FIG. 9.]

Le Tibesti appartient nettement au domaine saharien. Les plateaux de

l’Ennedi (1.200 mètres) qui, après une interruption, prolongent le

Tibesti au sud-est, appartiennent déjà à la steppe soudanaise ; mais le

Tibesti lui-même est désertique, malgré son altitude ; c’est un monde

lunaire de roches nues ; les pluies trop rares qu’il accroche au passage

n’arrivent que bien rarement, dans des secteurs favorisés, à alimenter

un ruisselet d’eau courante, d’ailleurs chargée de natron. Et pourtant

le Tibesti, comme le Hoggar, est le lieu de divergence de grands oueds

morts, dont les vallées ont profondément sculpté, en réseau assez serré,

toutes les faces du massif. D’ailleurs, les géologues ont retrouvé de la

latérite qui n’a pu se former que sous un climat relativement humide,

des ossements subfossiles d’éléphants ; la mission Tilho a rapporté du

Tibesti un crocodile actuel de faune résiduelle, trouvé dans un trou

d’eau, un frère du crocodile touareg. Au Tibesti, comme dans toutes les

montagnes du Sahara, on retrouve dans la faune et dans le modelé les

mêmes traces d’un climat plus humide, immédiatement antérieur au nôtre,

quaternaire.

Dans ce cadre, vivent les Tibbous, en nombre naturellement infime. La

mission Tilho l’évalue à une dizaine de mille âmes ; et dans tous les

pays du monde, ces évaluations de la première heure, à vue de nez, se

sont trouvées toujours supérieures aux résultats ultérieurs fournis par

un recensement régulier. Mais les Tibbous sont, eux aussi, une faune

résiduelle, et, à ce titre, infiniment intéressante.

Ils appartiennent à l’Afrique Noire, par la couleur de leur peau, par la

famille à laquelle se rattache leur langue. Ils rentrent, plus ou moins,

dans le groupe des Bornouans, des Kanouri, leurs voisins méridionaux.

Parmi leurs armes nationales, ils ont le couteau de jet, qui est central

africain.

Pourtant, ce ne sont pas de vrais nègres ; ils n’ont pas le type

classique, les cheveux crépus, les lèvres épaisses, le nez épaté. Et,

cependant, ils n’ont pas la variété d’une population métisse ;

Nachtigall, au contraire, est frappé de leur homogénéité : c’est une

race fixée au type net. Les caractères principaux sont une maigreur

extrême, la ténuité des muscles, qui n’exclut pas la vigueur, et surtout

l’endurance, la sobriété extrême et la faculté de supporter des

privations extraordinaires ; par-dessus tout, les Tibbous sont renommés

chez tous leurs voisins par une agilité plus ou moins qu’humaine, quasi

animale. Nachtigall croit reconnaître les Tibbous dans une tribu

æthyopienne antique, voisine du Fezzan, simplement parce qu’Hérodote

appelle ces Æthyopiens « les plus agiles des hommes ». L’agilité est le

caractère ethnique essentiel des Tibbous. « En 1912, dit le capitaine

Ballif, un Tibbou, venu piller en Aïr, reprit après la mort de ses

camarades, seul, à pied, la route du Tibesti distant de plus de 1.000

kilomètres. Il n’emportait pour tout moyen de subsistance que la viande

crue d’une chèvre qu’il avait tuée et la provision d’eau que put

contenir la peau de cette chèvre... Il se portait à merveille malgré les

fatigues d’un pareil voyage. » Il se pourrait bien, en effet, qu’un

Berbère ou un Arabe fût incapable d’un pareil exploit. Evidemment, ce

sont des noirs sahariens, façonnés, modifiés physiquement par le désert.

Peut-être même aurait-on le droit de dire par un désert autre que

l’actuel, où le chameau n’étant pas encore apparu, le problème des

déplacements a pu imposer à l’organisme humain des modifications

durables. En tout cas, les Tibbous semblent bien représenter le dernier

reste de ce Sahara æthyopien que les auteurs anciens étendent jusqu’au

pied de l’Atlas ; et il est légitime de l’imaginer à leur image.

LE BORKOU. — Les Tibbous ne sont pas exclusivement les montagnards du

Tibesti. Ils habitent aussi le Borkou. C’est l’immense cuvette très

basse, qui sépare le Tibesti du Tchad. Les diverses parties en sont,

avec le Borkou proprement dit, le Bodelé, l’Egéi, le Bahr-el-Ghazal ;

noms qui ont eu un certain retentissement à cause de la controverse

soulevée par Nachtigall et qui a été close par Tilho. Les Pays-Bas du

Tchad, comme les appelle Tilho, sont à une altitude notablement plus

basse que le niveau du lac, à 200 mètres environ au-dessus du niveau de

la mer, tandis que le Tchad est à 250. Cette cuvette est la zone commune

d’épandage des oueds descendus du Tibesti au nord, et du Chari au sud.

