[Illustration : _Cliché Gautier_
PL. XX. — UNE KHOTTARA (CHADOUF ÉGYPTIEN) DANS L’OASIS DE TIMMOUDI, BAS
DE L’OUED SAOURA.]
R’at a ses relations naturelles avec le Fezzan dont elle est une sorte
d’avancée. Pourtant elle est sous la domination des Touaregs Azgueurs du
Tassili. Une route suivie par Barth la relie avec l’Aïr, c’est-à-dire
avec le Niger, en utilisant les puits de l’oued Tafassasset. C’est la
route directe de R’adamès au Niger.
Nous retrouvons ici la situation ambiguë des deux oasis sur la frontière
de deux provinces.
OASIS ALGÉRIENNES. — Les oasis propres du Sahara algérien sont un autre
monde ; elles ont des caractères communs. C’est d’abord d’avoir été
beaucoup étudiées et d’être bien connues. Mais il y en a un autre : la
rareté des sources, de l’eau aisément accessible. Dans le domaine de la
Saoura, non loin de l’Atlas, il y a quelques oasis alimentées par de
belles sources d’eau courante, Tar’it, par exemple, et Beni-Abbès. A
l’autre extrémité du Sahara algérien, près la frontière tunisienne, sur
le bord septentrional du grand erg, les oasis du Souf sont une
curiosité. On les désigne aussi sous le nom d’El Oued qui est le mot
arabe. L’eau s’y trouve en nappe étendue à fleur de sol sous le sable.
Chaque jardin est un entonnoir creusé dans le sable jusqu’à la nappe ;
le travail du jardinier n’est pas d’irriguer ses cultures, qui ont de
l’eau en abondance, mais de rejeter le sable qui les envahit par
l’éboulement des parois.
Ce sont là des cas exceptionnels ; dans la grande majorité des oasis
sud-algériennes, il a fallu de grands travaux, puits artésiens ou
foggaras, pour aller chercher la nappe d’eau dans les profondeurs du
sol. Les oasis sahariennes d’une façon générale semblent se diviser en
deux catégories. Dans des provinces étendues, le Fezzan, le Borkou,
voire même à Koufra, et naturellement dans la vallée du Nil, l’eau est à
fleur de sol, à la disposition de l’homme. Les oasis égyptiennes du
désert libyque, d’une part, et les oasis algériennes de l’autre,
semblent être les seules provinces où un travail souterrain considérable
a été nécessaire. Et malgré l’éloignement, le lien entre les deux n’est
pas attesté seulement par la similitude des techniques, il l’est aussi
historiquement. Duveyrier a dessiné à R’adamès un bas-relief dont
l’inspiration égyptienne est évidente. Les indigènes de l’oued R’ir
attribuent l’origine de leurs puits artésiens à Doul Qorneïn, ce qui
signifie le Bi-Cornu ; c’est le nom que le Coran donne à Alexandre le
Grand, mais bien entendu à Alexandre considéré comme l’incarnation
d’Ammon, le dieu à tête de bélier. Les auteurs anciens, Corippus, par
exemple, signalent l’importance du culte du bélier chez les tribus
sahariennes. A Tamentit (Touat) on a trouvé une idole de pierre à tête
de bélier, qui a été publiée par Martin. En différents points de l’Atlas
saharien (Figuig entre autres) des gravures rupestres représentent un
bélier à tête surmontée du disque solaire flanqué d’urœus, qui est
évidemment Ammon. Tout cela confirme ce que nous savons par ailleurs de
Siouah, l’oasis de Jupiter Ammon, porte d’entrée au Sahara des
influences égyptiennes.
Les oasis du Sahara algérien se divisent en deux groupes très nets :
l’oriental qui est le domaine des puits artésiens ; l’occidental qui
irrigue avec des foggaras.
