Ces rapports entre l’erg oriental et l’Igharghar sont exactement les
mêmes que ceux qu’on a constatés entre l’erg occidental et la Saoura. Et
le parallélisme se laisse poursuivre. L’erg de l’Igharghar est désaxé
par rapport à la zone d’épandage ; le fond du bassin, autour de
Touggourt et d’Ouargla, est à peu près libre de dunes ; toute la masse
de l’erg est refoulée sur la pente orientale et sud-orientale de la
cuvette, jusqu’aux portes de Radamès ; on a l’impression que là aussi
l’erg s’est déplacé, et le sens de ce déplacement apparent est bien
celui du vent dominant. Ici, en effet, sous l’influence des Syrtes, les
vents d’hiver s’infléchissent et soufflent du nord-ouest, presque de
l’ouest.
LE DESSÈCHEMENT DU SAHARA. — Quand on regarde, sur le terrain ou
simplement sur la carte, le lacis extraordinairement développé des oueds
morts, squelettes en décomposition qui font un contraste évident avec la
pauvreté des oueds vivants, il est impossible de passer sous silence le
problème du dessèchement. Les géographes l’ont souvent posé à propos de
régions très diverses de la planète. L’Asie intérieure a plus
particulièrement attiré l’attention parce qu’elle est le point d’origine
des grandes migrations qui ont à plusieurs reprises bouleversé la face
de l’Europe ; grandes migrations de nomades jaunes, Huns, Mongols, Turcs
; longues poussées venues de loin qui, par répercussion, ont peut-être
déclanché les migrations des tribus germaniques. A l’origine de ces
crises humaines, peut-on imaginer une crise climatique de dessèchement
dans l’Asie intérieure ? Au Kalahari, Passarge a accumulé les preuves
impressionnantes de dessèchements récent, voire actuel.
La question se pose à propos du Sahara pris dans son ensemble.
Ce n’est pas une question géologique. Il n’y a pas lieu de se demander
si le climat de la planète depuis le quaternaire a subi une grande
oscillation très vive dans le sens de la sécheresse. Le fait est
évident, parfaitement incontesté. La question n’existe qu’au point de
vue historique. Il s’agit de savoir si le dessèchement continue sous nos
yeux, s’il y a une progression que la courte mémoire de l’humanité
puisse mesurer. Cette question est encore à résoudre. Nulle part il ne
lui a été fait une réponse décisive.
En ce qui concerne le Sahara, il faut distinguer. Par sa face
méditerranéenne, il est associé aux plus anciens souvenirs de l’humanité
civilisée. Nulle part sur la planète l’histoire ne remonte aussi loin
dans le passé qu’en Égypte. Le Maghreb est en pleine lumière historique
depuis deux millénaires, depuis Carthage. Les historiens et les
géographes de l’antiquité nous décrivent un Sahara à peu près tel que
nous le voyons. Leurs descriptions, il est vrai, n’ont pas une précision
scientifique. Mais bien des monuments de l’antiquité fournissent des
données d’une exactitude plus grande. La région des Terres Sialines,
dans le Sud tunisien, a été depuis l’occupation française le théâtre
d’une expérience intéressante. Il y a un demi-siècle c’était une steppe
couverte de meules romaines, qui témoignaient de l’abondance des
pressoirs à huile dans l’antiquité. Sur la foi de ces documents
archéologiques, la direction tunisienne de l’agriculture, sous la
direction de Paul Bourde, n’a pas hésité à entreprendre la captation des
sources et la plantation d’oliviers. En peu d’années, elle est arrivée à
reconstituer, intégralement à ce qu’il semble, les olivettes romaines.
Un pareil fait semble incompatible avec une détérioration sensible du
climat depuis l’époque romaine. « La plupart des sources qui
alimentaient des centres Romains, dit Gsell, existent encore... Leur
débit a-t-il diminué depuis une quinzaine de siècles ?... de rares
constatations permettent de croire qu’en divers lieux ce débit ne s’est
pas modifié. »
Les historiens et les archéologues ne sont donc pas arrivés à la
constatation d’un seul fait positif permettant de conclure avec
certitude que le climat ait changé dans ces pays méditerranéens où
l’histoire est née.
