LE NIL. — Avec le Chari et le Niger, le Nil fait un contraste absolu ;
lui seul réussit à traverser toute la longueur du Sahara. Il amène à la
Méditerranée les pluies tropicales du Victoria Nyanza. Il est
intéressant d’analyser les conditions qui ont rendu possible ce triomphe
sur le désert.
Tout le monde sait qu’il y a deux Nils : le Blanc et le Bleu, qui ont
chacun une individualité bien précise. Ces deux épithètes, Blanc et
Bleu, sont consacrées par l’usage ; mais ce sont des traductions assez
inexactes de deux mots arabes originaux. Il serait moins littéral, mais
plus conforme au sens, et préférable, de dire le Nil clair et le Nil
trouble. Ces appellations auraient un rapport bien plus direct avec
l’individualité des deux fleuves profondément sentie par l’instinct
populaire.
C’est le Nil Blanc qui serait un équivalent exact du Chari et du Niger.
C’est le fleuve tropical par excellence ; par ses sources il pénètre au
sud de l’équateur, il vient de l’hémisphère sud. Lui aussi à la
rencontre du Sahara s’étale dans une zone d’épandage. Les marais du Nil
Blanc sont connus depuis près de deux millénaires ; au temps de Néron,
deux centurions romains, en mission d’exploration, ont pénétré jusque-
là. C’est dans ces marais que la mission Marchand a failli s’enliser. On
les trouve portés sur tous les atlas ; ils s’étalent sur une surface
immense, entre les 28e et 30e degrés de longitude et les 6e et 10e
degrés de latitude nord ; ils sont péniblement draînés par un grand
nombre de rivières hésitantes, enchevêtrées, deltaïques, un lacis de
marigots ; c’est la région immédiatement au sud de Fachoda.
La parenté semble évidente avec la région marécageuse de Tombouctou et
avec le Tchad. Dans ces grandes plaines du Sahara Méridional, le fleuve
tropical, quel qu’il soit, s’arrête invariablement, incertain de sa
voie, comme refoulé par les influences désertiques. Ce refoulement n’a
rien de mystérieux, il est en relation avec les mécanismes de l’érosion
en zone d’épandage. Il est permis de supposer que le Nil Blanc finirait
dans sa zone d’épandage, comme le Chari et le Nil. Et il est certain en
tout cas qu’il n’en sort pas tout seul, sans aide extérieure. Lui aussi
a été capturé, mais, par bonne fortune, il l’a été par un puissant
torrent méditerranéen, le Nil Bleu.
C’est le fleuve abyssin. Il s’alimente par ses sources dans cet immense
massif d’Abyssinie, déjà tropical, où l’altitude des sommets atteint
4.000 mètres. L’Abyssinie n’est pas seulement un admirable château
d’eau, par la raideur de ses pentes, elle donne au Nil, que nous
appelons Bleu, sa puissance érosive attestée par les troubles qu’il
charrie. C’est le limon d’Abyssinie qui donne au Nil d’Égypte sa couleur
rouge sang, si souvent célébrée, pendant la crue. On sait que le
commencement de la crue est annoncé au Caire par les eaux vertes,
dépourvues de limon, charriant les débris végétaux dont le Nil Blanc
s’est chargé dans sa zone marécageuse d’épandage. C’est à Berber que le
Nil reçoit la dernière contribution des plateaux abyssins, l’Atbara,
petit frère du Nil Bleu. Entre Berber et la Méditerranée, la vallée du
Nil a 2.300 kilomètres de développement. On n’imagine pas naturellement
que l’élan donné au fleuve par les pentes d’Abyssinie soit suffisant
pour lui faire franchir une pareille distance.
Il faut considérer la forme de la vallée, très simple, en droite ligne
dans son ensemble ; elle est parallèle au grand effondrement de la mer
Rouge ; enfin, elle est dissymétrique ; le flanc droit ou oriental de la
vallée est constitué par la chaîne arabique, une longue arête pitonnante
jusqu’à 1.800, voire 2.000 mètres ; sur le flanc gauche ou occidental,
le grand plateau libyque s’étend, dépourvu de tout relief saillant,
d’une altitude constamment inférieure à 500 mètres. Il est évident
qu’une pareille vallée dans sa structure générale n’est pas le résultat
de l’érosion ; le fleuve ne l’a pas ouverte, il l’a suivie. Il y avait
là un long sillon de la croûte terrestre, une ride en relation avec les
grands mouvements orogéniques qui ont effondré la mer Rouge ; les
géologues égyptiens l’ont quelquefois appelé un fjord. On connaît ce
grand système de cassures qui commence dans l’hémisphère sud avec le
fossé des grands lacs équatoriaux, et qui se laisse suivre jusqu’à la
mer Morte et à la Cœlé-Syrie, en passant par la mer Rouge. Le « fjord »
du Nil appartient évidemment à ce système. Et d’ailleurs la vallée du
Nil tout entière, puisqu’il prend sa source dans le fossé des grands
lacs. Il n’a pas fallu moins qu’un des plus grands accidents de la
croûte terrestre pour produire ce prodige d’un fleuve traversant
victorieusement le désert de bout en bout.
[Illustration : _Cliché Gautier_