CCLII

Compiègne, 17 novembre 1861.

Chère amie, nous sommes ici jusqu'au 24. C'est Sa Majesté le roi

de Portugal qui nous a empêchés de nous livrer aux fêtes que nous

préparions. On les a remises et on nous a retenus en conséquence. Nous

sommes ici assez bien, c'est-à-dire nous connaissant, et aussi libres

les uns avec les autres qu'on peut l'être en ces lieux.

Nous avons, en lions, quatre Highlanders en _kilt_: le duc d'Athol,

lord James Murray, et le fils et le neveu du duc. C'est assez amusant

de voir ces huit genoux nus dans un salon où tous les hommes ont des

culottes ou des pantalons collants. Hier, on a fait entrer le _piper_

de Sa Grâce, et ils ont dansé tous les quatre de manière à alarmer tout

le monde lorsqu'ils tournaient. Mais il y a des dames dont la crinoline

est encore bien plus alarmante quand elles montent en voiture. Comme

on a permis aux dames invitées de ne pas porter le deuil, on voit

des jambes de toutes les couleurs. Je trouve que les bas rouges ont

très-bon air. Au milieu des promenades dans les bois humides et glacés

et des salons chauffés au rouge, je me suis tenu jusqu'à présent sans

rhume; mais je suis oppressé et je ne dors pas. J'ai assisté à la

grande comédie ministérielle où l'on s'attendait à voir une ou deux

victimes de plus. Les figures étaient bonnes à observer, les discours

encore plus; d'autant que M. Walewski, l'Excellence menacée, portait

ses doléances sans discernement à amis et ennemis. Il n'y a rien de

tel qu'une forte préoccupation pour faire dire des bêtises, surtout

lorsqu'on en a l'habitude. 0 platitude humaine! La femme, au contraire,

a été très-belle de calme et de sang-froid, sans parler des bons

conseils et des démarches. Il me semble que l'on a seulement ajourné la

bataille et quelle est inévitable sous peu. Que dit-on de la lettre de

l'empereur? Je la trouve très-bien. Il a un tour à lui pour dire les

choses, et, quand il parle en souverain, il a l'art de montrer qu'il

n'est pas de la même triviale pâte que les autres. Je crois que c'est

exactement ce qu'il faut à cette magnanime nation, qui n'aime pas le

commun.

Hier, la princesse de ***, qui prenait du thé, a demandé à un valet de

pied de lui _aborder ti sel bour le bain._ Le valet de pied est rentré,

au bout d'une demi-heure, avec douze kilogrammes de sel gris, croyant

qu'elle voulait prendre un bain au sel.--On a apporté à l'impératrice

un tableau de Müller qui représente la reine Marie-Antoinette dans une

prison. Le prince impérial a demandé qui était cette dame et pourquoi

elle n'était pas dans un palais. On lui a expliqué que c'était une

reine de France et ce que c'était qu'une prison. Alors, il est allé

tout courant demander à l'empereur de vouloir bien faire grâce Ã

la reine qu'il tenait en prison.--C'est un drôle d'enfant, qui est

quelquefois terrible. Il dit qu'il salue toujours le peuple parce qu'il

a chassé Louis-Philippe, qui n'était pas bien avec lui. C'est un enfant

charmant.

Adieu, chère amie.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 96 / 183 题