Cette conclusion négative est la seule actuellement possible, en ce qui
concerne le climat proprement dit, la pluviosité. Mais s’agit-il du
dessèchement matériel du sol dans le Sahara, la question change de face.
Il est évident que la quantité absolue des eaux superficielles
sahariennes va constamment en se raréfiant. Cela résulte de ce que nous
avons dit. Des fleuves soudanais comme le Niger ou le Chari, refoulés
par l’épaisseur croissante de leur zone d’épandage, victimes de captures
au profit de l’Océan, ont cessé d’irriguer le Sahara Méridional à des
époques qui peuvent très bien avoir été historiques, et qui, en tout
cas, ne peuvent pas être reculées indéfiniment dans le passé.
Au centre même du Sahara, dans la région du Hoggar, le botaniste
Lavauden croit retrouver des évidences de dessèchement récent : et des
fouilles archéologiques au tombeau de Tin Hinan tendraient à faire
soupçonner une aggravation du climat désertique depuis le haut moyen
âge.
Le processus même de la destruction des réseaux d’oueds quaternaires
amène nécessairement un dessèchement du sol, comme le montre une analyse
sommaire de ce processus.
CYCLES D’ÉROSION DÉSERTIQUE. — Ce grand canal naturel d’irrigation
qu’est une vallée quaternaire achemine dans certains cas, aussi
longtemps qu’il subsiste, jusqu’au cœur du Sahara, des pluies
lointaines, tombées hors du domaine désertique.
Mais les pluies mêmes, telles quelles, qui tombent au désert, n’y ont
pas le même effet utile suivant qu’elles trouvent ou ne trouvent pas,
pour les recueillir, un réseau préexistant de vallées creusées par
l’érosion de fleuves disparus. Quand aucun réseau d’oueds n’organise le
drainage, sur des roches de perméabilité variable, souvent lente ou
nulle, l’énorme masse d’eau que déverse un orage se trouve livrée par la
stagnation, le ruissellement fragmentaire, court et désordonné, à
l’évaporation intense et presqu’instantanée. Un réseau d’oueds concentre
cette masse d’eau, et l’entraîne à vive allure jusqu’aux cuvettes
alluvionnaires ; elle en imbibe les terrains meubles, et elle constitue
dans leurs profondeurs des réserves durables. Au Sahara Occidental, où
le réseau quaternaire est particulièrement développé, toute la
végétation est concentrée le long des oueds, dans le chapelet de leurs
cuvettes. Les mots oued et pâturage sont interchangeables dans le
langage des nomades, dont ils sont la résidence habituelle. En beaucoup
de points où les berges sont insensibles, l’oued ne se reconnaît plus
qu’à la traînée de verdure qui jalonne à la surface de la plaine le
passage du chenal souterrain. Souvent on ne voit qu’une cuvette, une
dépression vaguement circulaire, seule tapissée de verdure au milieu du
néant qui l’entoure. Les Arabes du Sahara lui donnent le nom de daya ;
ce sont évidemment les « vleys » que Passarge nous décrit dans le désert
de Kalahari. Notez qu’une pareille formation suppose _a priori_, sans
dénégation possible, une circulation souterraine. Si l’eau séjournait
dans la cuvette, elle y déposerait assurément du sel ; nous aurions un
chott, une sebkha, ce qu’on appelle en Amérique ou en Australie « salt-
pan ». L’eau ne peut demeurer douce, utilisable pour les plantes, que
s’il y a écoulement. Le lac Tchad est une immense daya.
Au pied de l’Atlas saharien, à peu près sous le méridien d’Alger, et au
sud immédiat de Laghouat, il existe une région qu’on appelle plateau des
dayas. Les cuvettes de verdure mettent seules de la vie dans l’aridité
absolue du désert environnant ; ce sont de très belles dayas où se
pressent de gros arbres, invariablement des pistachiers ; elles sont
exiguës, et très éloignées l’une de l’autre, mais au total il y en a un
très grand nombre, en semis irrégulier. Cette région si particulière
fut, il y a trois quarts de siècle encore, l’habitat favori des
autruches, que la frénésie sportive européenne a bien entendu fait
disparaître.
