Paris, samedi 12 juin 1869.
Chère amie, ce temps sombre avec des alternanatives de chaud et de
froid me désole et me fait grand mal; aussi je suis d'une humeur de
chien. Le tapage qui se fait tous les soirs sur les boulevards, et qui
rappelle les beaux temps de 1848, ne contribue pas peu à m'attrister et
à faire que, comme Hamlet, _man delights me not nor woman neither._
Ce qui m'afflige le plus dans toutes ces tristes affaires, c'est la
profonde bêtise. Ce peuple, qui se dit et se croit le plus spirituel
de la terre, témoigne son désir de jouir du gouvernement républicain
en démolissant les baraques où de pauvres gens vendent les journaux.
Il crie _Vive la Lanterne!_ et il casse les réverbères. C'est à se
voiler la face. Le danger est qu'il y a pour la bêtise une sorte
d'émulation comme pour toute autre chose, et, entre les Chambres et le
gouvernement, Dieu sait ce qui se pourra faire.
Je passe mon temps à déchiffrer des lettres du duc d'Albe et de
Philippe II que m'a données l'impératrice. Ils écrivaient tous les deux
comme des chats. Je commence à lire assez couramment Philippe II; mais
son capitaine général m'embarrasse encore beaucoup. Je viens de lire
une de ses lettres à son auguste maître, écrite peu de jours après la
mort du comte d'Egmont, et dans laquelle il s'apitoie sur le sort de la
comtesse, qui n'a pas. _un pain_ après avoir eu dix mille florins de
dot. Philippe II a une manière embrouillée et longue de dire les choses
les plus simples. Il est très-difficile de deviner ce qu'il veut, et
il me semble que son but constant est d'embarrasser son lecteur et de
l'abandonner à son initiative. Cela faisait la paire d'hommes la plus
haïssable qui ait existé, et, malheureusement, ni l'un ni l'autre n'ont
été pendus, ce qui n'est pas à la louange de la Providence. J'ai aussi
reçu d'Angleterre un livre curieux, où l'on prétend que Jeanne la Folle
n'était pas folle, mais hérétique, et que, pour cette raison, maman,
papa, et son mari, et son fils, se sont entendus pour la tenir en
prison avec, de temps à autre, un peu de torture. Vous lirez cela quand
vous voudrez, le livre est à vos ordres.
Je n'ai pas grand'chose à vous dire de ma santé, qui n'est pas
florissante; un peu meilleure peut-être qu'avant mon départ. Cependant,
je tousse toujours et je ne puis ni manger ni dormir.
Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles.