LE TROISIÈME CONCLUT

Tinant cessa de parler et, cette fois, aucun commentaire ne vint. Nous

n’étions pas seulement troublés par la rencontre qui avait permis,

aussitôt le récit de Pierre achevé, d’en évoquer l’envers. A notre tour

gagnés par l’angoisse de la douleur, nous sentions celle-ci inéluctable

et vaine. Quel déchaînement de catastrophes inutiles sur des êtres dont

les survivants ne se connaissaient pas de nom, et pour quelles

futilités! Jamais non plus, je crois, nous n’avions perçu avec une telle

netteté que la souffrance nous guettait, nous aussi, et qu’au jour

prochain nous deviendrions sa proie.

Cependant, à mesure que je réfléchissais, deux souvenirs remontant au

début de la guerre se levaient au fond de moi, encore imprécis, mais

obstinés: une rencontre de personnages qui présentaient avec madame

Manchon et M. Lormier de surprenantes analogies, des propos sur une

route, dont alors je n’avais pas saisi la portée et qui, aujourd’hui,

prenaient une signification singulière.

Le mécanisme de la mémoire est déroutant. Durant des années, on porte en

soi des visages, des idées, que l’on a cru ne pas remarquer, ne pas

comprendre; soudain, au gré d’une circonstance fortuite, ils revivent,

s’éclairent, et, s’échappant du coffre clos où ils semblaient ensevelis,

deviennent l’élément décisif du présent.

--Hé bien? demanda enfin Duclos, quelles conclusions tirer maintenant de

la double aventure?

Et tourné vers Tinant:

--Car je t’accorde volontiers que, pour inattendu que cela soit, c’est

bien la même dont le hasard nous a rendus témoins.

Tinant alluma une cigarette, puis haussant les épaules:

--Quelles conclusions? aucune. Personne ici, je pense, n’avait la

prétention de trouver un but à la souffrance ou de justifier son

origine. Elle est, cela suffit. Elle vient aussi d’une certaine manière,

qui n’est pas celle que le commun pense; mais en quoi cette assurance

pourrait-elle soulager?

Duclos me regarda d’un air las:

--Tu te tais?... La cause est entendue.

--Non, répondis-je presque malgré moi.

Ce qui n’était auparavant qu’images incertaines achevait, en effet, de

se préciser. J’en ressentais un allègement, comme lorsqu’on retrouve

enfin un nom propre qui, toujours au bord des lèvres, n’a cessé

d’échapper. Plus je réfléchissais, moins je doutais de tomber juste dans

mes suppositions.

Décidé à en avoir le cœur net, je risquai le tout pour le tout:

--Et d’abord, déclarai-je, vous avez eu jusqu’à présent recours à des

noms de fantaisie. Abattons les masques. J’ai cru reconnaître madame

Manchon, et M. Lormier: ils se nomment en réalité, madame Z... et M.

X... Est-ce une erreur?

Tinant et Duclos eurent la même exclamation:

--Quoi! toi aussi...

La preuve était faite.

--Inutile d’insister. Reprenons donc la convention qui a prétendu cacher

les personnalités véritables; et puisque vous réclamiez une conclusion,

écoutez celle-ci, qui ne sera pas la mienne, mais bien la leur, telle du

moins qu’ils l’ont tirée en ma présence, il y a quelque trois ans.

--Impossible!

--Jugez-en...

* * * * *

En décembre 1914, je dus revenir à Versailles pour un long congé de

convalescence. Incapable de supporter une complète inaction, je me mis à

la disposition d’une œuvre locale dite «La Recherche du Soldat» et qui

avait pour objet de fournir aux familles des renseignements sur les

soldats disparus.

Les bureaux de l’œuvre étaient installés rue Notre-Dame: toutefois,

l’âme en était ailleurs, chez une femme dont chacun s’accordait à

reconnaître l’énergie, l’extrême générosité et qui, sans quitter jamais

sa chambre, trouvait pourtant le moyen de galvaniser les volontés.

Appelé auprès d’elle, je ne sais plus à quel propos, j’eus la chance de

lui plaire et devins une sorte d’agent de liaison entre elle et l’office

qu’elle dirigeait de loin. Durant les quatre mois de mon séjour à

Versailles, j’ai donc vu, à peu près tous les jours, celle que nous

continuerons d’appeler madame Manchon, et travaillé pour elle.

L’impression qu’elle fit sur moi est difficile à définir, tant il s’y

mêle de sentiments divers.

Le premier abord éloignait. D’une politesse froide et mesurée, elle

avait des manières brusques, un regard glacé, et ne marquait d’intérêt

pour rien, pas même pour l’entreprise à laquelle elle consacrait son

temps. Par contre, un sens pratique, une méthode, une clarté de jugement

qui s’imposaient, et maintes fois nous firent trouver la voie dans les

cas épineux. Bref, une individualité supérieure qu’on n’avait pas envie

d’aimer, faute peut-être de sentir qu’elle ne désirât l’affection de

personne.

En d’autres temps, sans doute aurais-je été curieux du passé de madame

Manchon: mais alors, la tragédie était trop le lot commun. Les heures

manquaient pour s’occuper d’événements rétrospectifs que la guerre

reculait vers un lointain de préhistoire. Si j’admirais la lucidité de

madame Manchon, et l’emploi qu’elle donnait à sa fortune, je ne me

souciai donc jamais de l’interroger sur sa vie personnelle. Elle

n’encourageait pas d’ailleurs aux confidences. Évidemment, j’aurais dû

songer que pour en arriver au point où elle était, il est nécessaire de

venir de très loin: je n’en fis rien, et je n’aurais même jamais

soupçonné que tant de calme extérieur recouvrît un drame encore

saignant, si, un jour et par hasard, un rais de lumière n’avait filtré

devant moi, à travers l’entre-bâillement de cette âme jusqu’alors

toujours fermée.

