CCCXXXIV

Paris, 18 juillet 1870.

Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Depuis six

semaines, je n'ai pu sortir de ma chambre et presque de mon lit. C'est

la troisième ou quatrième bronchite qui m'arrive depuis le commencement

de l'année. Cela ne me promet rien de bon pour l'hiver prochain.

Lorsque la chaleur que nous avons eue ne me met pas à l'abri des

rhumes, que sera-ce lorsqu'il fera froid?

Je crois qu'il faut se porter admirablement bien et avoir des nerfs

d'une vigueur particulière pour que les événements qui se passent

glissent sans trop affecter. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que

j'éprouve. Je suis de ceux qui croient que la chose ne pouvait pas

s'éviter[1]. On aurait peut-être pu retarder l'explosion, mais il

était impossible de la conjurer absolument. Ici, la guerre est plus

populaire qu'elle ne l'a jamais été, même parmi les bourgeois. On est

très-braillard, ce qui est mauvais assurément; mais on s'enrôle et on

donne de l'argent, ce qui est l'essentiel. Les militaires sont pleins

de confiance; mais, quand on pense que tout l'avenir est soumis au

hasard d'un boulet ou d'une balle, il est difficile de partager cette

confiance.

Au revoir, chère amie; je suis déjà fatigué de vous avoir écrit ces

deux petites pages. Je suis patraque au dernier point; cependant, mes

médecins disent que je suis mieux, mais je ne m'en aperçois guère.

Je n'ai point envoyé chez vous les livres, craignant qu'il n'y eût

personne pour les recevoir.

Adieu encore; je vous embrasse de cœur.

[1] La guerre avec la Prusse.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 179 / 183 题