Le Tibesti appartient nettement au domaine saharien. Les plateaux de
l’Ennedi (1.200 mètres) qui, après une interruption, prolongent le
Tibesti au sud-est, appartiennent déjà à la steppe soudanaise ; mais le
Tibesti lui-même est désertique, malgré son altitude ; c’est un monde
lunaire de roches nues ; les pluies trop rares qu’il accroche au passage
n’arrivent que bien rarement, dans des secteurs favorisés, à alimenter
un ruisselet d’eau courante, d’ailleurs chargée de natron. Et pourtant
le Tibesti, comme le Hoggar, est le lieu de divergence de grands oueds
morts, dont les vallées ont profondément sculpté, en réseau assez serré,
toutes les faces du massif. D’ailleurs, les géologues ont retrouvé de la
latérite qui n’a pu se former que sous un climat relativement humide,
des ossements subfossiles d’éléphants ; la mission Tilho a rapporté du
Tibesti un crocodile actuel de faune résiduelle, trouvé dans un trou
d’eau, un frère du crocodile touareg. Au Tibesti, comme dans toutes les
montagnes du Sahara, on retrouve dans la faune et dans le modelé les
mêmes traces d’un climat plus humide, immédiatement antérieur au nôtre,
quaternaire.
Dans ce cadre, vivent les Tibbous, en nombre naturellement infime. La
mission Tilho l’évalue à une dizaine de mille âmes ; et dans tous les
pays du monde, ces évaluations de la première heure, à vue de nez, se
sont trouvées toujours supérieures aux résultats ultérieurs fournis par
un recensement régulier. Mais les Tibbous sont, eux aussi, une faune
résiduelle, et, à ce titre, infiniment intéressante.
Ils appartiennent à l’Afrique Noire, par la couleur de leur peau, par la
famille à laquelle se rattache leur langue. Ils rentrent, plus ou moins,
dans le groupe des Bornouans, des Kanouri, leurs voisins méridionaux.
Parmi leurs armes nationales, ils ont le couteau de jet, qui est central
africain.
Pourtant, ce ne sont pas de vrais nègres ; ils n’ont pas le type
classique, les cheveux crépus, les lèvres épaisses, le nez épaté. Et,
cependant, ils n’ont pas la variété d’une population métisse ;
Nachtigall, au contraire, est frappé de leur homogénéité : c’est une
race fixée au type net. Les caractères principaux sont une maigreur
extrême, la ténuité des muscles, qui n’exclut pas la vigueur, et surtout
l’endurance, la sobriété extrême et la faculté de supporter des
privations extraordinaires ; par-dessus tout, les Tibbous sont renommés
chez tous leurs voisins par une agilité plus ou moins qu’humaine, quasi
animale. Nachtigall croit reconnaître les Tibbous dans une tribu
æthyopienne antique, voisine du Fezzan, simplement parce qu’Hérodote
appelle ces Æthyopiens « les plus agiles des hommes ». L’agilité est le
caractère ethnique essentiel des Tibbous. « En 1912, dit le capitaine
Ballif, un Tibbou, venu piller en Aïr, reprit après la mort de ses
camarades, seul, à pied, la route du Tibesti distant de plus de 1.000
kilomètres. Il n’emportait pour tout moyen de subsistance que la viande
crue d’une chèvre qu’il avait tuée et la provision d’eau que put
contenir la peau de cette chèvre... Il se portait à merveille malgré les
fatigues d’un pareil voyage. » Il se pourrait bien, en effet, qu’un
Berbère ou un Arabe fût incapable d’un pareil exploit. Evidemment, ce
sont des noirs sahariens, façonnés, modifiés physiquement par le désert.
Peut-être même aurait-on le droit de dire par un désert autre que
l’actuel, où le chameau n’étant pas encore apparu, le problème des
déplacements a pu imposer à l’organisme humain des modifications
durables. En tout cas, les Tibbous semblent bien représenter le dernier
reste de ce Sahara æthyopien que les auteurs anciens étendent jusqu’au
pied de l’Atlas ; et il est légitime de l’imaginer à leur image.
LE BORKOU. — Les Tibbous ne sont pas exclusivement les montagnards du
Tibesti. Ils habitent aussi le Borkou. C’est l’immense cuvette très
basse, qui sépare le Tibesti du Tchad. Les diverses parties en sont,
avec le Borkou proprement dit, le Bodelé, l’Egéi, le Bahr-el-Ghazal ;
noms qui ont eu un certain retentissement à cause de la controverse
soulevée par Nachtigall et qui a été close par Tilho. Les Pays-Bas du
Tchad, comme les appelle Tilho, sont à une altitude notablement plus
basse que le niveau du lac, à 200 mètres environ au-dessus du niveau de
la mer, tandis que le Tchad est à 250. Cette cuvette est la zone commune
d’épandage des oueds descendus du Tibesti au nord, et du Chari au sud.
