Il faut avoir cru son bonheur perdu pour le savourer dans sa plénitude.
Les heures qui suivirent furent pour René et madame Manchon la lueur
suprême d’une intimité que les événements s’apprêtaient à détruire.
Jamais René n’avait eu plus conscience d’être le fils d’élection de sa
mère: jamais madame Manchon, sacrifiant en apparence sa passion jalouse
aux désirs de son enfant, ne s’était crue aussi près de le posséder tout
entier.
Toutes choses pesées, une demande officielle fut adressée sur l’heure à
madame Traversot. On convint de remettre le voyage décidé à la réception
de la réponse; René, lui, partirait seul, le lendemain.
Quand l’abbé parut pour le repas du soir, il ne marqua d’étonnement ni
de la présence de son frère, ni de l’accueil glacé de madame Manchon.
Celle-ci, durant les intervalles de liberté que procurait la
conversation joyeuse de Lapirotte avec René, jetait de temps à autre sur
le prêtre un regard aigu.
A la sortie de table, René crut bon de le remercier:
--Il paraît, dit-il, que tu m’as approuvé dès le début. Je ne
l’oublierai pas.
L’abbé répondit avec simplicité:
--Dans cette occasion comme en toute autre, je m’efforce d’accomplir mon
devoir. Il ne faut pas me savoir gré de ce qui est d’obligation.
A peine débarqué à Semur, René courut à l’hôtel de Thil. La lettre qui
le précédait et sans doute une visite de l’abbé Valfour y avaient tout
changé. René fut accueilli par le premier vrai sourire de madame
Traversot. On le retint à dîner. Annette seule avait pris un air grave.
Un dénouement si prompt l’effrayait: c’est maintenant qu’elle commençait
d’avoir peur.
Deux jours plus tard, René aperçut à la devanture de l’unique bijoutier
de Semur une perle montée sur bague et qui était d’une eau rare. Il eut
la fantaisie de l’acheter et, dès qu’il fut avec Annette, lui offrit ce
bijou, se réservant de le remplacer plus tard par un autre plus digne.
--Vous m’aviez accordé votre main, quoi qu’il arrive: que ceci soit de
même le gage de nos fiançailles pour nous seuls.
Annette, inquiète des moindres signes, essaya l’anneau qui se trouva
trop large.
--Qu’importe! dit René: j’aimerai vous le voir, quand nous serons en
tête-à-tête.
--Mais je craindrai de le perdre...
--Qu’importe encore, dès lors que je ne vous perdrai pas!
Et ce fut, là aussi, une minute heureuse. Ils erraient sur la terrasse.
Alentour, les collines vertes tendaient vers eux les prémices d’un été
précoce. A leurs pieds, l’Armançon chuchotait son approbation rieuse. On
n’apercevait que lumière, on ne respirait que parfums; mais quelle
parure plus belle la terre eût-elle souhaitée, que ces deux êtres
frissonnant au souffle de l’amour?
La nouvelle de la demande officielle, de l’arrivée certaine de madame
Manchon, et de l’acquisition chez le bijoutier d’une bague qu’on ne
voyait pas encore au doigt d’Annette, fusa à travers la ville avec une
rapidité qui tient du prodige. René s’en rendit compte aux compliments
que lui adressa, dès le lendemain de son achat, M. Chasseloup avant
d’entamer le travail du matin. Et ceci nous ramène à la banque, dont je
n’ai pas encore parlé...
Le moment vient d’indiquer en quelques mots quelles y étaient les
attributions de René et d’en faire une description, telle du moins que
je m’en suis fait idée. Duclos rectifiera mes dires, s’il en est besoin.
Située rue Buffon, la banque Chasseloup occupait une maison ancienne
dont on avait aménagé, tant bien que mal, le rez-de-chaussée et le
premier. Le rez-de-chaussée servait aux employés et au public, le
premier abritait la direction. Trois portes donnant sur le palier de
l’étage y desservaient l’une le cabinet de René, l’autre une pièce
banale réservée au gardien, et la dernière enfin, située entre les deux
précédentes, le bureau de M. Chasseloup. Au fond, à droite, une sortie
dérobée permettait de gagner le bas par un petit escalier intérieur.
Entre le bureau de Chasseloup et le cabinet de René existait en outre
une communication directe. Vous jugerez dans un instant combien ces
détails ont d’importance.
Le travail de René se réduisait à étudier, chaque matin, de concert avec
M. Chasseloup, la cote du dernier marché, à suivre le mouvement des
fonds et à parler ensuite interminablement des menues affaires que les
spéculateurs en mal d’argent s’efforcent de passer à la province, quand
Paris a refusé de les suivre.
La force de Chasseloup en ces matières était son extrême défiance. Il
traitait la banque avec des méthodes de paysan, sans audace mais sans
risques. Cela ne l’empêchait pas de jouer en imagination. Il se
procurait ainsi la satisfaction de dire: «Si j’avais voulu, j’aurais
gagné ceci...» ou bien: «Sans mon coup d’œil, j’aurais perdu cela...»
Plaisir sans danger, qui joint à des bénéfices réguliers, suffisait à le
rendre d’humeur joviale.
L’espoir de vendre la banque, à un prix inespéré, et la séduction de
René avaient, comme il sied, mis très vite les relations des deux hommes
sur un pied de confiance réciproque. En l’absence de Chasseloup, le
personnel, qui en avait conscience, s’adressait donc à René. Des clients
prirent même l’habitude de frapper directement chez lui. En cas
d’hésitation, René passait chez Chasseloup par la porte de communication
et, de toutes manières, l’affaire était réglée.
Un dernier détail, enfin: une maison telle que celle-ci est un
établissement régional dont le public se trouve repéré d’avance et
demeure à peu près invariable. Or, deux mois environ avant l’époque
qui nous occupe, la banque Chasseloup s’accrut d’un compte
important,--plusieurs centaines de mille francs,--déposé par une
demoiselle Lormier, inconnue de Chasseloup autant que de René. C’était
là une aubaine point négligeable; le nom de Lormier figura dès lors sur
la liste des personnes à traiter avec égards.
Ceci dit, René venait à peine de recevoir les félicitations de
Chasseloup que survint l’abbé Valfour, monté à tout hasard pour
s’enquérir.
--Est-il exact que vous ayez acheté déjà l’anneau de fiançailles?
demanda-t-il.
René ne put cacher son agacement:
--Je commence à craindre, répondit-il, qu’on ne puisse éternuer dans
cette ville sans qu’y réponde le tocsin.