Chère amie, je ne vous parlerai pas du soleil de Cannes, de peur de
vous faire trop de peine au milieu des neiges où vous devez être en ce
moment. Ce qu'on m'écrit de Paris me fait froid, rien qu'à le lire.
Je pense que vous devez être encore à R..., ou plutôt en route pour
revenir, et, à tout hasard, je vous écris à votre domicile politique,
comme au lieu le plus sûr pour vous trouver. J'ai ici la compagnie et
le voisinage de M. Cousin, qui est venu s'y guérir d'une laryngite,
et qui parle comme une pie borgne, mange comme un ogre et s'étonne
de ne pas guérir sous ce beau ciel qu'il voit pour la première fois.
Il est, d'ailleurs, fort amusant, car il a cette qualité de faire de
l'esprit pour tout le monde. Je crois que, lorsqu'il est seul avec son
domestique, il cause avec lui comme avec la plus coquette duchesse
orléaniste ou légitimiste. Les Cannais pur sang n'en reviennent pas,
et vous jugez quels yeux ils font lorsqu'on leur dit que cet homme,
qui parle de tout et bien de tout, a traduit Platon et est l'amant de
madame de Longueville. Le seul inconvénient qu'il a, c'est de ne pas
savoir parler sans s'arrêter. Pour un philosophe éclectique, c'est mal
de ne pas avoir pris le bon côté de la secte des péripatéticiens.
Je ne fais pas grand'chose ici. J'étudie la botanique dans un livre
et avec les herbes qui me tombent sous la main; mais à chaque instant
je maudis ma mauvaise vue. C'est une étude que j'aurais dû commencer
il y a vingt ans, quand j avais des yeux; c'est, d'ailleurs, assez
amusant, quoique souverainement immoral, attendu que, pour une
dame, il y a toujours six ou huit messieurs pour le moins, tous
très-empressés à lui offrir ce qu'elle prend à droite et à gauche avec
beaucoup d'indifférence. Je regrette beaucoup de n'avoir pas apporté
de microscope; cependant, avec mes lunettes, j'ai vu des étamines
faire l'amour à un pistil sans être arrêtées par ma présence. Je fais
aussi des dessins, et je lis dans un livre russe l'histoire d'un
autre Cosaque beaucoup plus éduqué que Stenka Bazin, qui s'appelle
malheureusement Bogdan Chmelniski. Avec un nom si difficile Ã
prononcer, il n'est pas étonnant qu'il soit resté inconnu à nous autres
Occidentaux, qui ne retenons que les noms tirés du grec ou du latin.
Comment vous a traitée l'hiver ? et comment gouvernez-vous les petits
enfants qui vous absorbent tant? Il paraît que cela est très-amusant Ã
élever. Je n'ai jamais élevé que des chats, qui ne m'ont guère donné
de satisfaction, Ã l'exception du dernier qui a eu l'honneur de vous
connaître. Ce qui me semble insupportable chez les enfants, c'est qu'il
faille attendre si longtemps pour savoir ce qu'ils ont dans la tête et
pour les entendre raisonner. Il est bien fâcheux que le travail qui se
fait dans l'intelligence des moutards ne s'explique pas par eux-mêmes
et que les idées leur viennent sans qu'ils s'en rendent compte. La
grande question est de savoir s'il faut leur dire des bêtises, comme
on nous en a dit, ou bien s'il faut leur parler raisonnablement des
choses. Il y a du pour et du contre à l'un et à l'autre système. Un
jour que vous passerez devant Stassin, soyez assez bonne pour regarder
dans son catalogue un livre de Max Müller, professeur à Oxford, sur la
linguistique. Seulement, je ne sais pas le titre du livre, et vous me
direz si cela coûte bien cher et si je puis m'en passer la fantaisie.
On m'a dit que c'était un travail admirable d'analyse des langues.
J'ai fait la connaissance d'un pauvre chat qui vit dans une cabane au
fond des bois; je lui porte du pain et de la viande, et, dès qu'il
me voit, il accourt d'un quart de lieue. Je regrette de ne pouvoir
l'emporter, car il a des instincts merveilleux.
Adieu, chère amie; j'espère que cette lettre vous trouvera en bonne
santé et aussi florissante que l'année passée. Je vous la souhaite
bonne et heureuse. . . . . . . . .
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