Paris, 20 mai 1863.
Chère amie, je vous écris avec une grippe abominable. Depuis quinze
jours, je tousse au lieu de dormir, et je suis pris de crises
d'étouffement. Le seul remède est de prendre du laudanum, et cela me
donne des maux de tête et d'estomac presque aussi pénibles que la
toux et l'étouffement. Bref, je me sens faible et _avvilito_, m'en
allant à tous les diables, ma santé et moi. Je désire qu'il n'en soit
pas de même pour vous. Je crois vous avoir dit qu'il fallait prendre
bien garde à l'humidité, qui, dans le pays où vous êtes, accompagne
le coucher du soleil. Ayez soin de n'avoir jamais froid, dussiez-vous
avoir trop chaud. Je vous envie d'être dans ce beau pays, où l'on a
de douces et agréables mélancolies qu'on se rappelle ensuite avec
plaisir; mais je voudrais que, pour faire mieux la comparaison, vous
allassiez passer une semaine à Naples. De toutes les transitions, c'est
la plus brusque et la plus amusante que je connaisse. En outre, elle
a l'avantage de la comédie après la tragédie; on va se coucher avec
des idées bouffonnes. Je ne sais si la cuisine a fait des progrès dans
les Ãtats du saint-père. C'était, de mon temps, l'abomination de la
désolation, tandis qu'à Naples on trouvait à vivre. Il est possible
que les révolutions politiques aient passé le niveau sur les deux
cuisines, et que, friande comme vous êtes, vous les trouviez mauvaises
l'une et l'autre. Nous vivons ici sur les histoires arrivées ou prêtées
à madame de ***. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle est folle Ã
lier. Elle bat ses gens, elle donne des soufflets et des coups de
poing et fait l'amour avec plusieurs cocodès à la fois. Elle pousse
l'anglomanie jusqu'Ã boire du _brandy_ et du _water_, c'est-Ã -dire
beaucoup plus du premier que du second. L'autre soir, elle présente au
président Troplong son cocodès par quartier en lui disant: «Monsieur le
président, je vous amène mon _darling._» M. Troplong répond qu'il était
heureux de faire la connaissance de M. Darling. Au reste, si tout ce
qu'on me dit des mÅurs des lionnes de cette année est vrai, il est Ã
craindre que la fin du monde ne soit proche. Je n'ose vous dire tout ce
qui se fait à Paris parmi les jeunes représentants et représentantes de
la génération qui nous enterrera!
J'espérais que vous me conteriez quelques histoires ou que, du moins,
vous me feriez part de vos impressions. J'ai toujours du plaisir Ã
savoir comment telle chose vous a paru. N'oubliez pas de vous faire
montrer la statue de Pompée, qui est très-probablement celle aux pieds
de laquelle César fut assassiné; et, si vous découvrez la boutique d'un
nommé Cades, qui vend de faux antiques et des poteries, achetez-moi une
intaille de quelque belle pierre. Si vous passez par Civita-Vecchia,
allez chez un marchand de curiosités nommé Bucci, et faites-lui mes
compliments et remercîments pour le plâtre de Bayle qu'il m'a envoyé.
Vous lui achèterez pour rien des vases noirs étrusques, des pierres
gravées, etc. Vous pouvez vous faire une garniture de cheminée
charmante avec ces vases noirs. Adieu, chère amie; portez-vous bien,
pensez quelquefois à moi.