Les innombrables arêtes de poisson et les coquilles de mollusques, vues
déjà par Nachtigall, ont été étudiées par la mission Tilho. Dans
l’immense cuvette, mal et confusément dénivelée, il est parfaitement
certain qu’à une époque récente, un grand lac marécageux s’est promené,
dont le Tchad est le représentant actuel et le résidu. Il n’y a rien là
que de très naturel ; des phénomènes analogues s’observent, comme on l’a
dit, dans toutes les cuvettes des bassins fermés désertiques. A travers
les terrains meubles, souvent sablonneux, plus ou moins perméables, qui
tapissent la cuvette, le Tchad fuit et s’écoule souterrainement. Il est
la partie visible, une sorte d’anévrisme, de la grande nappe
souterraine, étalée ou ramifiée à travers tous les « Pays-Bas ». A
considérer le climat, toute la dépression est désertique, y compris le
léger dos de terrain qui borde le Tchad sur sa rive nord et qui
s’appelle le Kanem. Mais la nappe souterraine est presque partout
présente en profondeur. Elle est aisément accessible dans tous les
creux, et elle y alimente des pâturages de chameaux, ou des oasis. Les
oasis sont particulièrement développées au Borkou : là se trouve Aïn
Galaka, où Nachtigall a séjourné ; Faya, centre de commandement de
l’occupation française et base d’opérations pour la mission Tilho.
Nachtigall vante les dattes du Borkou.
Toute la cuvette entre le Tibesti et le Tchad est habitée par les
Tibbous. Ils n’ont pas tout à fait le même type physique que les
montagnards ; ils sont moins nettement individualisés, de race moins
pure, plus négroïdes ; mais ce sont bien des Tibbous, et ils en parlent
la langue. Naturellement, cette population désertique est très
clairsemée. Nachtigall l’évalue à une dizaine de mille âmes et il est
probablement au-dessus de la vérité. Depuis une date récente, le
commencement du XIXe siècle, un nouvel élément ethnique est apparu au
Borkou. Une tribu arabe, venue du nord, l’a envahi et s’y est fixée : ce
sont les Ouled Sliman. Ils sont originaires de la grande Syrte, qu’ils
ont quittée vers 1820 à la suite de démêlés avec les autorités turques.
Il faut suivre, dans Nachtigall l’épopée extraordinaire des Ouled
Sliman. Ils étaient en nombre infime, Nachtigall évalue leur force à
cinq cents méharistes et cinq cents fantassins. Cette petite troupe a
fait des miracles pendant trois quarts de siècle de combats
ininterrompus. Ils ont connu des défaites écrasantes, confinant à
l’anéantissement ; ils s’en sont relevés avec une vitalité, une énergie
indomptable ; ils ont semé autour d’eux la haine impuissante et la
terreur, et ils ont gardé la domination. Il est intéressant de pouvoir
analyser ainsi, dans un cas concret et contemporain, le rôle du grand
nomade blanc, qui a changé depuis quinze cents ans la face du Sahara.
KOUFRA. — Tandis que le dernier réduit des noirs sahariens est ainsi
attaqué au sud, une offensive parallèle se poursuit au nord, par des
méthodes différentes. Elle a pour centre l’oasis de Koufra.
Ce groupe d’oasis a offert, à l’exploration européenne, les mêmes
difficultés que le Tibesti. Rohlfs est le seul Européen qui l’ait vu
dans tout le cours du XIXe siècle. La grande guerre y a mené le maréchal
des logis Lapierre, dont la relation si courte qu’elle soit est très
suggestive. En 1920-1921, Mrs Rosita Forbes, refaisant avec quelques
variantes le voyage de Rohlfs, nous a donné de Koufra une description
vivante. Hassanein bey a suivi ses traces et complété ses informations.
Et c’est tout, il n’y a jamais eu ni occupation par des troupes
européennes ni exploration véritablement scientifique. On voit pourtant
les grandes lignes.
Le groupe d’oasis est important ; d’après ses dimensions, il doit être
peuplé de quelques milliers d’âmes. L’eau y est abondante et à fleur de
sol. Elle s’étale en marais et en petits lacs et elle coule librement
sans travaux d’art. Lapierre, qui a séjourné des mois, et qui venait du
Sahara algérien, aurait vu les puits artésiens et les foggaras s’il en
existait. C’est justement là le mystère : d’où peut bien venir cette eau
?
L’isolement de Koufra est extraordinaire ; c’est une situation qui n’a
pas sa pareille dans tout le Sahara. Koufra est à peu près exactement au
cœur mathématique du désert libyque. En quelque direction qu’on s’en
éloigne, il faut franchir quatre ou cinq cents kilomètres de néant pour
arriver à une région habitée. C’est précisément ce qui fait son
importance. Koufra est la seule étape de la grande route de caravanes,
très dure, mais très fréquentée, qui met en communication la
Méditerranée et le Borkou, puis au delà du Borkou, le Ouadaï. Cette
auréole de 500 kilomètres autour de Koufra est à peu près vierge
d’explorations. C’est de beaucoup le blanc le plus étendu de toute la
carte saharienne. Il faut se garder de conclusions prématurées.
Pourtant, le voyage de Lapierre entre le Fezzan et Koufra nous révèle
entre les deux points l’existence d’une route saharienne beaucoup plus
accessible assurément que celle d’Aoudjila. Il y a un certain nombre de
points d’eau, dont deux sont très beaux, Ouaou el Kebir et Ouaou en
Namous. Les « trois grands lacs » d’Ouaou en Namous en particulier, dans
une grande cuvette profonde de 280 mètres, ont vivement frappé Lapierre.
[Illustration : _Photo d’aviation_