Cannes, 6 janvier 1862. (Je ne sais plus les dates.)

Chère amie, je ne vous parlerai pas du soleil de Cannes, de peur de

vous faire trop de peine au milieu des neiges où vous devez être en ce

moment. Ce qu'on m'écrit de Paris me fait froid, rien qu'à le lire.

Je pense que vous devez être encore à R..., ou plutôt en route pour

revenir, et, à tout hasard, je vous écris à votre domicile politique,

comme au lieu le plus sûr pour vous trouver. J'ai ici la compagnie et

le voisinage de M. Cousin, qui est venu s'y guérir d'une laryngite,

et qui parle comme une pie borgne, mange comme un ogre et s'étonne

de ne pas guérir sous ce beau ciel qu'il voit pour la première fois.

Il est, d'ailleurs, fort amusant, car il a cette qualité de faire de

l'esprit pour tout le monde. Je crois que, lorsqu'il est seul avec son

domestique, il cause avec lui comme avec la plus coquette duchesse

orléaniste ou légitimiste. Les Cannais pur sang n'en reviennent pas,

et vous jugez quels yeux ils font lorsqu'on leur dit que cet homme,

qui parle de tout et bien de tout, a traduit Platon et est l'amant de

madame de Longueville. Le seul inconvénient qu'il a, c'est de ne pas

savoir parler sans s'arrêter. Pour un philosophe éclectique, c'est mal

de ne pas avoir pris le bon côté de la secte des péripatéticiens.

Je ne fais pas grand'chose ici. J'étudie la botanique dans un livre

et avec les herbes qui me tombent sous la main; mais à chaque instant

je maudis ma mauvaise vue. C'est une étude que j'aurais dû commencer

il y a vingt ans, quand j avais des yeux; c'est, d'ailleurs, assez

amusant, quoique souverainement immoral, attendu que, pour une

dame, il y a toujours six ou huit messieurs pour le moins, tous

très-empressés à lui offrir ce qu'elle prend à droite et à gauche avec

beaucoup d'indifférence. Je regrette beaucoup de n'avoir pas apporté

de microscope; cependant, avec mes lunettes, j'ai vu des étamines

faire l'amour à un pistil sans être arrêtées par ma présence. Je fais

aussi des dessins, et je lis dans un livre russe l'histoire d'un

autre Cosaque beaucoup plus éduqué que Stenka Bazin, qui s'appelle

malheureusement Bogdan Chmelniski. Avec un nom si difficile Ã

prononcer, il n'est pas étonnant qu'il soit resté inconnu à nous autres

Occidentaux, qui ne retenons que les noms tirés du grec ou du latin.

Comment vous a traitée l'hiver ? et comment gouvernez-vous les petits

enfants qui vous absorbent tant? Il paraît que cela est très-amusant Ã

élever. Je n'ai jamais élevé que des chats, qui ne m'ont guère donné

de satisfaction, à l'exception du dernier qui a eu l'honneur de vous

connaître. Ce qui me semble insupportable chez les enfants, c'est qu'il

faille attendre si longtemps pour savoir ce qu'ils ont dans la tête et

pour les entendre raisonner. Il est bien fâcheux que le travail qui se

fait dans l'intelligence des moutards ne s'explique pas par eux-mêmes

et que les idées leur viennent sans qu'ils s'en rendent compte. La

grande question est de savoir s'il faut leur dire des bêtises, comme

on nous en a dit, ou bien s'il faut leur parler raisonnablement des

choses. Il y a du pour et du contre à l'un et à l'autre système. Un

jour que vous passerez devant Stassin, soyez assez bonne pour regarder

dans son catalogue un livre de Max Müller, professeur à Oxford, sur la

linguistique. Seulement, je ne sais pas le titre du livre, et vous me

direz si cela coûte bien cher et si je puis m'en passer la fantaisie.

On m'a dit que c'était un travail admirable d'analyse des langues.

J'ai fait la connaissance d'un pauvre chat qui vit dans une cabane au

fond des bois; je lui porte du pain et de la viande, et, dès qu'il

me voit, il accourt d'un quart de lieue. Je regrette de ne pouvoir

l'emporter, car il a des instincts merveilleux.

Adieu, chère amie; j'espère que cette lettre vous trouvera en bonne

santé et aussi florissante que l'année passée. Je vous la souhaite

bonne et heureuse. . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . .

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 98 / 183 题