Pas n’est besoin de dire longuement que la vie au Sahara est sous la
dépendance de l’eau. Et par conséquent les rivières vivantes, actuelles,
sont d’une importance primordiale.
Les plus importantes de beaucoup sont naturellement celles qui prennent
leurs sources hors du Sahara, dans des zones mieux arrosées. Le Sahara
dans son ensemble est à une altitude relativement basse. Non seulement
il est dominé au nord-ouest par la chaîne puissante de l’Atlas, mais il
l’est au sud par le chapelet des énormes massifs de l’Afrique Centrale,
Fouta-Djallon, Adamaoua, Abyssinie. Du sud comme du nord la pente
générale du terrain achemine vers les dépressions du Sahara des pluies
qui sont tombées hors et parfois très loin de la zone désertique. Il y a
là une sorte d’escroquerie hydrographique, au détriment des régions
voisines, qui améliore énormément l’habitabilité du Sahara.
La contribution de l’Afrique Centrale est de beaucoup la plus
importante. Non seulement ces montagnes de l’Afrique Centrale couvrent
une superficie immense, mais encore elles appartiennent déjà, par leur
latitude, à la zone franchement équatoriale. Le Niger, le Chari qui
aboutit au Tchad, le Nil enfin, apportent au Sahara d’énormes quantités
de pluies tropicales. Il reste à voir ce que le Sahara en fait.
LE NIGER. — Le Niger appartient au Sahara par sa boucle, où se trouve
Tombouctou. Descendu des montagnes du Fouta-Djallon, sur la côte du
golfe de Guinée, le Niger tourne d’abord le dos à ce golfe et va droit
au nord jusqu’à la zone saharienne. Là il change de direction cap pour
cap, et il reprend celle du golfe de Guinée où il finit par se jeter. Le
seul dessin de cette boucle sur la carte suggère l’idée de ce que les
morphologistes appellent un coude de capture. Et cette hypothèse est
pleinement confirmée par l’examen du terrain.
De part et d’autre de la boucle, le Haut et le Bas Niger sont deux
fleuves originairement distincts, dont une capture récente a réuni les
destinées, et qui conservent encore chacun une originalité bien marquée.
Entre Djenné et Tombouctou, dans toute la moitié occidentale de la
boucle, le Haut Niger est à bout de course ; il s’étale en lacis de
marigots, en marais énormes ; la crue divague et quitte le lit du
fleuve, pour aller, franchissant un faible seuil, remplir la cuvette
voisine et ordinairement indépendante du Faguibine. C’est une zone
d’épandage désertique. Elle s’est étendue jadis beaucoup plus loin au
nord et au nord-ouest. Dans cette direction s’étend le Djouf, une des
régions les plus inaccessibles et les plus inconnues du Sahara. Il est
donc impossible de préciser d’ores et déjà quelles ont pu être dans le
passé les relations de cette grande cuvette du Djouf avec les
divagations terminales du Haut Niger. Certains traits pourtant
apparaissent nettement.
Il se trouve dans le Djouf des salines qui ont joué depuis des siècles
un rôle important dans la vie économique du Soudan. Au moyen-âge,
c’était Trarza ; depuis le début du XVIIe siècle, c’est Taoudéni, qui
est bien connu. C’est un fond de chott où les assises de sel, régulières
et puissantes, alternent avec les assises d’argile. L’altitude au-dessus
du niveau de la mer est de 140 mètres, d’après Chudeau, contre 270 à
Tombouctou. C’est une dénivellation d’une centaine de mètres pour une
distance à vol d’oiseau de 600 kilomètres. Entre Tombouctou et Taoudéni
s’étend une plaine désertique de relief à peu près nul, semée de petites
dunes, et montrant sur de grands espaces des coquilles fraîches de
mollusques nigériens d’eau stagnante. Ces mêmes mollusques se retrouvent
d’ailleurs à Taoudéni. Il est certain que l’ancienne zone d’épandage du
Niger s’est étendue au moins jusque-là. Encore maintenant l’eau de
Taoudéni, qui est assez abondante pour gêner l’exploitation des salines,
ne peut pas venir d’ailleurs que du Niger, si loin qu’il soit, par
infiltration souterraine. Cette zone d’épandage du Haut Niger, encore si
nette, fait un contraste absurde et soudain avec l’allure du Bas Niger.
On entre dans le nouveau domaine, sans transition, aux gorges de Bourem
(plus exactement Tosaye). Elles entaillent peu profondément une arête
transversale de vieilles roches primaires. En amont, c’est encore le
Haut Niger aux vastes laisses d’inondation, au cours incertain. En aval,
c’est le Bas Niger, l’eau court et se précipite, dans une vallée
rapidement plus nette, et dans une direction toute différente, vers le
Sud, vers l’Océan. Bourem est le point où le Bas Niger, avec ses eaux
vives et sa puissance d’érosion a capturé, soutiré les eaux stagnantes
de la zone d’épandage.