A l’est, la vallée du Bas Igharghar est un immense synclinal très
régulier, où toutes les couches ont une allure en fond de bateau, en
cuiller, depuis le crétacé qui est à la base, jusqu’aux atterrissements
épais qui le recouvrent. Les sources ne font pas complètement défaut :
les indigènes leur donnent le nom de bahar, qui signifie littéralement
la mer, mais qui s’applique couramment à toute eau vive et profonde. Les
bahars sont de petits lacs souvent cratériformes et dont la profondeur
peut être extraordinairement grande pour leur superficie minuscule ;
elle atteint trois ou quatre dizaines de mètres : ce sont des évents
plus ou moins obstrués de la nappe profonde. Ils servent de refuge à une
faune résiduelle tropicale de poissons dont le cat-fish est le
représentant le plus volumineux. Les bahars, très rares et saumâtres, ne
présentent pas aujourd’hui d’intérêt pratique. A l’origine, ils ont pu
donner l’idée des puits artésiens, à eau jaillissante, qui alimentent en
totalité les très belles oasis : celles du Djerid et du Nefzaoua en
Tunisie, celles de l’oued R’ir et d’Ouargla en Algérie. L’occupation
française est déjà ancienne ; ces oasis — éparpillées au pied de l’Atlas
sont d’accès facile, le chemin de fer a été poussé jusqu’à Touggourt,
capitale de l’oued R’ir et il ira bientôt jusqu’à Ouargla. Il va sans
dire que les puits artésiens sont forés aujourd’hui par nos procédés
européens. Mais les méthodes indigènes n’ont pas encore tout à fait
disparu ; en tout cas elles sont bien connues. La comparaison avec
l’Égypte est intéressante. Dans les oasis égyptiennes, d’après les
descriptions du _Geological Survey_, les Européens ont trouvé entre les
mains des puisatiers indigènes un outillage déjà évolué, et, par
exemple, une longue tige métallique pour le forage de la dernière couche
dure ; c’est que l’Égypte est le centre le plus intelligent et le plus
civilisé de l’Orient. Dans les oasis algériennes, le puisatier, en
dehors d’une pioche et d’un couffin, n’avait que ses mains nues, et il
suppléait à la pauvreté de son outillage par des procédés à lui. Les
puisatiers étaient mieux qu’une corporation, une tribu, où on se
transmettait de père en fils non seulement des traditions, mais un
entraînement atavique, une adaptation de l’organisme. Ils pouvaient
séjourner sous l’eau un nombre étonnant de minutes et supporter au fond
du puits la pression d’une colonne d’eau extraordinairement épaisse ;
ils acceptaient d’ailleurs avec l’héroïsme tranquille de l’accoutumance
les aléas d’un métier redoutable. C’étaient eux, évidemment, et non pas
leurs collègues évolués du désert libyque, qui avaient gardé intactes
les traditions des vieux puisatiers égyptiens, admirés par Olympiodore.
Sous les palmiers irrigués par ces puits artésiens, et après un demi-
siècle d’organisation française, vit une population officiellement
recensée de 200.000 âmes environ. Ils cueillent et ils exportent au loin
la meilleure datte peut-être de la planète, la fameuse « deglat nour »,
un fruit de luxe, dont la seule existence suppose une longue sélection,
des traditions antiques de jardinage, une vieille civilisation.
Les oasis orientales sont plus ou moins groupées au fond de la cuvette,
au pied de l’Atlas ; l’oasis la plus méridionale qui est Ouargla n’en
est pas éloignée de plus de 300 kilomètres. Tout autre est la
distribution des oasis occidentales. Au lieu d’être groupées, elles sont
alignées à la queue leu-leu en ruban immense, entre l’Atlas saharien de
Figuig sur la frontière marocaine d’une part, et l’oasis d’In Salah
d’autre part. Ce ruban de verdure, extrêmement simple et mince, a 1.200
kilomètres de long : c’est une « rue de palmiers », comme disent les
auteurs arabes ; elle est si longue, disent ces mêmes auteurs avec
quelque exagération orientale, qu’une chamelle de caravane saillie à un
bout aurait le temps de mettre bas avant d’arriver à l’autre ; elle
conduit sans interruption de l’Atlas au cœur du Sahara, au pied du
