LE PASSÉ

ANCIENNETÉ DU SAHARA. — Sur l’ancienneté du Sahara, on a maintenant

beaucoup de données précises et concluantes. Ce sont d’abord des données

géologiques sur la nature et l’âge reculé des atterrissements de bassins

fermés. Au cœur du Sahara, encore si mal connu, on ne sait rien sur les

dépôts de colmatage que le reg recouvre. Mais dans le nord du Sahara

français et les steppes algériennes, le service géologique algérien a

beaucoup travaillé.

Sur les pentes sud de l’Atlas saharien, sur les hauts plateaux

algériens, et même dans le Tell constantinois, le pays est encroûté par

des dépôts continentaux d’atterrissement dont l’âge est établi par des

fossiles. Ils s’étagent authentiquement, en s’empilant les uns sur les

autres, depuis l’oligocène jusqu’au quaternaire. Leur disposition même,

leur étalement sur des superficies énormes, et d’ailleurs leur

composition, les dépôts chimiques qu’ils enferment, sels, gypse, tout

atteste que ces atterrissements ont été formés dans des cuvettes fermées

et sous un climat steppien ou désertique. C’est encore plus accusé au

trias. L’Algérie triasique était couverte de cuvettes fermées, de

lagunes où le sel et le gypse se sont déposés en masses d’une puissance

extraordinaire.

D’autre part, toute l’Afrique Septentrionale, de la Mer Rouge à l’Océan

Atlantique, est recouverte, sur une portion importante de sa superficie,

par un grès de facies uniforme et très particulier. Il est de grain

assez fin, de couleur rougeâtre plus ou moins foncée ; on y trouve

fréquemment des concrétions sphéroïdales, qui l’ont fait appeler en

Algérie grès à sphéroïdes ; des sphéroïdes provenant du grès nubien en

Egypte et rapportés dans un laboratoire d’Alger sont indiscernables

d’autres sphéroïdes provenant de l’Atlas saharien. La seule diffusion

d’une formation aussi régulièrement uniforme sur une surface aussi

grande serait curieuse. Mais voici mieux. Ces grès rouges sont une

formation continentale ; on y rencontre des bois et parfois des arbres

silicifiés. Pourtant, en certains points très localisés, des fossiles

marins apparaissent parfaitement déterminables. On s’aperçoit alors que

ces grès de facies constant appartiennent aux étages géologiques les

plus divers et les plus éloignés. Les grès nubiens sont crétacés, au

voisinage de l’étage albien, comme aussi, ceux de l’Algérie ; ceux du

Sahara sont éodévoniens et siluriens. Il y a là un problème dont il

semble bien que le géologue Fourtau ait indiqué la solution. Ces grès se

ressemblent parce qu’ils ont la même origine, malgré leur âge divers.

Ils sont tous des ergs désertiques solidifiés, pétrifiés. A un âge aussi

reculé que le silurien, le Sahara aurait donc été déjà un désert. Et

notez que, au Kalahari, dans l’Amérique du Nord, les géologues

aboutissent aux mêmes conclusions sur l’ancienneté du désert.

Après tout, la distribution des déserts à la surface de la planète est

pour une bonne part fonction de la latitude ; si le pôle n’a pas changé

de place, ce que nous ignorons, il serait tout naturel de supposer _a

priori_ que les grands déserts planétaires, à travers toute la durée des

âges, aient dû se trouver à peu près aux points où nous les voyons.

Cette supposition en tout cas semblerait vérifiée expérimentalement en

ce qui concerne trois des plus grands déserts planétaires, et les seuls

qui soient assez bien connus géologiquement.

Parmi tous les éléments de la vie physique du globe, le climat est

pourtant celui qui, à première vue, paraît le plus instable.

L’imagination se cabre à l’idée d’un climat qui persiste sur un point

déterminé du globe, depuis le crétacé, depuis le silurien, depuis

toujours. Naturellement cette stabilité est très relative ; entre

certaines limites, il y a eu des oscillations énormes.

LES OUEDS FOSSILES DU SAHARA. — L’oscillation dont les traces sont les

plus apparentes concerne la période qui précède immédiatement la nôtre,

celle que les géologues appellent quaternaire ; elle porte aussi chez

nous un surnom populaire, celui de période glaciaire. Dans l’Afrique

Septentrionale, la latitude est trop basse pour que les glaciers aient

pu se développer. Mais en Afrique comme chez nous le climat quaternaire

a été beaucoup plus humide que l’actuel. Ici comme là les fleuves

actuels sont des nains perdus dans des vallées qui ne sont plus à leur

taille parce qu’elles ont été creusées par des ancêtres gigantesques.