Ce n’est pas le seul point d’ailleurs dans le bassin du Niger où l’on
signale une capture au bénéfice de l’Océan et au détriment de la zone
d’épandage. La Volta noire, qui se jette dans le golfe de Guinée sur la
frontière de l’Achanti et du Togo, accuse dans sa partie supérieure un
coude de capture extrêmement aigu. La Haute Volta noire fut jadis un
affluent du Haut Niger, capturé par le bas fleuve. Les marais de la zone
d’épandage en ont été appauvris d’autant.
LE CHARI ET LE TCHAD. — Le Chari, dont le lac Tchad est la zone
d’épandage, est un pendant assez exact du Niger. Il prend sa source dans
la zone tropicale, et la moitié occidentale de son réseau s’alimente
dans les montagnes de l’Adamaoua. Lui aussi achemine donc vers le Sahara
une masse de pluies tropicales. Il se termine aujourd’hui dans le Tchad.
Ce lac est en réalité sa zone d’épandage. C’est une très grande étendue
d’eau, sans profondeur, semée d’îles, passant en maint endroit au marais
et dépourvue de rives précises. Des missions européennes l’ont revu à de
longs intervalles et en ont dressé des cartes exactes, qui cependant ne
concordent pas entre elles. En peu d’années, et même d’une année à
l’autre, les dimensions et la forme du Tchad varient extraordinairement
avec les quantités d’eau déversées annuellement par le Chari. Il est
certain que le Tchad n’a pas d’effluent visible ; il semble la cuvette
terminale où les eaux s’évaporent ; elles devraient donc laisser un
résidu de sels, et le Tchad devrait être saumâtre ; or, il est d’eau
douce et potable. Ce fait a frappé tous les voyageurs, et il a semblé à
beaucoup ne pouvoir s’expliquer que par l’existence d’un effluent
souterrain. Le Tchad reste d’eau douce parce qu’il n’est une cuvette
terminale qu’en apparence, l’eau qui paraît y stagner le traverse en
réalité ; elle est entraînée en nappe souterraine dans une direction
inconnue. On a cherché quelle pouvait être cette direction et
l’attention s’est fixée tout de suite sur le coin sud-est du lac. La
cuvette du lac s’y prolonge par la grande vallée de Bahr-el-Gazal ; une
vallée sèche, encombrée de dunes, de pente incertaine, et dont on n’a
connu pendant longtemps que l’extrémité par laquelle elle se rattache au
Tchad. Etait-ce un effluent, desséché en surface et resté actif
souterrainement dans les profondeurs du sol ? La question du Bahr-el-
Gazal est restée à l’ordre du jour de l’exploration saharienne pendant
un demi-siècle. Elle vient d’être tranchée définitivement par
l’exploration Tilho. A 700 kilomètres à vol d’oiseau dans le nord-est du
Tchad, il existe une cuvette immense en contre-bas du Tchad d’une
centaine de mètres. Tilho l’appelle les Pays-Bas du Tchad. Ces Pays-Bas
sont encadrés au nord et à l’est par les hauteurs puissantes du Tibesti
et de l’Ennedi. Au sud et à l’ouest aucun obstacle ne les sépare du
Tchad. Que des lacs, des marais extrêmement étendus y aient existé à une
époque récente, c’est ce qui est attesté non seulement par le modelé et
l’aspect du terrain, mais par une faune sub-fossile très abondante de
mollusques et de poissons. Et ce sont les mollusques et les poissons du
Tchad.
La zone d’épandage du Chari a donc reculé de 700 kilomètres, comme celle
du Niger, et pour les mêmes raisons ; simplement parce qu’une zone
d’épandage est essentiellement instable ; le fleuve se bouche le chemin
à lui-même par l’accumulation de ses propres alluvions.
Ici, comme à propos du Niger, il faut faire la part des captures. Guidés
par des informations indigènes, des explorateurs ont cherché une
communication par eau, de grand intérêt pratique, entre la Bénoué et le
Chari. Cette communication existe en effet entre un affluent du Chari,
le Logone, et un affluent de la Bénoué. Elle se produit temporairement
en périodes de crues dans une région marécageuse, où la ligne de partage
est incertaine. Assurément c’est une capture qui se prépare ; la Bénoué
soutirera au Chari une partie de son réseau dans un avenir plus ou moins
lointain. Dès que la concurrence vitale s’établit entre un organisme
fluvial vigoureux, qui a la mer pour niveau de base, d’une part, et,
d’autre part, un cours d’eau comme le Chari dont la puissance érosive
est paralysée dans sa zone d’épandage, l’issue de la lutte n’est pas
douteuse à la longue.
Quand on connaîtra mieux la région, on signalera sans doute de vieilles
captures, déjà réalisées dans le passé au détriment du Chari, et qui
contribueront à expliquer son recul.
[Illustration :CAPTURE DU LOGONE PAR LE BASSIN DU NIGER