CXCV

Cannes, 5 février 1859.

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Il a fait ici mauvais temps pendant deux jours, ce qui m'a rendu

horriblement malade. Je me suis fait une théorie médicale à mon usage,

qui en vaut une autre: c'est qu'il me faut de la lumière. Dès que le

temps est brouillé, je souffre; lorsqu'il pleut, je suis tout patraque.

Enfin, le soleil est revenu et je suis sur pieds. C'est pendant le

mauvais temps que la nouvelle altesse impériale[1] a passé la mer.

Elle était chez nous (la mer) bruyante en diable et ressemblait Ã

l'Océan. Je pensais à ce que devait souffrir cette pauvre princesse,

mariée de la veille, et embarquée pour la première fois, ayant la

perspective d'un discours de maire en écharpe à son débarquement. Ne

trouvez-vous pas qu'il vaut mieux être bourgeois à Paris? Je voudrais

l'être à Cannes. Ma maison est en avant de l'hôtel de la Poste. Mes

fenêtres donnent sur la mer et je vois les îles de mon lit. Cela est

délicieux. J'ai une trentaine de croquis plus ou moins mauvais, mais

qui m'ont amusé à faire. Vous en aurez plusieurs à votre choix, si

vous choisissez bien, sinon au mien. Les amandiers sont en fleurs

dans tous les environs; mais l'hiver a été si rigoureux et l'été si

sec, que les jasmins sont presque tous brûlés. Si vous voulez de la

cassie, vous n'avez qu'à parler. J'ai corrigé hier l'épreuve de la

tartine dont je vous ai parlé. Quant à _Démétrius_, je n'y pense pas du

tout, et il fallait votre lettre pour me rappeler que j'y avais pensé.

Un collègue est très-utile en ce qu'il sait d'abord les ficelles du

métier, et, en outre, qu'il peut parler avec les acteurs et autres gens

de mauvaise compagnie que ma sublimité ne peut pas voir. J'ai reçu ce

matin une lettre d'un M. Bayle, de Grasse, qui est mon admirateur, qui

a vingt-deux ans, et qui me demande la permission de me lire plusieurs

ouvrages de sa composition. Comprenez-vous une tuile pareille quand on

se croit à l'abri de toute littérature? J'ai eu un autre malheur. Mon

prigadion est mort subitement pendant le mauvais temps qu'il a fait.

Je songe à lui élever un monument sur le rocher où je l'ai trouvé. Je

poursuis mes expériences sur les bernard-l'ermite. Je vous assure que

l'étude de l'instinct chez les bêtes est très-amusante. J'ai encore

un chien qui est à mon domestique provisoire et qui s'est attaché Ã

moi. Il entend tout ce qu'on dit, même en français, et il a pris son

maître en mépris depuis qu'il le voit me servir. Je voudrais que vous

lussiez _César_ d'Ampère, qui vient de paraître. Il se pourrait que

je fusse obligé d'en parler, et, comme on le dit en alexandrins, cela

m'effraye. J'aimerais à prendre votre opinion toute faite, je n'ai

jamais pu mordre aux vers. Je commence à compter les jours. Le mois

ne se passera pas, j'espère, sans que je vous revoie. Je soupçonne

que vous ne regrettez pas à Paris l'air des montagnes ni les gigots

de chamois. Quant à moi, je vis de l'air du temps. Je ne dors pas

non plus, mais j'ai les jambes bonnes, je grimpe sans trop étouffer.

Adieu; écrivez-moi encore une fois et dites-moi des nouvelles ou des

nouveautés de Paris. Je suis si rouillé, que je lis les feuilletons des

Mormons; il faut aller à Cannes pour cela.

Adieu encore.

[1] La princesse Clotilde venait d'épouser le prince Napoléon.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 34 / 183 题