Il n’est pas difficile d’expliquer le plateau des dayas. Le sol est
extrêmement perméable jusqu’à une grande profondeur, il est constitué
par la réunion en une seule masse puissante des cônes de déjection issus
de l’Atlas pendant une immense durée de temps géologique. Le plateau
lui-même, si dépourvu d’inclinaison qu’il paraisse à l’œil est un dos de
terrain très accusé entre les deux grandes dépressions qui se creusent à
l’est et à l’ouest, et qui sont sillonnées et organisées
hydrographiquement par les réseaux de l’Igharghar et de la Saoura. Dans
ce plateau de sol meuble, à pente indécise, l’appel des dépressions
voisines a déterminé les dayas. Chacune d’elles est un entonnoir du
drainage souterrain, l’équivalent de ce qu’on appelle en France un aven,
dans les chaînes balkaniques une doline ou un polje ; l’entonnoir est
obstrué par un colmatage à travers lequel l’eau filtre lentement dans la
profondeur du sol ; mais la forme même de la cuvette est probablement en
relation avec des cavernes souterraines qui ont déterminé un
fléchissement dans la croûte superficielle. En tout cas le rapport est
évident avec le drainage organisé par les vieux fleuves quaternaires.
Ce rapport est évident partout dans le désert de pierres. Mais même dans
les grandes dunes il y a un lien certain entre la végétation et les
chenaux quaternaires enfouis sous le sable.
L’épiderme de la dune désertique est de sable parfaitement nu, un tapis
blanc ou doré, enregistrant en empreintes nettes et éphémères les
fantaisies du vent et le passage d’un animal. Il en est ainsi malgré la
perméabilité du sable qui assure un abri immédiat à la totalité des eaux
d’orage. Ces masses d’eau emmagasinées n’ont un effet utile dans l’erg
que si le drainage souterrain les concentre en des coins privilégiés,
qui deviennent des pâturages. Sur la rive droite de la Saoura, il existe
deux petits ergs distincts, dont l’un s’appelle El-Atchan, l’erg de la
soif, et l’autre, Er-Raoui, l’erg humide. Ce dernier seul est semé de
puits et de pâturages. C’est que l’erg de la soif, clos dans une
enceinte d’arêtes rocheuses, est réduit à ses propres ressources
d’humidité. L’erg humide s’allonge dans une vallée venue de loin et on
retrouve çà et là des berges de l’oued enfoui sous l’empâtement des
dunes.
Les deux grands ergs du Sahara algérien, l’occidental et l’oriental,
offrent de grandes ressources en puits et en pâturages. Ils les doivent
évidemment aux réseaux enfouis de la Saoura et de l’Igharghar. Le
premier en particulier, le mieux connu, est sillonné de longues lignes
de verdure, que les indigènes appellent des oueds, et ils ont
probablement raison quoique les vallées restent indistinctes sous le
vallonnement flou des dunes.
Ainsi le fleuve est bienfaisant longtemps après sa mort par le modelé
d’érosion qu’il a gravé sur la face du désert. Mais ce modelé d’érosion
fluviale n’est pas éternel ; non seulement un coup d’œil sur la carte
permet d’en voir l’effacement et la décomposition, mais l’étude du
terrain permet d’en analyser la désagrégation progressive. Le Sahara
occidental est un champ clos où les actions éoliennes livrent au modelé
fluvial un assaut éternel, dont on mesure les progrès.
Pour en rendre compte, il faut rappeler sommairement comment un fleuve
construit sa vallée. Tantôt il la creuse dans de la roche dure. Mais
ailleurs au contraire, il colmate les cuvettes, il fait un travail de
remblai. La pente uniforme du thalweg est le résultat de ce double
processus, inverse, suivant les secteurs, de creusement et de remblai.
Après la mort du fleuve, lorsque les actions éoliennes attaquent le
modelé qu’il a créé, les parties de la vallée sculptées dans la roche
dure offrent une longue résistance ; mais dans les secteurs colmatés,
l’amas desséché des terrains meubles devient incomparablement plus vite
la proie du vent qui tend à recreuser les cuvettes, et qui arrive à les
nettoyer entièrement. Ainsi prend naissance un paysage déconcertant, où
l’œil ne retrouve plus les lignes directrices. Les saillies chaotiques
du squelette rocheux, décharnées de leur ennoyage d’alluvions,
deviennent inintelligibles ; c’est un entrelacement confus de chicots et
de falaises discontinues ; les Arabes du Sahara Occidental ont dans leur
vocabulaire, pour désigner ce paysage, un mot assez expressif. Ils
l’appellent chebka, ce qui signifie filet, lacis.