Les meilleurs exemples se trouvent dans le Sahara français, tout ce qui

s’étend entre l’Atlas saharien d’Algérie et le coude du Niger. On y

trouve, profondément gravées sur le sol, des vallées de grands oueds

quaternaires, à peu près morts aujourd’hui, mais dont les réseaux sont

encore aisément reconnaissables.

Le centre principal de dirimation est le massif du Hoggar. De là

divergent vers tous les points de l’horizon de grands fleuves réduits à

l’état de squelettes. Vers le sud, le Tafassasset se laisse suivre

jusqu’au Niger ; vers le nord, l’Igharghar a laissé sa trace plus ou

moins nette jusqu’à la cuvette des grands chotts, c’est-à-dire jusqu’au

pied de l’Atlas tunisien.

L’Atlas est pour les oueds quaternaires un autre lieu de sources ; tout

particulièrement le Haut Atlas marocain. Parmi ces oueds de l’Atlas,

l’oued Saoura est le plus important, au moins dans l’état de nos

connaissances. C’est un grand réseau encore très net : on suit aisément

la convergence des artères jusqu’aux cuvettes du Gourara et du Touat.

Dans toute cette immense région dont le Hoggar est le centre, il n’y a

pratiquement pas un seul point dont on ne puisse dire avec précision à

quel bassin quaternaire il appartient.

[Illustration : FIG. 3. — CLARIAS LAZERA (CAT-FISH).

Se retrouve jusqu’à Biskra. Faune résiduelle de l’Igharghar. D’après

Duveyrier, _Les Touaregs du Nord_.]

Que ces vallées mortes aient ruisselé à une époque voisine de nous, la

fraîcheur de leurs formes n’est pas seule à l’attester. On connaît

depuis longtemps à Biskra et dans les oasis de l’Oued R’ir, c’est-à-dire

dans la cuvette terminale de l’Igharghar quaternaire, de petits poissons

tropicaux, les chromys ; ils pullulent aujourd’hui dans les trous d’eau,

dans les canaux d’irrigation des palmeraies ; on les a vus jaillir des

puits avec les eaux artésiennes ; ils se réfugient donc où ils peuvent,

jusque dans les nappes souterraines. Tout récemment, dans cette même

région, on a trouvé un poisson beaucoup plus gros ; le clarias lazera,

un silure qui a un nom populaire en anglais : cat-fish. Dans le vieux

monde, c’est un poisson tropical. Il pullule en Egypte parce qu’il a

suivi le Nil, mais c’est un intrus dans le monde méditerranéen. Dans le

Sahara algérien on le connaît tout le long de l’Igharghar de la zone

d’épandage à la source, dans des trous d’eau au fond desquels ce poisson

de vase survit encore d’une existence précaire. Dans cette même région

de Biskra, un compagnon du cat-fish et des chromys, beaucoup plus

célèbre qu’eux, est l’aspic de Cléopâtre, le serpent des charmeurs.

C’est le cobra hindou ; lui aussi est un immigré des tropiques, et sa

présence dans le Sud algérien est inexplicable si on ne fait pas

intervenir l’Igharghar quaternaire. Le cas le plus net est celui du

crocodile. On l’a réellement trouvé dans des trous d’eau de l’oued

Mihero, une artère du réseau de l’Igharghar. C’était peut-être le

dernier survivant ; il faut se représenter le miracle biologique d’un

pareil animal dans un pareil lieu ; mais c’est une réalité indéniable.

Tout cela nous reporte à une époque où l’oued Igharghar et l’oued

Tafassasset, se touchant par leurs sources, établissaient une

communication d’eau vive entre les tropiques et le monde méditerranéen.

Et cette époque ne peut pas être reportée très loin dans le passé

puisque si les fleuves sont morts certains éléments de leur faune ont

survécu.

Ce pont de vie animale et sans doute aussi de végétation entre les

tropiques et l’Atlas, à une époque aussi rapprochée de nous, a un

rapport évident avec un fait historique bien connu. L’Atlas quaternaire

avait une faune qu’un paléontologiste a appelé : faune du Zambèse. Le

dernier survivant de cette faune a été l’éléphant carthaginois, qui n’a

été détruit que par les chasseurs d’ivoire romains, en pleine lumière

historique.

[Illustration : _Cliché d’aviation_

PL. VII. — AUTOUR DE LA GARA KRIMA (SUD D’OUARGLA). LES VAGUES DES

PETITES DUNES.]

[Illustration : _Photo d’aviation_

Le Sahara · 第 19 / 81 题