Le Sahara, ou grand désert, comme disent les atlas, est probablement en
effet le premier désert du globe au double point de vue des dimensions
et de l’aridité. Il embrasse toute la moitié nord du continent africain.
Si on met à part le désert américain des Etats-Unis, le Sahara semble
bien être aussi un des déserts les mieux connus, ou du moins les moins
inconnus à la surface de la planète.
La lumière s’est faite très tard. Au commencement du XIXe siècle, le
Sahara est aussi parfaitement inconnu que le reste de l’Afrique. Les
questions des sources du Nil, de Tombouctou, du lac Tchad, sont restées,
pendant des décades, au programme de l’exploration. Quelques-unes des
gloires les plus éclatantes de l’exploration au XIXe siècle ont été
édifiées au Sahara. Caillé, le premier européen qui a vu Tombouctou ;
Speke et Grant, qui ont découvert les sources du Nil ; ne sont plus que
des noms. Mais il ne manque pas de voyageurs anciens, appartenant à ce
qu’on peut appeler la période héroïque, dont les livres sont encore une
source d’informations.
Cela est vrai en particulier de Barth, de Rohlfs, de Nachtigall, de
Duveyrier, de Foucauld.
Aux environs de 1880, l’exploration du Sahara entre dans une période
nouvelle. A l’ouest, la France établit, par étapes successives, sa
domination militaire sur le Sahara au sud de l’Algérie.
La période s’ouvre par les explorations Flatters et Foureau-Lamy. Puis,
à partir de 1900, autour de Laperrine se groupent un nombre considérable
d’officiers, de voyageurs, de géologues et de géographes, dont les
itinéraires s’entrecroisent, se rejoignent et se complètent, et dont les
études jettent une vive lumière sur la presque totalité du Sahara
Occidental. Le service géographique de l’armée, quoique absorbé par
l’Algérie, la Tunisie, et le Maroc, consacre au Sahara une activité
croissante.
Vers la même époque, l’Angleterre s’est établie en Égypte. Le
_Geological Survey_ a publié sur le Sahara Oriental, et en particulier
sur les oasis du désert libyque, des cartes et des monographies
précieuses.
Le Sahara Central est la partie la moins étudiée. L’Italie, qui en a le
contrôle, n’est entrée en scène que très tardivement, à la veille de la
grande guerre ; elle n’a pas eu le temps, et encore bien moins, à cause
de la guerre, le loisir d’organiser l’enquête scientifique. Elle l’a
amorcée pourtant. D’autre part, c’est justement sur ce Sahara Central
que nous avons les livres de Barth, de Nachtigall, de Duveyrier. Les
deux missions Tilho, parties du Soudan français, ont définitivement
élucidé la question du Tchad ; et la seconde nous a documentés sur le
Tibesti. Sur la mystérieuse Koufra des renseignements, qui complètent
ceux de Rohlfs, viennent de nous être apportés par plusieurs voyageurs,
Lapierre, miss Rosita Forbes, Hassanein Bey.
Le Sahara désormais est peut-être mieux connu que le désert australien
et que les déserts asiatiques.
Il est certainement possible, en tout cas, d’en essayer un tableau
d’ensemble.
CAUSES GÉNÉRALES. — On sait que la distribution des déserts à la surface
de la planète est un phénomène exclusivement climatique.
En présence de ces grandes plaines, saupoudrées de sel et semées de
dunes, dont certaines parties sont déprimées au-dessous du niveau de la
mer, une première impression, qui persista longtemps dans l’imagination
des hommes, fut qu’on avait affaire à un fond de mer desséché. C’est un
simple préjugé populaire.
Un désert est une surface continentale comme toutes les autres ; son
passé géologique ne fournit aucune explication de son aridité. Il est
aride, parce qu’il n’y pleut pas assez, parce qu’il y a déséquilibre
entre la quantité d’eau qui lui tombe du ciel et celle qu’il perd par
évaporation.
On sait que le climat à la surface de la planète est en première ligne
fonction de la latitude.
