Félicité finit par fermer à clef, pendant le jour, la mansarde du
solitaire et l'envoyer jouer au jardin. Celui-ci avait été réduit
d'emprise en emprise aux dimensions d'un préau. Des fenêtres de la
maison les yeux de l'espionne pouvaient en fouiller les moindres
recoins. Aussi, las de cette surveillance, le gamin incursionna
sur le territoire même de l'usine.
Les quinze cents têtes de la fabrique se courbaient sous un
règlement d'une sévérité draconienne. C'étaient pour le moindre
manquement des amendes, des retenues de salaire, des expulsions
contre lesquelles il n'y avait pas d'appel. Une justice stricte.
Pas d'iniquité, mais une discipline casernière, un code de
pénalités mal proportionnées aux offenses, une balance toujours
penchée du côté des maîtres.
Saint-Fardier, un gros homme à tête de cabotin, olivâtre, lippeux
et crépu comme un quarteron, parcourait, à certains jours, la
fabrique, en menant un train d'enfer. Il hurlait, roulait des yeux
de basilic, battait des bras, faisait claquer les portes, chassait
comme un bolide d'une salle dans l'autre. Au passage de cette
trombe s'amoncelaient la détresse et la désolation. Par mitraille
les peines pleuvaient sur la population ahurie. La moindre
peccadille entraînait le renvoi du meilleur et du plus ancien des
aides, Saint-Fardier se montrait aussi cassant avec les
surveillants qu'avec le dernier des apprentis. On aurait même dit
que s'il lui arrivait de mesurer ses coups et de distinguer ses
victimes, c'était pour frapper de préférence les vieux serviteurs,
ceux qu'aucune punition n'avait encore atteints ou qui
travaillaient à l'usine depuis sa fondation. Les ouvriers
l'avaient surnommé le Pacha, tant à cause de son arbitraire que de
sa paillardise.
Dobouziez, aussi entier, aussi autoritaire que son associé, était
moins démonstratif, plus renfermé. Lui était le juge, l'autre
l'exécuteur. Au fond. Dobouziez, ce taupin bien élevé, jaugeait à
sa valeur son ignare et grossier partenaire qu'un riche mariage
avait mis en possession d'un capital égal à celui de son associé.
Le mathématicien s'estimait heureux d'employer ce gueulard, cet
homme de poigne, aux extrémités répugnant à sa nature fine et
tempérée.
On avait remarqué que les coupes sombres opérées dans l'important
personnel coïncidaient généralement avec une baisse de l'article
fabriqué ou une hausse de la matière première.
Cependant Dobouziez devait refréner le zèle de son associé qui,
stimulé encore par une affection hépatique, se livrait à des
proscriptions dignes d'un Marius.
Industriel très cupide, mais non moins sage, Dobouziez qui
admettait l'exploitation du prolétaire, réprouvait à l'égal
d'utopies et d'excentricités poétiques toute barbarie inutile et
toute cruauté compromettante, Il assimilait ses travailleurs à des
êtres d'une espèce inférieure, à des brutes de rapport qu'il
ménageait dans son propre intérêt. C'était un positiviste frigide,
une parfaite machine à gagner de l'argent, sans vibration
inopportune, sans velléités sentimentales, ne déviant pas d'un
millième de seconde. Chez lui rien d'imprévu. Sa conscience
représentait un superbe sextant, un admirable instrument de
précision. S'il était vertueux, c'était par dignité, par aversion
pour les choses irrégulières, le scandale, le tapage, et aussi
parce qu'il avait vérifié sur la vie humaine que la ligne droite
est, en somme, le chemin le plus court d'un point à un autre.
Vertu d'ordre purement abstrait.
S'il désapprouvait les éclats de son trop bouillant acolyte,
c'était au nom de l'équilibre, du bel ordre; par respect pour
l'alignement; le niveau normal, pour sauver les apparences et
préserver la symétrie.
En se promenant dans la fabrique, ce qui lui arrivait à de très
rares occasions, par exemple lorsqu'il s'agissait d'expérimenter
ou d'appliquer une invention nouvelle, -- il s'étonnait parfois de
l'absence d'une figure à laquelle il s'était habitué.
-- Tiens! disait-il à son compère, je ne vois plus le vieux Jef?
-- Nettoyé! répondait Saint-Fardier, d'un geste tranchant comme un
couperet.
