CCLXI

Paris, 23 octobre 1862.

Chère amie, j'ai mené une vie très-agitée depuis le commencement du

mois; voilà pourquoi je suis en retard à vous répondre. Je suis revenu

de Biarritz avec mes souverains. Nous étions tous assez dolents, pour

avoir été empoisonnés, je crois, avec du vert-de-gris. Les cuisiniers

jurent qu'ils ont récuré leurs casseroles, mais je ne crois pas Ã

leurs serments. Le fait est que quatorze personnes à la villa ont eu

des vomissements et des crampes. Pour avoir été empoisonné autrefois

avec du vert-de-gris, j'en connais les symptômes et je persiste dans

mon opinion. Je suis resté à Paris quelques jours en courses et en

tracas, puis je suis allé à Marseille installer des paquebots pour

la Chine. Vous comprenez bien que cette cérémonie ne pouvait pas se

passer de ma présence. Ces paquebots sont si beaux et ont des petites

chambres si bien arrangées, que cela donne envie d'aller en Chine. J'y

ai résisté pourtant, et me suis contenté de prendre un bain de soleil Ã

Marseille. Vous devinez peut-être les tracas dont je vous parlais tout

à l'heure au retour de Biarritz. Tracas politiques, s'il vous plaît;

j'étais partagé entre le désir que j'avais de voir rester M. Fould au

ministère, dans l'intérêt du maître, et le désir de le voir donner sa

démission, dans l'intérêt de sa dignité et dans son intérêt personnel.

Cela a fini par des concessions qui n'ont fait de bien à personne

et qui me semblent avoir amoindri tout le monde. Le plus bouffon de

l'affaire a été que Persigny, que tous les ministres non papalins ne

peuvent souffrir, est devenu leur porte-drapeau, et qu'ils ont fait de

sa conservation une condition pour garder leur portefeuille. Ainsi, on

a destitué Thouvenel, qui était un très-bon garçon et intelligent, et

on a gardé Persigny, qui est fou et qui n'entend rien aux affaires.

Nous voici donc entre les pattes des cléricaux pour quelque temps, et

vous savez où ils mènent leurs amis.

Vous me paraissez trop émue du discours de Victor Hugo. Ce sont des

mots sans idées; quelque chose comme _les Orientales_ en prose. Je

vous engage à lire une lettre de madame de Sévigné pour vous remettre

au bon diapason de la prose, et, si vous aimez encore le sens commun

et les idées, lisez le vingtième volume de Thiers, qui est le meilleur

de tous. Je l'ai lu deux fois, la seconde avec plus de plaisir que

la première, et je ne dis pas que je ne le relirai pas encore.--Je

voudrais bien connaître un peu vos projets. Je vais vous dire les

miens. Je compte aller à Compiègne vers le 8 du mois prochain, et j'y

resterai jusqu'après la fête de l'impératrice, c'est-à-dire jusqu'au

18 ou 20. Avant ou après cette époque, ne pourrais-je vous voir? Il me

semble que la campagne doit être bien froide et bien humide à présent,

et que vous devez penser au retour. . . .

Adieu, chère amie; j'espère que vous êtes toujours en appétit et santé.

. . . . . . . . . . . .

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 106 / 183 题