Paris, 7 octobre 1860.
Chère amie, vos lettres m'arrivent enfin et me rassurent sur le sort
des miennes. Vous avez raison d'accuser les Marseillais d'avoir perdu
la tête à l'occasion du passage de l'empereur. Ils avaient même
perdu deux petits barils de vin d'Espagne qu'on m'envoyait et qui
sont restés à l'entrepôt, je ne sais combien de temps. Le négociant
marseillais qui devait les recevoir m'écrit très-naïvement qu'il
était trop occupé des fêtes pour penser à mon vin, et qu'il n'a pu
le réclamer qu'après s'être un peu reposé.--Je comprends fort bien
l'éblouissement et l'intérêt que doit avoir pour vous la première vue
de la vie orientale. Vous dites très-bien que vous trouvez à chaque pas
des choses bouffonnes et d'autres admirables. Il y a en effet toujours
quelque chose de bouffon dans les Orientaux, comme dans certaines bêtes
étranges et pompeuses que nous voyions autrefois au Jardin des Plantes.
Decamps a fort bien saisi cette apparence bouffonne, mais il n'a pas
rendu le côté très-grand et très-beau. Je vous remercie beaucoup de
vos descriptions; seulement, je les trouve un peu incomplètes. Vous
avez eu le rare privilège de voir des femmes musulmanes et vous ne me
dites pas ce que je voudrais savoir. Font-elles en Algérie, comme en
Turquie, une grande exhibition de leurs appas? Je me souviens avoir vu
la gorge de la mère du sultan actuel, comme je vous ai vu le visage.
Je voudrais encore savoir quel était le caractère des danses que
vous avez vu danser, et s'il était modeste, et, s'il ne l'était pas,
dites-moi pourquoi. Si vous m'indiquez une occasion pour le paquet
que je vous destine, je vous l'expédierai tout de suite; si vous n'en
avez pas, en passant à Marseille, je le remettrai au premier paquebot
en partance. Je voudrais bien que vous me trouvassiez quelque objet Ã
ma convenance. Vous savez ce qui ferait mon affaire, je m'en rapporte
à votre divination. Je suis allé passer quelques jours en Saintonge
et ne suis revenu qu'hier. Le temps a été constamment détestable, et
j'ai rapporté une extinction de voix et un rhume affreux. J'ai trouvé
là des gens profondément déconfits, pleurant toutes les larmes de
leurs yeux sur les malheurs du saint-père et du général Lamoricière.
Le général Changarnier fait, à ce qu'on dit, un récit de la campagne
de son collègue, où, après lui avoir donné les plus grands éloges, il
montre qu'il n'a fait que des bêtises énormes. à mon avis, le seul des
héros martyrs dont on ne peut rire, c'est Pimodan, qui est mort comme
un brave soldat. Ceux qui crient aux martyrs parce qu'ils ont été
pris sont des farceurs sur lesquels je ne m'apitoie guère. Le temps
présent est, d'ailleurs, parfaitement comique, et il fait bon lire
son journal pour apprendre chaque matin quelque catastrophe, lire les
notes de Cavour ou les encycliques. J'ai vu qu'on avait fusillé Walker
en Amérique, ce qui m'a surpris, car son cas est celui de Garibaldi,
que nous admirons tous. Avez-vous trouvé mon portrait ressemblant? En
voici un meilleur ou du moins d'une expression un peu moins sinistre.
Je voudrais vous donner des nouvelles de Paris, mais il n'y a encore
personne. Je vous envie d'être au soleil! Si vous avez quelque
commission à me donner, je suis encore à Paris pour un mois et plus.
Vous ne me dites rien de la cuisine du pays. Y a-t-il quelque chose de
bon? Si oui, emportez la recette. Adieu, chère amie.