-- Et pourquoi cela? objectait Dobouzier. Un ouvrier qui nous
servait depuis vingt ans!
-- Peuh!... Il buvait... Il était devenu malpropre, négligent!
Quoi!
-- En vérité? Et son remplaçant?
-- Un solide manoeuvre qui ne touche que le quart de ce que nous
coûtait cet invalide.
Et Saint-Fardier clignait malicieusement de l'oeil, épiant un
sourire d'intelligence sur le visage de son associé, mais l'autre
augure ne se déridait pas et sans désapprouver, non plus, ce
renvoi, rompait les chiens, d'un air indifférent.
Certes, il fallait à ces ouvriers une forte dose de philosophie et
de patience pour endurer sans se rebiffer la superbe, les mépris,
les rigueurs, l'arbitraire des patrons armés contre eux d'une
légalité inique!
Et que d'accidents, d'infirmités, de mortuaires aggravant le sort
de ces ilotes! La nature de l'industrie même enchérissait sur la
malveillance des industriels.
Laurent qui visitait l'usine dans tous ses organes, qui suivait
les oeuvres multiples que nécessite la confection des bougies
depuis le traitement des fétides matières organiques, graisses de
boeufs et de moutons, d'où se sépare, non sans peine, la stéarine
blanche et entaillée, jusqu'à l'empaquetage, la mise en caisse et
le chargement sur les camions, -- Laurent ne tarda pas à attribuer
une influence occulte, fatidique et perverse au milieu même, à cet
appareil, à cet outillage où se trouvaient appliqués tous les
perfectionnements de la mécanique et les récentes inventions de la
chimie.
Il descendait dans les chambres de chauffe, louvoyait dans les
salles des machines, passait des cuves où l'on épure la matière
brute en la fondant et en la refondant encore, aux presses où,
dépouillée de substances viles, comprimée en des peaux de bêtes,
elle se solidifie à nouveau.
Au nombre des ateliers où se trituraient les graisses, le plus mal
famé était celui des acréolines, substance incolore et volatile
dont les vapeurs corrosives s'attaquaient aux yeux des
préparateurs. Les patients avaient beau se relayer toutes les
douze heures et prendre de temps en temps un congé pour
neutraliser les effets du poison, à la longue l'odieuse essence
déjouait leurs précautions et leur crevait les prunelles.
C'était comme si la Nature, l'éternel sphynx furieux de s'être
laissé ravir ses secrets, se vengeait sur ces infimes auxiliaires
des défaites que lui infligeaient les savants.
Plus expéditive que les vapeurs corrodantes, mais aussi lâche,
aussi sournoise, la force dynamique cache son jeu et, ne parvenant
pas toujours à se venger en bloc, par une explosion, des hommes
qui l'ont asservie, guette et atteint, une à une, ses victimes. Le
danger n'est pas à l'endroit où la machine en pleine activité
gronde, mugit, trépigne, met en trépidation les épaisses cages de
maçonnerie, dans lesquelles sa masse d'acier, de cuivre et de
fonte, plonge jusqu'à mi-corps, comme un géant emmuré vif. Ses
rugissements tiennent en éveil la vigilance de ses gardiens. Et
même prêt à se libérer de ses entraves, à éclater, à tout faire
sauter autour de lui, le monstre est trahi par son flotteur
d'alarme et la vapeur accumulée s'échappe inoffensive par les
soupapes de sûreté. Mais, c'est loin du générateur, des volants et
des bielles que la machine conspire contre ses servants. De
simples rubans de cuir se détachent de la masse principale, comme
les longs bras d'un poulpe, et, par des trous pratiqués dans les
parois, actionnent les appareils tributaires. Ces bandes sans fin
se bobinent et se débobinent avec une grâce et une légèreté
éloignant toute idée de sévices et d'agressions. Elles vont si
vite qu'elles en semblent immobiles. Il y a même des moments qu'on
ne les voit plus. Elles s'échappent, s'envolent, retournent à
leurs point de départ, repartent sans se lasser, accomplissent des
milliers de fois la même opération, évoluent en faisant à peine
plus de bruit qu'un battement d'ailes ou le ronron d'une chatte
câline, et lorsqu'on s'en approche leur souffle vous effleure
tiède et zéphyréen.
