Paris, 27 septembre 1867.
Chère amie, que devenez-vous? Il y a longtemps que je n'ai eu de vos
nouvelles. Je viens de faire un coup d'audace: je suis allé passer
trois jours à la campagne, chez mon cousin, auprès d'Arpajon, et cela
ne m'a pas fait trop de mal, bien que le pays m'ait semblé froid et
humide; mais, à présent, je ne crois pas qu'il y en ait de chauds. Je
suppose qu'à *** vous devez être dans des brouillards continuels.
Je passe mon temps comme je puis, dans une solitude complète, ayant
quelquefois envie de travailler, mais cela ne me dure pas assez pour
aboutir. En outre, je suis très-mélancolique. Je crois que j'ai quelque
mauvaise affaire aux yeux. J'ai envie et peur d'aller consulter
Liebreich; mais, si je perds la vue, que deviendrai-je?
Il y a de par le monde un prince Augustin Galitzin qui s'est converti
au catholicisme, et qui n'est pas bien fort en russe. Il a traduit
un roman de Tourguenief qui s'appelle _Fumée_ et qui paraît dans _le
Correspondant_, journal clérical, dont le prince est un des bailleurs
de fonds. Tourguenief m'a chargé de revoir les épreuves. Or, il y a
des choses assez vives dans ce roman, qui font le désespoir du prince
Galitzin; par exemple, une chose inouïe: une princesse russe qui fait
l'amour avec aggravation d'adultère. Il saute les passages qui lui
font trop de peine, et, moi, je les rétablis sur le texte. Il est
quelquefois très-susceptible, comme vous allez voir. La grande dame
se permet de venir voir son amant dans un hôtel, à Bade. Elle entre
dans sa chambre, et le chapitre finit. L'histoire reprend ainsi dans
l'original russe: «Deux heures après, Litvinof était seul sur son
divan.» Le néo-catholique a traduit: «Une heure après, Litvinof était
dans _sa chambre._» Vous voyez bien que c'est beaucoup plus moral, et
que supprimer une heure, c'est diminuer le péché de moitié. Ensuite,
chambre, au lieu de divan, est bien plus vertueux: un divan est propre
à des actions coupables. Moi, inflexible sur ma consigne, j'ai rétabli
les deux heures et le divan; mais les chapitres où cela se trouve
n'ont pas paru dans _le Correspondant_ de ce mois. Je suppose que les
gens respectables qui le dirigent ont exercé une censure absolue. Cela
me divertit assez. Si le roman continue, il y a une très-belle scène
où l'héroïne déchire un point d'Angleterre, qui est bien plus grave
que le divan. Je les attends là .--Adieu, chère amie, donnez-moi de
vos nouvelles. Je suis effrayé de la rapidité avec laquelle l'hiver
s'approche.