Hoggar. La « rue de palmiers » se divise en secteurs, dont voici la
succession du nord au sud : oasis de la Saoura, Gourara, Haut et Bas
Touat, Tidikelt. Mais toutes ces oasis sans exception ont un caractère
commun : elles jalonnent régulièrement une limite géologique entre la
pénéplaine de vieilles roches d’une part, et d’autre part les plateaux
crétacés et tertiaires. La ligne des oasis suit la limite géologique
dans ses moindres inflexions : le rapport est évident. Les grands
plateaux crétacés et tertiaires aux assises doucement et régulièrement
inclinées vers les oasis, absorbent pour une bonne part les pluies qui
tombent, et dont l’extrême rareté en un point déterminé est compensée
par l’immensité des bassins récepteurs ; ils restituent cette eau en
suintements sur leur périphérie. Ces suintements pourtant ne suffisent à
l’irrigation qu’à la condition de les aider, de les dégorger. Il a fallu
que l’homme intervienne en captant les sources. Il l’a fait au moyen de
foggaras. Ces galeries souterraines de captage sont pour le pays un
travail aussi prodigieux en leur genre que les puits artésiens. Elles
sont assez spacieuses pour qu’un petit homme à la rigueur puisse y
circuler d’un bout à l’autre ; leurs têtes atteignent en certains points
une profondeur de 60 à 70 mètres au-dessous de la surface ; sur toute
leur longueur, de distance en distance, elles sont jalonnées de puits
d’aération, dont les orifices avec leur bourrelet de terres rejetées
font un paysage de taupinières ; le développement total de ces galeries
est incalculable ; pour une seule oasis déterminée, celle de Tamentit,
par exemple, il peut atteindre une quarantaine de kilomètres. Autour
d’une oasis quelconque, dans un rayon de plusieurs kilomètres, tout le
sol est miné ; on y circule avec précaution. C’est un travail comparable
par son importance à celui d’un métropolitain de grande ville.
D’après les descriptions du _Geological Survey_, les foggaras du désert
libyque, de conception identique, ont été construites par les Romains en
pierres de bel appareil, en murs réguliers ; elles sentent
l’administration civilisée. Au Touat, rien de pareil : l’ouvrier n’a
guère que son corps et ses mains nues ; il supplée à l’indigence de
l’outillage par une ingéniosité instinctive et un acharnement animal ;
c’est une taupe humaine. Spectacle admirable.
Ainsi, du groupe oriental au groupe occidental, ce n’est pas l’animal
humain qui change ; ce sont les conditions géologiques ; la taupe a su
s’y adapter. Non pas sans tâtonnement, cependant. Dans quelques oasis
sur la frontière du Touat et du Gourara, il y a des puits artésiens
indigènes qui donneraient de l’eau en abondance, mais non pas
jaillissante, puisque évidemment, par la structure du sous-sol, la
pression fait défaut. Ces puits sont isolés et inutilisés parce qu’ils
sont inutilisables.
C’est qu’en effet pour irriguer une oasis sérieuse, il ne faut pas
seulement de l’eau, il la faut dans certaines conditions de rendement et
d’exploitation financière. Le puits ne suffit pas, fût-il inépuisable.
Dans le groupe occidental des oasis, il y a en certains points des
puisards ; surtout dans le lit de la Saoura, où la régularité des crues
entretient des nappes superficielles. Ce sont des puits à bascule, on
les appelle ici Khottara, mais c’est exactement le Chadouf égyptien qui
a été si souvent décrit et figuré. C’est un système ingénieux, qui sent
lui aussi sa vieille civilisation ; notre poulie est remplacée par une
longue perche alourdie à un bout par une grosse pierre qui sert de
balancier ; un gros seau en cuir à longue manche qu’on appelle « dellou
» est parfaitement adapté. Avec ce système, il est aisé de tirer un seau
d’eau. Mais pour irriguer un jardin il faut une terrible quantité de
dellous. On irrigue la nuit pour diminuer l’évaporation. Qu’on se
représente la vie d’un homme qui, du crépuscule à l’aurore, 365 nuits
par an, refait sans discontinuer le geste de tirer un dellou.
