mes camarades, qu’il avait répondu à vos questions

et que le plus simple est d’arrêter là nos récits?

* * * * *

Duclos et Tinant approuvèrent d’un signe. Nous nous sommes quittés

ensuite. Chacun, depuis lors, gravit sans doute aussi la côte: mais où

sont-ils?...

L'appel de la route · 第 37 / 41 题