De ce jour, à dire vrai, je n’avais conservé jusqu’à ce soir que des

impressions confuses. Tout à l’heure, seulement, en vous écoutant, j’ai

compris ce qu’il me donna. Si je m’efforce à mon tour de le ressusciter

devant vous, ce ne sera pas uniquement pour la satisfaction d’ajouter à

vos récits un autre qui leur est lié: en réalité, je crois vous apporter

avec lui le dénouement: mieux que cela, une réponse à nos tourments...

Cela se passa un certain après-midi de dimanche, en janvier 1915, si ma

mémoire est fidèle.

Suivant l’habitude, j’étais arrivé avec mes dossiers et, installés dans

la chambre de madame Manchon, nous en commencions l’examen, quand un

coup de timbre retentit à l’entrée.

Il devait être environ trois heures. Comme il y avait ordre de ne pas

nous déranger, nous ne songeâmes pas à interrompre le travail: mais

presque aussitôt, la domestique parut:

--C’est, dit-elle, le nouveau locataire du second qui voudrait faire

visite à madame.

Versailles est déjà la province. On n’y a pas le droit de s’ignorer,

quand on habite la même maison.

La première idée de madame Manchon fut de se dérober: puis, à la

réflexion, elle jugea sans doute qu’il n’y aurait que partie remise,

que, de plus, ma présence couperait court aux politesses.

--Soit: ayez soin auparavant de prévenir ce monsieur que je suis fort

occupée.

Elle me demanda ensuite:

--Avez-vous le loisir d’attendre un peu?

Je répliquai:

--Tout le loisir qu’il vous plaira.

Et je m’apprêtais à déménager par discrétion, quand elle me retint:

--Non, restez au contraire, vous me rendrez service en montrant par

votre présence que je n’ai pas de temps à perdre en bavardages.

Déjà la porte se rouvrait. La domestique annonça:

--Monsieur Lormier.

Parfaitement. Vous êtes tentés de crier à l’invraisemblance, mais les

rencontres du sort sont inépuisables et déconcertantes dans leur

simplicité. Pour des motifs que j’ignore, M. Lormier qui jusqu’alors

demeurait ailleurs, venait de s’installer dans la maison de madame

Manchon. Tant que M. Lormier et madame Manchon s’étaient mutuellement

torturés, ils ne s’étaient jamais approchés. Maintenant que leurs

désastres étaient définitifs, ils se rejoignaient. Il va de soi

d’ailleurs que chargés d’un effroyable passé commun, ils s’estimaient

totalement étrangers l’un à l’autre. Le nom de Lormier ne produisit

ainsi aucun émoi. On aurait annoncé de même M. Durand ou M. Nicolas. Le

nouveau locataire était catalogué Lormier: soit, l’étiquette importait

peu.

L’homme qui entra était un vieillard, ou du moins me parut tel. Il avait

des cheveux blancs, le dos voûté, l’allure inquiète. Tout de suite, je

remarquai ses yeux qui n’exprimaient rien, sans cesser d’être perçants.

La fusion de l’iris et de la prunelle est un fait assez rare. Il m’a

permis de m’orienter aux premiers traits qu’en a dessinés Pierre: on ne

rencontre pas deux fois dans sa vie les yeux d’un M. Lormier...

Dès le pas de la porte, il commença de balbutier des excuses en les

coupant de salutations où se voyait autant de timidité que de gaucherie.

Madame Manchon, de son côté, après l’accueil d’usage, l’invita à prendre

place, et je nous revois, elle et lui aux deux angles de la cheminée où

flambait un feu maigre, moi un peu de côté, près de la table où les

dossiers s’étalaient.

Je nous revois... mais idéalement, pour ainsi dire. Je serais incapable

en effet de décrire la disposition de la pièce ou ses meubles: je

respire au contraire l’atmosphère qui s’établit aussitôt du fait de la

présence de cet inconnu, et qui, peu à peu, allait nous oppresser

jusqu’au malaise. Les meubles devaient être confortables, la pièce

vaste, et j’évoque un décor pauvre, des murs bas, deux interlocuteurs

que le froid recroqueville sur eux-mêmes, des gestes de fantôme, une

pénombre de caveau.

Il y a plus: à peine M. Lormier fut-il assis, à peine madame Manchon

eut-elle pris l’attitude correcte de la dame qui reçoit, qu’une

désolation s’abattit sur nos épaules. Elle tombait comme une pluie

froide. On en avait l’âme glacée. Certains êtres apportent avec eux de

la chaleur: devant M. Lormier on ne souhaitait que se taire; l’entretien

n’était pas amorcé que déjà nous avions l’air d’étrangers, penchés à la

margelle d’un puits profond, et qui, pour se distraire, attendent le

floc sourd et l’inutile disparition d’une pierre qu’on va jeter.

Cependant madame Manchon, qui avait du monde, ne pouvait en rester là.

Mettant donc dans son accent la dose d’intérêt convenable:

--Ainsi, demanda-t-elle, vous êtes devenu, monsieur, mon voisin?

L'appel de la route · 第 36 / 41 题