Les zones arides s’intercalent entre les zones tempérée et tropicale à
la surface des continents ; cela correspond sur les océans avec les
zones de haute pression qui séparent les zones de pression plus basse
des vents d’ouest et des alizés. Cela est constant. Ça s’applique aux
déserts américains du Nord et du Sud, au Kalahari, au désert australien,
et même en petit à la zone sub-désertique de Madagascar.
Jetez un regard sur la carte des isobares de l’Océan Atlantique. Vous y
trouverez dans le prolongement exact du Sahara le maximum des Açores.
C’est une zone de hautes pressions barométriques qui barrent
l’Atlantique (770 mm.).
Au nord, l’Atlantique septentrional est parcouru toute l’année par les
dépressions tourbillonnantes qui nous viennent d’Amérique ou d’Europe.
Un petit nombre d’entre elles peuvent atteindre l’Afrique en hiver, dans
la saison où le maximum des Açores est le plus méridional.
Au sud de ce maximum, les pluies tropicales suivent le soleil sous forme
d’orages violents qui éclatent dans l’après-midi. On les retrouve au
Sénégal où nous leur donnons le nom de tornades. Elles ne vont guère
plus loin vers le nord.
Entre le domaine des dépressions atlantiques et celui des pluies
tropicales, s’étend sur le continent le Sahara et sur l’océan le maximum
des Açores. Dans l’état actuel de nos connaissances météorologiques, il
est impossible même d’imaginer quelle peut être l’allure des isobares au
Sahara. Mais le lien est évident entre le désert et la ceinture des
hautes pressions océaniques ; il est trop constant pour qu’il y ait
coïncidence fortuite.
La latitude pourtant n’est pas le seul facteur d’un climat. Son
influence est, suivant les cas, renforcée ou atténuée par celle
qu’exercent la forme et l’altitude des terres émergées.
Le Sahara a ses montagnes, mais rien qui puisse se comparer à l’Himalaya
et au Thibet, ni aux montagnes Rocheuses ou aux Andes. Dans l’ensemble,
il n’y a pas de barrière montagneuse continue, les plaines basses ou
d’altitude très médiocre dominent. Cela est de grande conséquence aux
points de vue barométrique et thermométrique.
D’autre part, dans les deux Amériques, comme dans l’Afrique du Sud, la
côte du continent court nord-sud, à angle droit avec la latitude ; et
dans les Amériques, la côte est longée tout près par de puissantes
chaînes de même direction. La côte nord africaine, le long de la
Méditerranée, court au contraire dans le sens de la latitude, elle
prolonge à peu près en ligne droite sur 4.000 kilomètres la limite nord
du maximum barométrique océanique. Ceci aussi est de grande conséquence.
En Asie, les plus hautes et les plus massives chaînes du globe, en
Amérique et en Afrique australe, la direction générale du continent
contrarient l’influence de la latitude. Au Sahara, au contraire,
l’altitude du sol et la direction de la côte tendent à exagérer cette
influence. Et voilà sans doute d’une façon très générale pourquoi le
Sahara bat tous les records de déserts planétaires.
GÉOLOGIE. — La structure géologique du Sahara, si on se contente de la
décrire dans les grandes lignes, est très simple.
Au nord-ouest et à la bordure, l’Atlas est une chaîne plissée, jeune,
comparable aux Alpes, et qui fait d’ailleurs partie du système alpin.
Mais quoiqu’elle soit steppienne, voire désertique sur son versant sud,
elle sert de cadre au Sahara plutôt qu’elle n’en fait partie.