Imaginez maintenant ces actions prolongées non pas seulement pendant des
siècles, mais pendant des âges géologiques. Le colmatage aura disparu
grain à grain sur d’immenses étendues, laissant peut-être pour unique
résidu un amas confus de cailloux, où la corrasion permet à peine de
reconnaître la forme primitivement roulée. Le squelette rocheux lui-
même, attaqué par les formes multiples de l’érosion désertique, se sera
usé, émoussé, aura pris des formes nouvelles. Faites intervenir les
mouvements de l’écorce terrestre, qui ne peuvent pas manquer, dans un si
long intervalle de temps, d’avoir gondolé la surface sculpturale, et
dont les effets ne sont pas contrebalancés comme ils le sont dans nos
climats par le travail régulier de l’érosion fluviale. Vous arrivez à un
modelé comme celui du désert lybique égyptien. Partout où le serir ne
couvre pas la surface de son cailloutis croulant, on a devant soi un
plateau de roc nu et comme balayé, légèrement ondulé de dépressions
légères en forme de vagues cuvettes, bossu d’excroissances subites aux
pentes abruptes : la pénéplaine désertique typique, intégralement
désolée, dépourvue de toute végétation naturelle. En certains points,
et, par exemple, au voisinage des oasis, des falaises au dessin
capricieux, qui ne semblent s’expliquer de façon tout à fait
satisfaisante, ni par l’orogénie, ni par l’érosion fluviale, ni par
l’érosion éolienne. Il faudrait peut-être combiner les trois
explications dans une proportion actuellement indéterminable. Tout cela
est l’aboutissement d’un passé désertique prodigieusement long, pendant
lequel l’érosion éolienne a pris nettement le dessus, et a rendu
indiscernables à la longue les effets de l’érosion fluviale. Le désert
lybique égyptien nous montre l’aboutissement d’un travail, que nous
voyons à ses débuts dans le Sahara Occidental, et plus particulièrement
dans le Sahara français.
L’analyse des conditions dans le désert sablonneux conduit à des
conclusions analogues. Le déblaiement par l’érosion éolienne des
cuvettes colmatées éparpille au loin, hors du domaine désertique, les
particules ténues, tout ce qui est argile. Le sable déplacé, vanné,
transposé en dunes, engorge les chenaux, empâte les accidents du terrain
en les moulant grossièrement, et arrive à constituer la masse puissante
des ergs. A la première étape du modelé désertique, celle où se trouve
le Sahara algérien, l’erg a un lien étroit avec le réseau des oueds et
il conserve dans la même mesure que lui une certaine vie.
Pas toujours cependant et pas partout. On a déjà cité l’erg de la soif
voisin de l’erg humide. Le grand erg d’Iguidi au Sahara marocain est
dans certaines de ses parties très hospitalier, semé de puits et de
pâturages. Naturellement l’eau vient d’un oued enfoui, l’oued Tafilalelt
peut-être.
Tout autre est le grand erg Ech-Chech. C’est de beaucoup le pire de tous
les ergs algériens, et par conséquent, c’est aussi le plus mal connu.
Les puits y sont rares, et tel d’entre eux Tni-Haïa est empoisonné de
chlore. Il est, et il semble devenir tous les jours davantage un pôle
répulsif de la vie. De mémoire d’homme les indigènes ont cessé d’y mener
paître, et ils en ont oublié les chemins ; on ne trouve plus de guide
pour l’erg Ech-Chech. C’est qu’aussi il recouvre, semble-t-il, le bas
réseau de la Saoura, sa zone d’épandage. Dans ce bas réseau à pentes
ralenties, où le colmatage quaternaire a pris nécessairement le pas sur
l’érosion, il est naturel que la décomposition éolienne soit plus
avancée.
