À sa deuxième visite, et à celles qui suivirent, lorsque les
vacances le renvoyaient chez ces tuteurs, Laurent ne se trouva pas
plus acclimaté que le premier jour. Il avait toujours l'air de
tomber de la lune et de prendre de la place.
On n'attendait pas qu'il eût déposé sa valise pour s'informer de
la durée de son congé et on se préoccupait plus de l'état de son
trousseau que de sa personne. Accueil sans effusion: la cousine
Lydie lui tendait machinalement sa joue citronneuse; Gina semblait
l'avoir oublié depuis la dernière fois; quant au cousin Guillaume,
il n'entendait pas qu'on le dérangeât de sa besogne pour si peu de
chose que l'arrivée de ce polisson, il le verrait bien assez tôt
au prochain repas. «Ah! te voilà, toi! Deviens-tu sage? ...
Apprends-tu mieux?» Toujours les mêmes questions posées d'un air
de doute, jamais d'encouragement. Si Laurent rapportait des prix,
voyez le guignon! c'étaient ceux précisément auxquels M. Dobouziez
n'attachait aucune importance.
À table, les yeux ronds de la cousine Lydie, implacablement
braqués sur lui, semblaient lui reprocher l'appétit de ses douze
ans. Vrai, elle faisait choir le verre de ses doigts et les
morceaux de sa fourchette. Ces accidents ne valaient pas toujours
à Laurent l'épithète de maladroit, mais la cousine avait une moue
méprisante qui disait assez clairement sa pensée. Cette moue
n'était rien cependant, comparée au sourire persifleur de
l'impeccable Gina.
Le cousin Guillaume qu'il fallait quérir plusieurs fois avant de
se mettre à table, arrivait enfin, le front chargé de
préoccupations, la tête à une invention nouvelle, supputant les
résultats, calculant le rendement probable de l'un ou l'autre
perfectionnement, le cerveau bourré d'équations.
Avec sa femme, M. Dobouziez parlait affaires, et elle s'y
entendait admirablement, lui répondait en se servant de barbares
mots techniques qui eussent emporté la bouche de plus d'un homme
du métier.
M. Dobouziez ne cessait de chiffrer et ne se déridait que pour
admirer et cajoler sa fillette. De plus en plus Laurent constatait
l'entente absolue et idolâtre régnant entre ces deux êtres. Si
l'industriel s'humanisait en s'occupant d'elle, réciproquement
Gina abandonnait, avec son père, ses airs de supériorité, son
petit ton détaché et avantageux. M. Dobouziez prévenait ses
désirs, satisfaisait ses moindres caprices, la défendait même
contre sa mère. Avec Gina, lui, l'homme positif et pratique,
s'amusait de futilités.
À chaque vacance, Laurent trouvait sa petite cousine plus belle,
mais aussi plus distante. Ses parents l'avaient retirée de
pension. Des maîtres habiles et mondains la préparèrent à sa
destinée d'opulente héritière.
Devenant trop grande fille, trop demoiselle pour s'amuser avec ce
gamin; elle recevait ou visitait des amies de son âge. Les petites
Vanderling, filles du plus célèbre avocat de la ville, de blondes
et vives caillettes étaient à la fois ses compagnes d'études et de
plaisirs. Et si, par exception, faute d'autre partenaire, Gina
s'oubliait au point de jouer avec le Paysan, Mme Lydie trouvait
aussitôt un prétexte pour interrompre cette récréation. Elle
envoyait Félicité avertir Mademoiselle de l'arrivée de l'un ou
l'autre professeur, ou bien Madame emmenait Mademoiselle a la
ville, ou bien la couturière lui apportait une robe à essayer, ou
il était l'heure de se mettre au piano. Convenablement stylée, le
plus souvent Félicité prévenait les intentions de sa maîtresse et
s'acquittait de ce genre de consigne avec un zèle des plus
louable. Laurent n'avait qu'à se distraire comme il pourrait.
La fabrique prospérait au point que chaque année les installations
nouvelles: hangars, ateliers, magasins, empiétaient sur les
jardins entourant l'habitation. Laurent ne constata pas sans
regret la disparition du Labyrinthe avec sa tour, son bassin et
ses canards: cette horreur lui était devenue chère à cause de
Gina.