Il y a pourtant au Sahara algérien un groupe important d’oasis qui
paraît au premier abord vivre exclusivement de ses puits. C’est le
M’zab(43.000 hts). Il n’appartient proprement ni au groupe oriental, ni
au groupe occidental. Il est à mi-chemin entre les deux, au milieu des
effroyables solitudes du plateau crétacé. Les palmeraies du M’zab sont
au plus creux de lits d’oueds quaternaires, pour se rapprocher de la
nappe souterraine. Les puits creusés dans le calcaire le plus dur ont
pourtant une soixantaine de mètres. La profondeur rend la Khottara
inutilisable. Ce sont des bêtes, ânes ou chameaux, qui tirent les
dellous : mais l’entretien de ces animaux est coûteux. Le M’zab subsiste
parce que les M’zabites sont un peuple à part. Toute la partie mâle et
adulte de la population vit au loin dans les grandes villes d’Algérie ;
ils y sont commerçants, usuriers, banquiers, accumulant de grosses
fortunes. Comme les Juifs, les Arméniens, dont ils sont un équivalent,
ils ont entre eux un lien religieux ancien ; ils sont une secte
musulmane très fermée, très jalouse de sa foi et de son autonomie. Le
M’zab est pour eux un jardin de plaisance et une citadelle ; une
fantaisie ou une nécessité coûteuse, mais non pas certes un placement.
Il retournerait au néant si la prospérité financière de la tribu venait
à s’écrouler.
Pour qu’une oasis subsiste par elle-même, il lui faut de l’eau qui
sourde à un niveau supérieur à celui du jardin et qui vienne toute
seule, en suivant la pente, sans effort humain, irriguer le pied de
chaque palmier. Seuls les puits artésiens et les foggaras remplissent
cette condition : c’est en somme une énorme immobilisation de capital
pour réduire au minimum la main-d’œuvre, un chef-d’œuvre délicat
d’aménagement économique et financier pour mettre en équilibre le prix
de revient et le rendement.
Il faut montrer le calcul minutieux des facteurs économiques dans de
menus détails. Et, par exemple, le chien est inconnu aux oasis, non
qu’il ne puisse y vivre ; il y a vécu. Dans les oasis du sud tunisien,
d’après Pline et el Bekri, on mangeait le chien, qui, pour le musulman,
est un animal impur. Il a disparu évidemment le jour où la diffusion de
l’Islam l’a rendu inutilisable comme animal de boucherie ; il a été
éliminé comme bouche inutile. Dans toutes les oasis on admire le grand
nombre des latrines très bien tenues. C’est que l’engrais est trop
précieux pour le laisser perdre.
Il faut mentionner l’existence d’instruments ingénieux qui servent à
mesurer l’eau goutte à goutte et minute par minute pour le partage entre
les usagers. L’un qui est du type de la clepsydre mesure le temps ; un
autre, qui a la forme d’un peigne fixé à la patte d’oie des petits
canaux d’irrigation, partage entre ses dents le volume total de l’eau
d’après une jauge calculée au prorata des droits. La propriété et
l’usage de l’eau sont déterminés par toute une législation minutieuse et
ingénieuse de coutumes, qui supposent une longue élaboration à travers
les siècles ou les millénaires. Il y aurait là toute une étude qui a été
esquissée par Brunhes. Tout cela, bien entendu, outillage et coutumes, a
son origine dans les vieilles civilisations orientales.
Notez encore l’aspect architectural des bourgades sous les palmeraies.
Ce sont des « ksars », c’est-à-dire des bourgs fortifiés ; le Sahara
n’est pas un lieu où on puisse dormir portes ouvertes. A de très rares
exceptions près, murailles et maisons sont construites en pisé, en
briques crues de boue durcie. La pauvreté des matériaux fait ressortir
la complexité des constructions ; les maisons ont plusieurs étages, des
cages d’escalier ; les rues ont des passages couverts, l’aspect est
urbain ; et la vie sociale est urbaine elle aussi : il y a des marchés,
des boutiques, des lieux de promenade, des cafés, des lieux de plaisir.
Tout cela est indispensable au nomade qui demande à l’oasis ce que le
matelot demande au port de relâche ; le réapprovisionnement facile et la
revanche grossière des longues abstinences. Un ksar, si minuscule qu’il
soit, n’est jamais un village, c’est une ville en boue durcie. La
Babylone d’Hérodote était sur ce modèle.
