VII

Il faut avoir cru son bonheur perdu pour le savourer dans sa plénitude.

Les heures qui suivirent furent pour René et madame Manchon la lueur

suprême d’une intimité que les événements s’apprêtaient à détruire.

Jamais René n’avait eu plus conscience d’être le fils d’élection de sa

mère: jamais madame Manchon, sacrifiant en apparence sa passion jalouse

aux désirs de son enfant, ne s’était crue aussi près de le posséder tout

entier.

Toutes choses pesées, une demande officielle fut adressée sur l’heure à

madame Traversot. On convint de remettre le voyage décidé à la réception

de la réponse; René, lui, partirait seul, le lendemain.

Quand l’abbé parut pour le repas du soir, il ne marqua d’étonnement ni

de la présence de son frère, ni de l’accueil glacé de madame Manchon.

Celle-ci, durant les intervalles de liberté que procurait la

conversation joyeuse de Lapirotte avec René, jetait de temps à autre sur

le prêtre un regard aigu.

A la sortie de table, René crut bon de le remercier:

--Il paraît, dit-il, que tu m’as approuvé dès le début. Je ne

l’oublierai pas.

L’abbé répondit avec simplicité:

--Dans cette occasion comme en toute autre, je m’efforce d’accomplir mon

devoir. Il ne faut pas me savoir gré de ce qui est d’obligation.

A peine débarqué à Semur, René courut à l’hôtel de Thil. La lettre qui

le précédait et sans doute une visite de l’abbé Valfour y avaient tout

changé. René fut accueilli par le premier vrai sourire de madame

Traversot. On le retint à dîner. Annette seule avait pris un air grave.

Un dénouement si prompt l’effrayait: c’est maintenant qu’elle commençait

d’avoir peur.

Deux jours plus tard, René aperçut à la devanture de l’unique bijoutier

de Semur une perle montée sur bague et qui était d’une eau rare. Il eut

la fantaisie de l’acheter et, dès qu’il fut avec Annette, lui offrit ce

bijou, se réservant de le remplacer plus tard par un autre plus digne.

--Vous m’aviez accordé votre main, quoi qu’il arrive: que ceci soit de

même le gage de nos fiançailles pour nous seuls.

Annette, inquiète des moindres signes, essaya l’anneau qui se trouva

trop large.

--Qu’importe! dit René: j’aimerai vous le voir, quand nous serons en

tête-à-tête.

--Mais je craindrai de le perdre...

--Qu’importe encore, dès lors que je ne vous perdrai pas!

Et ce fut, là aussi, une minute heureuse. Ils erraient sur la terrasse.

Alentour, les collines vertes tendaient vers eux les prémices d’un été

précoce. A leurs pieds, l’Armançon chuchotait son approbation rieuse. On

n’apercevait que lumière, on ne respirait que parfums; mais quelle

parure plus belle la terre eût-elle souhaitée, que ces deux êtres

frissonnant au souffle de l’amour?

La nouvelle de la demande officielle, de l’arrivée certaine de madame

Manchon, et de l’acquisition chez le bijoutier d’une bague qu’on ne

voyait pas encore au doigt d’Annette, fusa à travers la ville avec une

rapidité qui tient du prodige. René s’en rendit compte aux compliments

que lui adressa, dès le lendemain de son achat, M. Chasseloup avant

d’entamer le travail du matin. Et ceci nous ramène à la banque, dont je

n’ai pas encore parlé...

Le moment vient d’indiquer en quelques mots quelles y étaient les

attributions de René et d’en faire une description, telle du moins que

je m’en suis fait idée. Duclos rectifiera mes dires, s’il en est besoin.

Située rue Buffon, la banque Chasseloup occupait une maison ancienne

dont on avait aménagé, tant bien que mal, le rez-de-chaussée et le

premier. Le rez-de-chaussée servait aux employés et au public, le

premier abritait la direction. Trois portes donnant sur le palier de

l’étage y desservaient l’une le cabinet de René, l’autre une pièce

banale réservée au gardien, et la dernière enfin, située entre les deux

précédentes, le bureau de M. Chasseloup. Au fond, à droite, une sortie

dérobée permettait de gagner le bas par un petit escalier intérieur.

Entre le bureau de Chasseloup et le cabinet de René existait en outre

une communication directe. Vous jugerez dans un instant combien ces

détails ont d’importance.

Le travail de René se réduisait à étudier, chaque matin, de concert avec

M. Chasseloup, la cote du dernier marché, à suivre le mouvement des

fonds et à parler ensuite interminablement des menues affaires que les

spéculateurs en mal d’argent s’efforcent de passer à la province, quand

Paris a refusé de les suivre.

La force de Chasseloup en ces matières était son extrême défiance. Il

traitait la banque avec des méthodes de paysan, sans audace mais sans

risques. Cela ne l’empêchait pas de jouer en imagination. Il se

procurait ainsi la satisfaction de dire: «Si j’avais voulu, j’aurais

gagné ceci...» ou bien: «Sans mon coup d’œil, j’aurais perdu cela...»

Plaisir sans danger, qui joint à des bénéfices réguliers, suffisait à le

rendre d’humeur joviale.

L’espoir de vendre la banque, à un prix inespéré, et la séduction de

René avaient, comme il sied, mis très vite les relations des deux hommes

sur un pied de confiance réciproque. En l’absence de Chasseloup, le

personnel, qui en avait conscience, s’adressait donc à René. Des clients

prirent même l’habitude de frapper directement chez lui. En cas

d’hésitation, René passait chez Chasseloup par la porte de communication

et, de toutes manières, l’affaire était réglée.

Un dernier détail, enfin: une maison telle que celle-ci est un

établissement régional dont le public se trouve repéré d’avance et

demeure à peu près invariable. Or, deux mois environ avant l’époque

qui nous occupe, la banque Chasseloup s’accrut d’un compte

important,--plusieurs centaines de mille francs,--déposé par une

demoiselle Lormier, inconnue de Chasseloup autant que de René. C’était

là une aubaine point négligeable; le nom de Lormier figura dès lors sur

la liste des personnes à traiter avec égards.

Ceci dit, René venait à peine de recevoir les félicitations de

Chasseloup que survint l’abbé Valfour, monté à tout hasard pour

s’enquérir.

--Est-il exact que vous ayez acheté déjà l’anneau de fiançailles?

demanda-t-il.

René ne put cacher son agacement:

--Je commence à craindre, répondit-il, qu’on ne puisse éternuer dans

cette ville sans qu’y réponde le tocsin.

L'appel de la route · 第 28 / 41 题