L’Igharghar coulait du sud au nord, du cœur du désert à sa périphérie,
exactement au rebours de la Saoura ; au lieu de venir de l’Atlas, il y
allait. Les conséquences de ce fait sont considérables.
Par sa masse et son altitude, le Hoggar attire les orages ; il reçoit
des pluies moins rares que le désert environnant ; mais il demeure
désertique ; il s’en faut de tout qu’il soit un château d’eau comparable
à l’Atlas. Aussi n’y a-t-il rien dans le haut Igharghar moderne qui
puisse se comparer à ces crues de la Saoura, régulières et puissantes,
qui se concentrent dans un seul chenal et le balaient à la façon d’un
mascaret, de bout en bout, jusqu’à 500 kilomètres des sources. Il n’est
pas question assurément qu’une crue, si puissante qu’elle soit, partie
du Hoggar, puisse cheminer jusqu’aux grands chotts au pied de l’Atlas,
le long d’un chenal dont la continuité est immensément rompue. Ce n’est
pas seulement irréel, c’est inimaginable.
Même dans le haut Igharghar, celui du Hoggar, encore qu’il manque des
séries systématiques d’observations, il semble bien qu’il n’y ait plus
de vie commune du réseau aboutissant à l’artère centrale. Chaque artère
du réseau semble donc avoir sa vie propre, mais qui doit être assez
active. Assurément, il n’y a pas au Hoggar de ruisseaux, mais il y a
sûrement des trous d’eau pérennes, puisqu’il y a des poissons et assez
gros : les mares les plus importantes se trouvent apparemment dans les
oueds entaillés dans les plateaux gréseux, parce que la nappe
souterraine trouve dans les grès des conditions meilleures pour son
accumulation et sa protection. En tout cas, c’est dans un oued du
plateau gréseux, le Mihero, qu’on a trouvé le crocodile du Hoggar. C’est
d’ailleurs dans des mares analogues du Tibesti que la mission Tilho a
trouvé le même crocodile. L’identité de cette faune résiduelle souligne
celle des conditions générales au Tibesti et au Hoggar, aussi bien dans
le passé que dans le présent. Elle nous aide à asseoir la conviction que
l’Igharghar est représentatif de toute une catégorie.
C’est la zone d’épandage de l’Igharghar qui est particulièrement
intéressante. Elle est au pied de l’Aurès le massif le plus puissant et
le mieux arrosé de l’Atlas saharien. Par surcroît, l’oued Djedi qui
longe le pied de l’Atlas achemine à cette zone d’épandage tous les
orages qui tombent dans la moitié orientale de l’Atlas saharien depuis
Laghouat. Les alluvions de la cuvette emprisonnent donc des nappes d’eau
puissantes, qui jaillissent en puits artésiens. Là, dans les oasis de
l’oued R’ir et du Djerid, poussent les meilleures dattes de tout le
Maghreb. Ce coin d’une si grande importance humaine, et qui touche
l’Algérie, est desservi par un chemin de fer ; on commence à en avoir
des cartes topographiques. Le modelé en apparaît nettement. La zone
d’épandage de l’Igharghar se trouve être en somme mieux connue encore
que son cours supérieur.
Quand on jette un coup d’œil sur un dessin général de l’Igharghar, on
voit se révéler à la fois la cohésion ancienne du réseau et sa
dissociation actuelle. Il est aisé d’imaginer, de reconstituer par la
pensée l’oued quaternaire, mais il faut le reconstituer ; il y a des
coins pourris, des traits effacés. C’est naturellement le cœur du réseau
qui a souffert, les points de confluence, c’est-à-dire les zones de
colmatage. A leur détriment, s’est développé le grand erg, qui a tout
rongé, et qui donne bien sur la carte l’impression de ce qu’il est, une
maladie, une sorte d’éléphantiasis de l’oued quaternaire.
[Illustration :LE SAHARA ALGÉRIEN