De quelque côté qu’on se tourne ici on retrouve toujours la vieille
civilisation orientale millénaire. Et elle frappe davantage parce
qu’elle n’a plus aujourd’hui pour gardiens que de pauvres sauvages
négroïdes. Les indigènes des oasis sont en grande majorité des « haratin
». Le mot semble signifier étymologiquement cultivateurs, paysans. Mais,
dans l’usage du langage, il s’applique exclusivement aux cultivateurs
nègres. Cette association d’idées est toute naturelle : à l’ombre des
palmiers la malaria interdit à la race blanche l’effort physique et même
la durée. Dans le métissage le sang blanc tend à être éliminé. Les «
Ksouriens », c’est-à-dire les habitants des ksars, sont en bloc des
négroïdes.
Ce n’est pourtant pas le lieu de trop se souvenir que le Sahara fut
jadis nègre dans sa totalité. Les Ksouriens sont l’inverse des Tibbous ;
ils n’ont pas l’air autochtones. Non seulement ils n’ont en bloc aucune
tradition commune et ancienne, mais encore individuellement chacun d’eux
garde généralement le souvenir d’un grand-père ou d’un aïeul venu comme
esclave d’un point quelconque du Soudan. La seule langue des Ksouriens
en dehors de l’arabe est le berbère ; dans certains coins il y a
pourtant un sabir soudanais ; mais c’est nettement un sabir, un pot-
pourri de vingt langues nègres différentes. Tout se passe comme si les
haratin des oasis occidentales (une cinquantaine de mille âmes) étaient
le résidu laissé par des siècles d’importation ininterrompue d’esclaves
noirs. S’il y a un substratum plus ancien on ne le discerne plus.
Ce n’est pas très étonnant. Nous sommes ici dans la partie du Sahara où
la race blanche, appuyée sur les Maugrebins de l’Atlas, a tout balayé
devant soi. On a déjà dit que les oasis du Sahara algérien sont toutes
de fondation authentiquement récente, à peu près datée historiquement du
VIe siècle après J.-C. pour le Gourara, au XVIIIe pour certaines oasis
du Tidikelt. Dans cette région où la palmeraie dans la majorité des cas
est étroitement associée à l’irrigation savante d’origine orientale, il
est d’autant plus naturel d’admettre que cette irrigation savante a été
importée par la grande invasion des nomades pâtres de chameaux.
LES NOMADES. — Ces nomades, qui ont été probablement les créateurs des
oasis, en sont en tout cas les maîtres. Ils sont généralement, à titre
individuel, propriétaires des palmiers ; ils apparaissent au moment de
la maturité des dattes pour faire ou contrôler la cueillette. Les
haratin ne sont que métayers à un faible pourcentage de la récolte ; des
« khammès » comme on dit en arabe, d’un mot qui signifie cinq, parce
qu’ils ont droit à un cinquième de ce qu’ils font pousser. Par surcroît,
chaque groupe d’oasis appartient politiquement à une tribu nomade
suzeraine. Les fortifications des ksars n’ont de sens que vis-à-vis des
ksars voisins ; ils n’indiquent aucune pensée de résistance à la tribu
suzeraine, dont on escompte la protection militaire contre d’autres
tribus nomades, un peu comme les serfs de notre moyen-âge escomptaient
la protection de leurs barons. Les nomades sont la seule force armée, la
guerre est leur métier, leur gagne-pain.
Cette servilité des Ksouriens apparaît toute naturelle si on considère
ce que sont les nomades. Et d’abord ils sont d’une autre race, ils sont
tous des blancs incontestables. Hors de l’oasis, dans les grands espaces
désertiques, sous un climat sec à contrastes violents, une acclimatation
de la race négroïde n’est pas impossible. Le cas des Tibbous le montre.
Mais le blanc méditerranéen est chez lui, son organisme est tout
accommodé.