À la longue l'ouvrier qui les entretient et les surveille ne se
défie pas plus de leurs atteintes que le dompteur ne suspecte
l'apparente longanimité de ses félins. Aux intervalles de la
besogne, elles le bercent, l'induisent en rêverie; ainsi, murmures
de l'eau et nasillements de rouet. Mais chattes veloureuses sont
panthères à l'affût. Toujours d'aguets, dissimulées elles
profiteront de l'assoupissement, d'une simple détente, d'un furtif
nonchaloir, d'un geste indolent du manoeuvre, du besoin qu'il
éprouvera de s'adosser, de s'étirer en évaguant...
Elles profiteront même de son débraillé. Une chemise bouffante,
une blouse lâche, un faux pli leur suffira. Maîtresses d'un bout
de vêtement, les courroies de transmission, adhésives ventouses,
les chaînes sans fin, tentacules préhensiles, tirent sur l'étoffe
et, avant qu'elle se déchire, l'aspirent, la ramènent à eux; et le
pauvre diable à sa suite. Vainement il se débat. Le vertige
l'entraîne. Un hurlement de détresse s'est étranglé dans sa gorge.
Les tortionnaires épuisent sur ce patient la série des supplices
obsolètes. Il est étendu sur les roues, épiauté, scalpé, charcuté,
dépecé, projeté membre à membre, à des mètres de là comme la
pierre d'une fronde, ou exprimé comme un citron, entre les
engrenages qui aspergent de sang, de cervelle et de moelles les
équipes ameutées, mais impuissantes. Rarissime l'holocauste
racheté au minotaure ivre de représailles! S'il en réchappe, c'est
avec un membre de moins, un bras réduit en bouillie, une jambe
fracturée en vingt endroits. Mort pour le travail, vivant
dérisoire!
Courir sus à la tueuse? Arrêter le mouvement? L'homme est estropié
ou expédié avant qu'on ait seulement eu le temps de s'apercevoir
de l'inégal corps à corps.
Laurent assimila aux pires engins de torture et aux plus
maléfiques élixirs des inquisiteurs les merveilles tant vantées de
la physique et de la chimie industrielles; il ne vit plus que les
revers de cette prospérité manufacturière dont Gina, de son côté,
n'apercevait que la face radieuse et brillante. Il devina les
mensonges de ce mot Progrès constamment publié par les bourgeois;
les impostures de cette société soi-disant fraternelle et
égalitaire, fondée sur un tiers état plus rapace et plus dénaturé
que les maîtres féodaux. Et, dès ce moment, une pitié profonde,
une affection instinctive et absorbante, une sympathie quasi
maternelle, presque amoureuse, dont les expansions côtoieraient
l'hystérie, le prit, au tréfond, des entrailles, pour l'immense
légion des parias, à commencer par ceux de ses entours, les braves
journaliers de l'usine Dobouziez appartenant précisément à cette
excentrique et même interlope plèbe faubourienne grouillant autour
du «Moulin de pierre»; il prit à jamais le parti de ces lurons
délurés et si savoureusement pétris, peinant avec tant de crânerie
et bravant chaque jour la maladie, les vénéfices[1], les
mutilations, les outils formidables qui se retournaient contre
eux, sans perdre, un instant leurs manières rudes et libres, leur
familiarité dont le ragoût excusait l'indécence.
Avec eux, le gamin devenait communicatif. Lorsqu'il les
rencontrait, noircis, en sueur, haletants, et qu'ils lui tiraient
leur casquette, il s'enhardissait à les accoster et à les
interroger. Après les petites persécutions à mots couverts, les
ironies, les réticences et les tortures sourdes subies dans les
salons de ses tuteurs, il lui semblait inhaler des bouffées d'air
vif et agreste au sortir d'une serre chaude peuplée de plantes
forcées et de senteurs qui entêtent. Il en vint à se considérer
comme le solidaire de ces infimes. Sa faiblesse opprimée
communiait avec leur force passive. Il se conciliait ces
chauffeurs, machinistes, chargeurs, manoeuvres. Eux répondaient
aux avances touchantes de cet enfant rebuté, moralement négligé,
méconnu, sevré de tendresse familiale, dont les larbins et la
valetaille, cette lie de la plèbe, prenant exemple sur Félicité,
parlaient en haussant les épaules, comme d'une charge pour la
maison, comme d'un «quart de monsieur».