La maison aussi s'annexait une partie du jardin. En vue de la
prochaine entrée dans le monde de leur fille, les Dobouziez
édifiaient un véritable palais, présentant une enfilade de salons
décorés et meublés par les fournisseurs des gens de la haute
volée. Le cousin Guillaume semblait présider à ces
embellissements, mais il s'en rapportait toujours au choix et au
goût de la fillette. Il avait déjà ménagé à l'enfant gâtée un
délicieux appartement de jeune fille: deux pièces, argent et bleu,
qui eussent fait les délices d'une petite maîtresse.
L'appartement du jeune Paridael changeait de physionomie comme le
reste. Sa mansarde sous les toits revêtait un aspect de plus en
plus provisoire. Il semblait qu'on l'eût affectée de mauvaise
grâce au logement du collégien. Félicité ne l'avait déblayée que
juste assez pour y placer un lit de sangle.
Ce grenier ne suffisant plus à remiser les vieilleries provenant
de l'ancien ameublement de la maison, plutôt que d'encombrer de ce
bric-à-brac les mansardes des domestiques, la maîtresse-servante
le transportait dans le réduit de Laurent. Elle y mettait tant de
zèle que l'enfant voyait le moment où il lui faudrait émigrer sur
le palier. Au fond il n'était pas fâché de cet investissement.
Converti en capharnaüm, son gîte lui ménageait des imprévus
charmants. Il s'établissait entre l'orphelin délaissé et les
objets ayant cessé de plaire une certaine sympathie provenant de
la similitude de leurs conditions. Mais il suffit que Laurent
s'amusât avec ces vieilleries pour que l'aimable factotum les tînt
autant que possible hors de sa portée. Pour dénicher ses trésors
et dissimuler ses trouvailles, le galopin déployait de vraies
ruses de contrebandier.
Dans cette mansarde s'entassaient pour la plus grande joie du
jeune réfractaire, les livres jugés trop frivoles par
M. Dobouziez. Fruit défendu comme les framboises et les brugnons
du jardin! Les souris en avaient déjà grignoté les tranches
poudreuses et Laurent se délectait de ce que les voraces bestioles
voulaient bien lui laisser de cette littérature. Souvent, il
s'absorbait tellement dans sa lecture qu'il en oubliait toute
précaution. Marchant sur la pointe des pieds pour ne pas lui
donner l'éveil, Félicité venait le relancer dans son asile. Si
elle ne le prenait pas en flagrant délit de lecture prohibée, la
diablesse s'apercevait qu'il avait bouleversé les rayons et
provoqué des éboulements. C'était alors des piailleries de pie-
grièche, des giries de suppliciée qui finissaient par ameuter
Mme Lydie.
Une fois on le pinça en train de lire Paul et Virginie.
-- Un mauvais livre! ... Vous feriez mieux d'étudier vos
arithmétiques! promulgua sa tutrice. Et M. Dobouziez ratifia
l'appréciation de sa moitié en ajoutant que ce garnement précoce,
trop grand liseur et bayeur aux chimères, ne ferait jamais rien de
bon, resterait toute sa vie un pauvre diable comme Jacques
Paridael. Un bayeur aux chimères! Quel mépris le cousin coulait
dans ce mot.
Les soirs d'hiver, Laurent se réjouissait de regagner au plus tôt
sa chère mansarde. En bas, dans la salle à manger où on le
retenait après le dîner, il se sentait importun et gêneur. Que ne
l'envoyait-on coucher alors! S'il réprimait l'envie de s'étirer,
s'il bâillait, s'il détachait les yeux de ses livres de classe
avant que dix heures, l'heure sacramentelle, n'eût sonné à la
pendule, la cousine Lydie roulait ses yeux ronds et Gina se
rengorgeait, affectait d'être plus éveillée que jamais, raillait
la torpeur du gamin.
Même pendant la journée, après l'une ou l'autre remontrance,
Laurent courait se réfugier sous les toits.
Privé de livres, il soulevait la fenêtre en tabatière, montait sur
une chaise et regardait s'étendre la banlieue.