Les innombrables arêtes de poisson et les coquilles de mollusques, vues

déjà par Nachtigall, ont été étudiées par la mission Tilho. Dans

l’immense cuvette, mal et confusément dénivelée, il est parfaitement

certain qu’à une époque récente, un grand lac marécageux s’est promené,

dont le Tchad est le représentant actuel et le résidu. Il n’y a rien là

que de très naturel ; des phénomènes analogues s’observent, comme on l’a

dit, dans toutes les cuvettes des bassins fermés désertiques. A travers

les terrains meubles, souvent sablonneux, plus ou moins perméables, qui

tapissent la cuvette, le Tchad fuit et s’écoule souterrainement. Il est

la partie visible, une sorte d’anévrisme, de la grande nappe

souterraine, étalée ou ramifiée à travers tous les « Pays-Bas ». A

considérer le climat, toute la dépression est désertique, y compris le

léger dos de terrain qui borde le Tchad sur sa rive nord et qui

s’appelle le Kanem. Mais la nappe souterraine est presque partout

présente en profondeur. Elle est aisément accessible dans tous les

creux, et elle y alimente des pâturages de chameaux, ou des oasis. Les

oasis sont particulièrement développées au Borkou : là se trouve Aïn

Galaka, où Nachtigall a séjourné ; Faya, centre de commandement de

l’occupation française et base d’opérations pour la mission Tilho.

Nachtigall vante les dattes du Borkou.

Toute la cuvette entre le Tibesti et le Tchad est habitée par les

Tibbous. Ils n’ont pas tout à fait le même type physique que les

montagnards ; ils sont moins nettement individualisés, de race moins

pure, plus négroïdes ; mais ce sont bien des Tibbous, et ils en parlent

la langue. Naturellement, cette population désertique est très

clairsemée. Nachtigall l’évalue à une dizaine de mille âmes et il est

probablement au-dessus de la vérité. Depuis une date récente, le

commencement du XIXe siècle, un nouvel élément ethnique est apparu au

Borkou. Une tribu arabe, venue du nord, l’a envahi et s’y est fixée : ce

sont les Ouled Sliman. Ils sont originaires de la grande Syrte, qu’ils

ont quittée vers 1820 à la suite de démêlés avec les autorités turques.

Il faut suivre, dans Nachtigall l’épopée extraordinaire des Ouled

Sliman. Ils étaient en nombre infime, Nachtigall évalue leur force à

cinq cents méharistes et cinq cents fantassins. Cette petite troupe a

fait des miracles pendant trois quarts de siècle de combats

ininterrompus. Ils ont connu des défaites écrasantes, confinant à

l’anéantissement ; ils s’en sont relevés avec une vitalité, une énergie

indomptable ; ils ont semé autour d’eux la haine impuissante et la

terreur, et ils ont gardé la domination. Il est intéressant de pouvoir

analyser ainsi, dans un cas concret et contemporain, le rôle du grand

nomade blanc, qui a changé depuis quinze cents ans la face du Sahara.

KOUFRA. — Tandis que le dernier réduit des noirs sahariens est ainsi

attaqué au sud, une offensive parallèle se poursuit au nord, par des

méthodes différentes. Elle a pour centre l’oasis de Koufra.

Ce groupe d’oasis a offert, à l’exploration européenne, les mêmes

difficultés que le Tibesti. Rohlfs est le seul Européen qui l’ait vu

dans tout le cours du XIXe siècle. La grande guerre y a mené le maréchal

des logis Lapierre, dont la relation si courte qu’elle soit est très

suggestive. En 1920-1921, Mrs Rosita Forbes, refaisant avec quelques

variantes le voyage de Rohlfs, nous a donné de Koufra une description

vivante. Hassanein bey a suivi ses traces et complété ses informations.

Et c’est tout, il n’y a jamais eu ni occupation par des troupes

européennes ni exploration véritablement scientifique. On voit pourtant

les grandes lignes.

Le groupe d’oasis est important ; d’après ses dimensions, il doit être

peuplé de quelques milliers d’âmes. L’eau y est abondante et à fleur de

sol. Elle s’étale en marais et en petits lacs et elle coule librement

sans travaux d’art. Lapierre, qui a séjourné des mois, et qui venait du

Sahara algérien, aurait vu les puits artésiens et les foggaras s’il en

existait. C’est justement là le mystère : d’où peut bien venir cette eau

?

L’isolement de Koufra est extraordinaire ; c’est une situation qui n’a

pas sa pareille dans tout le Sahara. Koufra est à peu près exactement au

cœur mathématique du désert libyque. En quelque direction qu’on s’en

éloigne, il faut franchir quatre ou cinq cents kilomètres de néant pour

arriver à une région habitée. C’est précisément ce qui fait son

importance. Koufra est la seule étape de la grande route de caravanes,

très dure, mais très fréquentée, qui met en communication la

Méditerranée et le Borkou, puis au delà du Borkou, le Ouadaï. Cette

auréole de 500 kilomètres autour de Koufra est à peu près vierge

d’explorations. C’est de beaucoup le blanc le plus étendu de toute la

carte saharienne. Il faut se garder de conclusions prématurées.

Pourtant, le voyage de Lapierre entre le Fezzan et Koufra nous révèle

entre les deux points l’existence d’une route saharienne beaucoup plus

accessible assurément que celle d’Aoudjila. Il y a un certain nombre de

points d’eau, dont deux sont très beaux, Ouaou el Kebir et Ouaou en

Namous. Les « trois grands lacs » d’Ouaou en Namous en particulier, dans

une grande cuvette profonde de 280 mètres, ont vivement frappé Lapierre.

[Illustration : _Photo d’aviation_

Le Sahara · 第 44 / 81 题