Il s’agit de dunes médiocres et jeunes. Un grand erg ancien aurait un
modelé plus confus, évoquant moins régulièrement les vagues de la mer.
Voir Pl. X.]
Ici, il faut se défendre contre une illusion d’optique. Attestée par ces
faits biologiques frappants, la libre communication entre le Soudan et
la Méditerranée pourrait nous sembler toute voisine dans le temps, à la
mesure humaine et historique du temps. Il faut rappeler que l’éléphant
carthaginois qui est bien connu par le témoignage des historiens
anciens, était un animal plus petit de taille et beaucoup moins puissant
que l’éléphant asiatique, c’est-à-dire hindou, des Seleucus et des
Antiochus. Il n’était pas question qu’il pût en soutenir le choc un jour
de bataille. Or, l’éléphant hindou est lui-même moins puissant que son
congénère d’Afrique tropicale. L’éléphant carthaginois était donc devenu
une espèce distincte, tendant au nanisme, dégénérée, comme il est
naturel chez un animal appartenant à une faune résiduelle. Pour qu’une
espèce animale puisse s’individualiser ainsi, il faut la collaboration
d’un temps qui excède infiniment les limites de la mémoire humaine ;
encore qu’il puisse être court en chronologie géologique.
La conservation remarquable de ces réseaux fluviaux quaternaires, la
profondeur, la longueur, la multiplicité des chenaux, a donné lieu à une
autre illusion d’optique. On s’est quelquefois représenté le Sahara
quaternaire comme un pays arrosé de pluies surabondantes, normalement
draîné, le contraire d’un désert. Or la cuvette terminale de
l’Igharghar, c’est-à-dire la région des grands chotts au sud-est de
Biskra, a été beaucoup étudiée ; d’autant qu’on a longtemps rêvé de
transformer cette cuvette partiellement déprimée au-dessous de la cote
zéro, en y créant une « mer intérieure ». Elle est séparée aujourd’hui
de la Méditerranée toute voisine par le seuil de Gabès, et sur ce seuil,
malgré tous leurs efforts, les géologues n’ont jamais trouvé la moindre
trace d’une jonction fluviale ancienne entre la cuvette et la mer. Le
modelé même de la cuvette tout entière est un modelé de bassin fermé.
Elle est tapissée, sur toute son étendue immense, d’un manteau puissant
d’atterrissements. Nulle part sur son pourtour, on n’observe de lignes
de falaises, comme il s’en sculpte nécessairement sur les rives d’un lac
_à niveau fixe_ de pays normalement draîné. On sait en effet, ne fût-ce
que par l’exemple du Tchad, qu’un lac de steppe, zone d’épandage
terminale d’un fleuve, n’a pas de rives définitives. Tout concorde donc.
L’Igharghar, même au temps où les crocodiles étaient à l’aise dans ses
eaux vives, se terminait dans une zone d’épandage ; il n’a jamais eu la
force de franchir le seuil pourtant léger qui séparait sa cuvette
terminale de la mer.
C’est donc un point acquis ; à l’époque géologique immédiatement
antérieure à la nôtre, au quaternaire, il y eut au Sahara, comme en
Europe, une vive oscillation de climat dans le sens de l’humidité. De
grands fleuves sillonnèrent le Sahara sans avoir pourtant la force
d’arriver à la mer. La steppe se substitua au désert, et ouvrit à la
faune tropicale le chemin de la Méditerranée.
LE DÉSERT LIBYQUE. — Il est certain pourtant que cette steppe
quaternaire ne s’est pas étendue à la totalité du Sahara. Le désert
libyque, au moins dans sa partie orientale, est aussi bien connu que le
Sahara algérien. Le _Geological Survey_ du Caire y a fait une besogne
admirable, même au point de vue topographique. Tout réseau fossile
d’oueds quaternaires fait complètement défaut sur la rive gauche du Nil
jusqu’à la lisière de l’erg libyque. Il y a des falaises d’érosion ; une
grande falaise rectiligne court le long de la Méditerranée entre la
racine du delta et l’oasis de Siouah, séparant la Marmarique du désert
libyque proprement dit. Une auréole de falaises, plus ou moins
irrégulière et plus ou moins discontinue, dessine le pourtour de chacun
des groupes d’oasis libyques, Kharga, Dakhla, Farafra, Baharia. Un coup
d’œil sur la carte permet d’embrasser le dessin général de ces falaises
à la surface du désert libyque. Son incohérence est évidente ; il est
impossible de les ramener par l’imagination à l’érosion fluviale d’oueds
quaternaires.
D’autre part, dans le Sahara algérien, où l’étendue des regs est si
remarquable, l’origine de ces plaines immenses n’a rien de mystérieux ;
elles sont manifestement l’œuvre de ces mêmes grands oueds fossiles
colmatant leurs zones d’épandage dans leur cours inférieur, dans le même
temps où ils creusaient leurs canyons dans leur cours supérieur. Dans le
désert libyque égyptien, le reg ou serir ne ressemble pas exactement à
ce qu’on appelle de ce nom dans le reste du Sahara ; c’est une formation
d’origine analogue, mais de facies bien différent.
Le reg est une immense allée de jardin, terrain de choix pour la marche,
la chevauchée ou le roulage. Le serir égyptien est, à la surface du sol,
un manteau plus ou moins épais de cailloux roulés, assez gros, en
équilibre instable les uns sur les autres. Sur un pareil sol, la marche
est un supplice à chaque pas pour l’homme et sa monture ; pendant la
campagne de 1916-1917, les automobilistes anglais l’ont proclamé la mort
aux pneus. Reg et serir sont pourtant bien, en définitive, des
formations très analogues : une couche de cailloux roulés, laissés en
place par la déflation. Une question d’âge intervient certainement. Le
reg est tout jeune géologiquement, il est classé dans le quaternaire. Le
serir égyptien est pliocène ; certains géologues ont été jusqu’à le
supposer oligocène. Il a l’apparence d’une formation beaucoup plus usée
; la déflation a disposé d’un temps infiniment plus long pour la
décaper, pour la dissoudre et la disloquer profondément. Le serir
égyptien est du très vieux reg, préquaternaire.
Il est donc bien certain que le modelé du désert libyque égyptien fait
avec celui du Sahara algérien un contraste extraordinaire. La steppe
quaternaire a laissé sur la face de celui-ci les traces les plus
apparentes ; elle n’en a laissé aucune sur la face de celui-là.
Faut-il croire que l’époque quaternaire ait été particulièrement humide
dans la zone occidentale ? Mais sur la rive droite du Nil la chaîne
arabique est sculptée de vallées sèches, œuvre évidente d’une érosion
fluviale récente.
Ce qu’on peut dire peut-être, c’est que les pluies quaternaires ont
laissé des traces fraîches dans toutes les parties hautes du Sahara,
dans l’Atlas saharien, au Hoggar, dans la chaîne arabique, au Tibesti.
Mais le climat steppien, à coup sûr, n’a pas fait sentir ses
conséquences dans la totalité du Sahara. Des régions sahariennes
immenses, à en juger par leur modelé, sont demeurées, pendant le
quaternaire, hors du domaine de l’érosion fluviale.
Parmi ces déserts qui se sont succédé sur la moitié nord du continent
africain depuis le silurien, il n’est donc pas impossible d’en imaginer
avec une certaine précision au moins un, le pénultième, le Sahara
quaternaire ; une individualité bien différente du Sahara actuel. Ici
comme partout, bien entendu, le présent est sous l’étroite dépendance du
passé. Le Sahara quaternaire nous aide à comprendre l’actuel.