Le Sahara, proprement dit, dans tout le reste de son étendue, est le
contraire d’une jeune chaîne plissée ; un équivalent du plateau central
français, à la rigueur, et non pas des Alpes ou des Pyrénées. Il serait
plus justement comparable aux plateformes russe, sibérienne ou
canadienne ; ce que les géologues appellent un « bouclier » ; un bloc de
la croûte terrestre resté rigide depuis des âges immenses. Dans
certaines parties, et en particulier dans le Sahara algérien, on
retrouve les traces de très vieilles chaînes plissées, contemporaines ou
ancêtres de celle qu’on appelle en Europe hercynienne dans notre massif
central français ou dans le massif schisteux rhénan. Mais ici, comme là,
la vieille chaîne usée, arasée jusqu’aux racines de ses plis, a disparu
depuis longtemps en temps que chaîne ; il n’en reste plus que les
cicatrices, ce que les géologues appellent une pénéplaine, c’est-à-dire
en langage commun des plateaux. Dans le reste du Sahara, les calcaires
carbonifériens, les grès dévoniens, et même les grès siluriens, se
présentent au contraire en lits à peu près horizontaux, sur des espaces
immenses. A la surface de la planète, il est rare de trouver des
sédiments aussi anciens en assises horizontales, tels qu’ils se sont
déposés. On ne les signale qu’à la surface des autres « boucliers »
planétaires ; le bouclier russe par exemple, ou canadien.
Ces vieilles roches primaires sont le soubassement de tout au Sahara.
Mais sur des étendues immenses, la moitié du Sahara peut-être, ce
soubassement disparaît sous un placage de roches plus récentes ; les
calcaires crétacés du Sud algérien et tunisien, de Tripolitaine, de
Cyrénaïque ; les grès nubiens du désert libyque, crétacés eux aussi ;
les calcaires miocènes de la Marmarique. En bien des points, au Sahara
algérien et tunisien en particulier, on devine sous ce placage les
fibres de la vieille pénéplaine, comme on devine le squelette sous la
peau qui l’habille. Et ces grès ou ces calcaires, secondaires ou
tertiaires, couvrent de leur uniformité d’énormes espaces, précisément
parce qu’ils sont un placage horizontal.
Au travers de ce complexe, des roches éruptives récentes se sont fait
jour en grande abondance. Les massifs montagneux les plus saillants du
Sahara sont volcaniques, le Tibesti, l’Aïr, le Hoggar. Tout ce qui fait
saillie brusque sur la plateforme désertique, a bien des chances d’être
volcanique.
OROGRAPHIE. — L’abondance des volcans est à soi seule un témoignage que
le bouclier saharien est parcouru par des lignes de fractures qui ont
rejoué récemment et qui, probablement, rejouent encore. Le désert a beau
être une plateforme, où les plateaux et les plaines sont de beaucoup les
formes dominantes, les différences d’altitude sont dans l’ensemble très
considérables. Dans le Sud tunisien, sur la frontière de l’Égypte et de
la Tripolitaine, des coins assez étendus sont au-dessous du niveau de la
mer de plusieurs dizaines de mètres. D’autre part, l’Émi Koussi dans le
Tibesti, le mont Ilaman dans le Hoggar, ont respectivement 3.300 et
3.000 mètres.
Il est vrai que ce sont des volcans ; mais en bien des points, des blocs
de la pénéplaine, soulevés le long des failles, ont été rajeunis par
l’érosion et font figure de falaises escarpées, de chaînes ou de
tronçons de chaînes.
Ce relief du Sahara, qui paraît confus au premier abord, s’ordonne, au
contraire, d’après une loi très évidente et très simple.
La traînée des volcans à travers tout le Sahara Central s’aligne
grossièrement, mais nettement, dans une direction est-ouest, entre le
Tibesti et In Zize, en passant par l’Aïr et le Hoggar. C’est la
direction de l’Atlas ; c’est celle de la côte sud méditerranéenne sur
toute son étendue ; c’est celle que suit un grand système de dépressions
articulant presque tout le Sahara Septentrional, puisqu’il se laisse
suivre, à peu près sans interruption, depuis le Caire jusqu’à In Salah,
dans l’extrême Sud algérien. Ce chapelet de dépressions est festonné
presque partout de falaises à regard sud ; celles qui limitent au sud la
Marmarique et la Cyrénaïque ; la Hamada el Homra en Tripolitaine ;
directement continuée en territoire algérien par le Tinr’ert, et les
falaises terminales du Tadmaït. Les oasis célèbres de Siouah (Jupiter
Ammon), de Djeraboub, d’Aoudjila, et beaucoup plus loin après une
interruption, celles du Tidikelt s’alignent au pied de ces falaises,
dans la même direction générale est-ouest ; celle de la latitude.
[Illustration : _Cliché Gautier_