Cette décomposition on ne peut qu’imaginer son processus. La masse et
l’étendue de l’erg vont éternellement s’accroissant. Un erg déterminé
perd beaucoup de sa substance par ablation éolienne ; mais les grains de
sable migrateurs vont la plupart du temps enrichir l’erg voisin.
Cependant l’érosion éolienne affouille tous les jours de nouvelles
couches d’alluvions et les transforme en dunes fraîches. Ainsi
s’effacent ou s’engorgent tous les jours davantage les chenaux
quaternaires ; le drainage devient de plus en plus difficile.
L’épaisseur croissante des sables soustrait d’ailleurs elle aussi de
plus en plus la nappe souterraine à l’utilisation par les végétaux et
l’homme.
Il serait dangereux de vouloir trop préciser les détails de ce
processus. Mais on en voit l’aboutissement au Sahara Oriental. Là se
trouve la masse de dunes probablement la plus grandiose de la planète,
le grand erg libyque. Il est plus inconnu que le pôle sud, mais on
entrevoit ses dimensions générales, quelque chose comme douze cents
kilomètres de long sur quatre ou cinq cents de large. Il est inconnu
parce qu’il est impénétrable. Non seulement les explorateurs européens
n’ont pas pu y entrer, mais c’est un domaine clos aux indigènes eux-
mêmes. Avec quelques précautions qu’on doive parler de cet erg libyque,
dont nous ne savons rigoureusement rien, il semble bien, par cela même,
qu’il n’y ait rien de comparable à lui dans le Sahara Occidental.
Au voisinage du Nil, le désert lybique a un autre erg, très particulier
lui aussi : Abou-Mohariq. C’est une traînée de dunes, rectiligne et
continue sur cinq degrés de latitude, et qui n’excède nulle part
quelques kilomètres d’épaisseur. Les géologues égyptiens n’en ont pas
fourni une explication sur laquelle ils soient d’accord. On ne voit pas
un lien net, incontestable, avec le modelé ; il semble difficile de se
soustraire à une explication purement éolienne : Abou-Mohariq marque-t-
il la limite entre deux zones différentes de régime éolien, une sorte de
frontière atmosphérique le long de laquelle le sable s’accumule ? C’est
un menu détail soulignant l’originalité des deux moitiés du Sahara.
Le trait essentiel de cette originalité est assurément l’extrême aridité
du désert libyque, incomparablement plus grande que celle du Sahara
Occidental. Existe-t-il donc entre les deux une différence dans le
climat proprement dit, la sécheresse de l’atmosphère, la pluviosité ? On
n’a jamais rien noté de semblable. En revanche, les différences de
modelé sautent aux yeux. La seule conclusion qui semble légitime c’est
que le désert libyque est matériellement asséché par l’usure beaucoup
plus avancée de son modelé ancien d’érosion fluviale. Il porte
témoignage qu’un désert se dessèche progressivement par le simple effet
matériel des influences désertiques, sans péjoration de son climat
proprement dit.
L’étude du modelé d’érosion fluviale, dans les pays normalement draînés,
s’est transformée le jour où on y a introduit la notion des cycles. On a
appris à distinguer par leurs formes les vallées jeunes, parvenues à la
maturité, sénescentes. Il faudrait peut-être donner une base analogue à
l’étude du modelé désertique. Il y a des déserts jeunes, comme le Sahara
Occidental, et le désert lybique est un type admirable de désert
sénescent.
Et quoiqu’il en soit des théories, le fait est patent. Dans la plus
grande partie du Sahara Occidental, la conservation des réseaux
quaternaires est encore très remarquable. Au désert libyque, il faut
bien que ces réseaux aient existé jadis ; le serir n’est pas seul à
l’attester ; les géologues égyptiens viennent de découvrir à l’oued
Natroun, à Moghara, des deltas d’énormes rivières, avec de superbes
fossiles pliocènes et miocènes. Mais le désert lybique n’a gardé aucune
trace de ces vieilles érosions fluviales. Tout a disparu, effacé par le
vent. La conséquence est l’extrême rareté ou l’absence totale au désert
libyque de puits et de pâturages, d’eau superficielle.
On verra que ce fait est d’une immense portée humaine.