D’ailleurs les nomades sahariens sont des blancs sélectionnés par leur
genre de vie. Le Sahara Occidental tel que nous l’avons décrit est
sillonné de routes très dures, mais à la rigueur praticables. Ces routes
ont fait le nomade. On s’en douterait rien qu’à comparer la selle du
méhari en usage dans le Sahara Occidental avec la selle soudanaise des
Egyptiens. Celle-ci est très grande, elle encastre la bosse du chameau
et elle en recouvre tout le dos ; elle est confortable, on peut presque
s’y coucher : mais elle est très lourde. Au Sahara Occidental, la «
rahla », littéralement la voyageuse, est un petit assemblage de quatre
planches, qui se place en avant de la bosse, et sur laquelle on ne peut
être assis qu’en posant les pieds nus sur le cou du chameau, en guise
d’étriers. C’est un miracle de légèreté ; elle convient à des gens qui
demandent couramment à leurs bêtes des randonnées formidables, et pour
qui quelques kilos de plus ou de moins sont d’importance immense. Ces
randonnées éternelles au désert, qui imposent à l’organisme un extrême
effort physique, uni à une extrême sobriété, entraînent des corps
magnifiques, minces et musclés. Un bon type de nomade saharien est le
Massinissa des auteurs latins qui, à 80 ans, conduisait une charge de
cavalerie et avait un enfant.
Le moral est à l’avenant. Il faut se représenter ces routes du Sahara,
où un instant d’inattention, une faiblesse momentanée, un manque de
sang-froid entraîne la mort par la soif. Et la soif n’est pas le seul
danger ; il y a l’homme. Une trace inconnue qui croise le sentier
annonce peut-être une embuscade. On ne s’attarde pas aux points d’eau
trop repérés ; on remplit rapidement l’outre, et on va s’arrêter plus
loin, généralement après un crochet calculé pour dérouter la poursuite
éventuelle, toujours possible. On est dans « bled-el-khouf », le pays de
la peur, ou « bled-es-sif », le pays du sabre. Cette vie donne à l’œil
et à certains côtés de l’intelligence une acuité qui fait l’admiration
des Européens. Un nomade parfaitement inculte, interrogé par un
explorateur, dessinera du doigt sur le sable une carte intelligible. Il
a le sens topographique, puisque la direction est pour lui une question
de vie ou de mort. Il reconnaîtra un tel, de telle tribu, à l’empreinte
laissée par un pied nu ; aussi sûrement qu’un policier d’Europe
identifie un malfaiteur à l’empreinte de son pouce. Pas n’est besoin de
dire à quel point l’ombre toujours présente de la mort violente trempe
le caractère.
Tel est l’individu, et il faut considérer les liens qui l’unissent aux
autres membres de sa tribu. C’est un équivalent exact de ceux que la
discipline militaire met entre nos soldats. Une tribu nomade est un
régiment né.
Contre ces gens-là, il est tout naturel que les négroïdes des oasis ne
conçoivent même pas l’idée de la résistance.
CHAAMBA ET TOUAREGS. — Les nomades du Sahara algérien se divisent en
deux groupes, qui ont en commun la même adaptation à la même vie, mais
qu’à part cela tout sépare : la langue, le costume, l’armement, les
coutumes, un degré différent de foi musulmane, et par conséquent des
haines inexpiables.
Chacun des deux groupes vit à part de l’autre dans une région différente
du Sahara. Les Arabes sont au nord, au pied de l’Atlas, en communication
étroite avec le Maghreb arabisé. La tribu de beaucoup dominante est
celle des Chaambas, qui domine les oasis du groupe oriental, plus
particulièrement Ouargla. Leurs pâturages sont dans les oueds du
Tadmaït, mais ils sont plus particulièrement chez eux dans les pâturages
de l’erg. Leurs chameaux sont si entraînés au sable qu’ils passent pour
se blesser les pieds plus facilement que d’autres dans le désert de
pierres. En contact ancien déjà, par leur habitat, avec la domination
française, les Chaambas ont fourni, pour une grande part, le personnel
soldat des méharistes français ; et mieux que le personnel : les
méthodes et l’esprit saharien ; des compagnies françaises de méharistes
on peut presque dire qu’elles sont la tribu Chaamba enrégimentée. Ces
compagnies dans les vingt dernières années ont pacifié tout le Sahara
algérien. Mais les Chaambas livrés à eux-mêmes, avant les cadres et
l’organisation française, n’avaient jamais pu le faire. Ils étaient
restés cantonnés depuis des siècles au pied de l’Atlas, abandonnant le
cœur du désert à leurs ennemis séculaires, les Berbères Touaregs.
[Illustration : _Cliché de la Collection de G. B. M. Flamand_