FIG. 4. — D’après Tilho, _Du lac Tchad au Tibesti_.]

LE NIL. — Avec le Chari et le Niger, le Nil fait un contraste absolu ;

lui seul réussit à traverser toute la longueur du Sahara. Il amène à la

Méditerranée les pluies tropicales du Victoria Nyanza. Il est

intéressant d’analyser les conditions qui ont rendu possible ce triomphe

sur le désert.

Tout le monde sait qu’il y a deux Nils : le Blanc et le Bleu, qui ont

chacun une individualité bien précise. Ces deux épithètes, Blanc et

Bleu, sont consacrées par l’usage ; mais ce sont des traductions assez

inexactes de deux mots arabes originaux. Il serait moins littéral, mais

plus conforme au sens, et préférable, de dire le Nil clair et le Nil

trouble. Ces appellations auraient un rapport bien plus direct avec

l’individualité des deux fleuves profondément sentie par l’instinct

populaire.

C’est le Nil Blanc qui serait un équivalent exact du Chari et du Niger.

C’est le fleuve tropical par excellence ; par ses sources il pénètre au

sud de l’équateur, il vient de l’hémisphère sud. Lui aussi à la

rencontre du Sahara s’étale dans une zone d’épandage. Les marais du Nil

Blanc sont connus depuis près de deux millénaires ; au temps de Néron,

deux centurions romains, en mission d’exploration, ont pénétré jusque-

là. C’est dans ces marais que la mission Marchand a failli s’enliser. On

les trouve portés sur tous les atlas ; ils s’étalent sur une surface

immense, entre les 28e et 30e degrés de longitude et les 6e et 10e

degrés de latitude nord ; ils sont péniblement draînés par un grand

nombre de rivières hésitantes, enchevêtrées, deltaïques, un lacis de

marigots ; c’est la région immédiatement au sud de Fachoda.

La parenté semble évidente avec la région marécageuse de Tombouctou et

avec le Tchad. Dans ces grandes plaines du Sahara Méridional, le fleuve

tropical, quel qu’il soit, s’arrête invariablement, incertain de sa

voie, comme refoulé par les influences désertiques. Ce refoulement n’a

rien de mystérieux, il est en relation avec les mécanismes de l’érosion

en zone d’épandage. Il est permis de supposer que le Nil Blanc finirait

dans sa zone d’épandage, comme le Chari et le Nil. Et il est certain en

tout cas qu’il n’en sort pas tout seul, sans aide extérieure. Lui aussi

a été capturé, mais, par bonne fortune, il l’a été par un puissant

torrent méditerranéen, le Nil Bleu.

C’est le fleuve abyssin. Il s’alimente par ses sources dans cet immense

massif d’Abyssinie, déjà tropical, où l’altitude des sommets atteint

4.000 mètres. L’Abyssinie n’est pas seulement un admirable château

d’eau, par la raideur de ses pentes, elle donne au Nil, que nous

appelons Bleu, sa puissance érosive attestée par les troubles qu’il

charrie. C’est le limon d’Abyssinie qui donne au Nil d’Égypte sa couleur

rouge sang, si souvent célébrée, pendant la crue. On sait que le

commencement de la crue est annoncé au Caire par les eaux vertes,

dépourvues de limon, charriant les débris végétaux dont le Nil Blanc

s’est chargé dans sa zone marécageuse d’épandage. C’est à Berber que le

Nil reçoit la dernière contribution des plateaux abyssins, l’Atbara,

petit frère du Nil Bleu. Entre Berber et la Méditerranée, la vallée du

Nil a 2.300 kilomètres de développement. On n’imagine pas naturellement

que l’élan donné au fleuve par les pentes d’Abyssinie soit suffisant

pour lui faire franchir une pareille distance.

Il faut considérer la forme de la vallée, très simple, en droite ligne

dans son ensemble ; elle est parallèle au grand effondrement de la mer

Rouge ; enfin, elle est dissymétrique ; le flanc droit ou oriental de la

vallée est constitué par la chaîne arabique, une longue arête pitonnante

jusqu’à 1.800, voire 2.000 mètres ; sur le flanc gauche ou occidental,

le grand plateau libyque s’étend, dépourvu de tout relief saillant,

d’une altitude constamment inférieure à 500 mètres. Il est évident

qu’une pareille vallée dans sa structure générale n’est pas le résultat

de l’érosion ; le fleuve ne l’a pas ouverte, il l’a suivie. Il y avait

là un long sillon de la croûte terrestre, une ride en relation avec les

grands mouvements orogéniques qui ont effondré la mer Rouge ; les

géologues égyptiens l’ont quelquefois appelé un fjord. On connaît ce

grand système de cassures qui commence dans l’hémisphère sud avec le

fossé des grands lacs équatoriaux, et qui se laisse suivre jusqu’à la

mer Morte et à la Cœlé-Syrie, en passant par la mer Rouge. Le « fjord »

du Nil appartient évidemment à ce système. Et d’ailleurs la vallée du

Nil tout entière, puisqu’il prend sa source dans le fossé des grands

lacs. Il n’a pas fallu moins qu’un des plus grands accidents de la

croûte terrestre pour produire ce prodige d’un fleuve traversant

victorieusement le désert de bout en bout.

[Illustration : _Cliché Gautier_

Le Sahara · 第 23 / 81 题