Les rouges et basses maisons faubouriennes s'agglutinaient en
îlots compacts. La ville grandissante, ayant crevé sa ceinture de
remparts, menaçait et guignait les ravières d'alentour. Les rues
étaient déjà tracées au cordeau à travers les cultures. Les
trottoirs bordaient des terrains exploités jusqu'à la dernière
minute par le paysan exproprié. Du milieu des moissons émergeait
au bout d'un piquet, comme un épouvantail à moineaux, un écriteau
portant cette sentence: Terrain à bâtir. Et, véritables
éclaireurs, sentinelles avancées de cette armée de bâtisses
urbaines, les estaminets prenaient les coins des voies nouvelles
et toisaient, du haut de leurs façades banales, à plusieurs
étages, neuves et déjà d'aspect sordide, les chaumes trapus et
ramassés semblant implorer la clémence des envahisseurs. Rien de
crispant et de suggestif comme la rencontre de la cité et de la
campagne. Elles se livraient de véritables combats d'avant-postes.
La mine pléthorique, contrainte, sournoise de ce paysage offusqué
par des talus de fortifications: des portes crénelées, sombres
comme des tunnels, écrasées sous des terre-pleins, des murailles
percées de meurtrières, des casernes dont les clairons plaintifs
répondaient à la cloche de l'usine.
Trois moulins à vent, épars dans la plaine, tournaient à pleine
volée, jouissaient de leur reste en attendant de partager le sort
d'un quatrième moulin dont la maçonnerie dominait piteusement le
blocus auquel le soumettait un tènement de bicoques ouvrières, et
à qui ces assiégeants de mine parasite et d'allure canaille,
quelque chose comme des oiseleurs ivres, avaient coupé les ailes!
Laurent compatissait au pauvre moulin démantelé, sans toutefois
parvenir à détester la population des ruelles qui l'étreignait,
tape-durs et vauriens déterminés, héros de faits divers sinistres,
race obsédante que la police n'osait pas toujours relancer dans
ses repaires. «Ces meuniers du moulin de pierre» comptaient parmi
les plus renforcés ruffians de l'écume métropolitaine. Les rôdeurs
de quais et les requins d'eau douce, plus connus sous le nom de
runners, sortaient presque tous de ces parages.
Mais, même en dehors de cette nichée d'irréguliers et de mauvais
garçons que Laurent apprendrait à connaître de plus près, le reste
de cette population moitié urbaine, moitié rurale, la gent
laborieuse et traitable suffisait pour intriguer et préoccuper le
spéculatif enfant. D'ailleurs, ces meuniers, très montés de ton,
déteignaient fatalement sur leur voisinage; ils pimentaient,
entérinaient de mouture populacière et poivrée ces transfuges du
village, valets de ferme tournés en gâcheurs de plâtre et en
débardeurs, ou réciproquement ces pseudo-campagnards, artisans
devenus maraîchers, ouvrières de fabrique converties en laitières.
En grattant l'abatteur on retrouvait le vacher, le garçon boucher
avait été pâtre. Étranges métis, farouches et fanatiques comme au
village, cyniques et frondeurs comme à la ville, à la fois
hargneux et expansifs, truculents et lascifs, religieux et
politiques, croyants au fond, blasphémateurs à la surface, patauds
et fûtes, patriotes exclusifs, communiers chauvins, leur caractère
hybride et mal défini, leur complexion musclée, charnue et
sanguine, flattait peut-être dès cette époque le barbare affiné,
la brute vibrante et complexe que serait Paridael...
Longtemps ces affinités dormirent en lui, vagues, instinctives, à
l'état latent.
Debout sur sa chaise, devant la topique étendue de banlieue, il se
saturait pour ainsi dire de nostalgie et ne s'arrachait à sa
morbide contemplation que sur le point d'éclater; et alors,
tombant à genoux, ou se roulant sur sa couchette, il éjaculait en
fontaines lacrymales tous ces navrements et ces rancoeurs
accumulées. Et le bruit guilleret des moulins, clair et détaché
comme le rire de Gina, et le grondement de l'usine, bougon et
rogue comme une semonce de Félicité, accompagnaient et stimulaient
la chute lente et copieuse de ses pleurs, -- tièdes et énervantes
averses d'un avril compromis. Et cette berceuse narquoise et
bourrelante semblait répéter: «Encore!... Encore!... Encore!...»