CCCXXIV

Paris, samedi 12 juin 1869.

Chère amie, ce temps sombre avec des alternanatives de chaud et de

froid me désole et me fait grand mal; aussi je suis d'une humeur de

chien. Le tapage qui se fait tous les soirs sur les boulevards, et qui

rappelle les beaux temps de 1848, ne contribue pas peu à m'attrister et

à faire que, comme Hamlet, _man delights me not nor woman neither._

Ce qui m'afflige le plus dans toutes ces tristes affaires, c'est la

profonde bêtise. Ce peuple, qui se dit et se croit le plus spirituel

de la terre, témoigne son désir de jouir du gouvernement républicain

en démolissant les baraques où de pauvres gens vendent les journaux.

Il crie _Vive la Lanterne!_ et il casse les réverbères. C'est à se

voiler la face. Le danger est qu'il y a pour la bêtise une sorte

d'émulation comme pour toute autre chose, et, entre les Chambres et le

gouvernement, Dieu sait ce qui se pourra faire.

Je passe mon temps à déchiffrer des lettres du duc d'Albe et de

Philippe II que m'a données l'impératrice. Ils écrivaient tous les deux

comme des chats. Je commence à lire assez couramment Philippe II; mais

son capitaine général m'embarrasse encore beaucoup. Je viens de lire

une de ses lettres à son auguste maître, écrite peu de jours après la

mort du comte d'Egmont, et dans laquelle il s'apitoie sur le sort de la

comtesse, qui n'a pas. _un pain_ après avoir eu dix mille florins de

dot. Philippe II a une manière embrouillée et longue de dire les choses

les plus simples. Il est très-difficile de deviner ce qu'il veut, et

il me semble que son but constant est d'embarrasser son lecteur et de

l'abandonner à son initiative. Cela faisait la paire d'hommes la plus

haïssable qui ait existé, et, malheureusement, ni l'un ni l'autre n'ont

été pendus, ce qui n'est pas à la louange de la Providence. J'ai aussi

reçu d'Angleterre un livre curieux, où l'on prétend que Jeanne la Folle

n'était pas folle, mais hérétique, et que, pour cette raison, maman,

papa, et son mari, et son fils, se sont entendus pour la tenir en

prison avec, de temps à autre, un peu de torture. Vous lirez cela quand

vous voudrez, le livre est à vos ordres.

Je n'ai pas grand'chose à vous dire de ma santé, qui n'est pas

florissante; un peu meilleure peut-être qu'avant mon départ. Cependant,

je tousse toujours et je ne puis ni manger ni dormir.

Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 169 / 183 题