Paris, 14 juin 1858, au soir.
Je viens de trouver votre lettre en revenant de la campagne, de chez
mon cousin, où je suis allé lui faire mes adieux. Je suis plus triste
de vous savoir si loin que je ne l'étais en vous quittant. La vue
des arbres et des champs m'a fait penser à nos promenades. En outre,
j'étais convaincu et j'avais le pressentiment que vous ne partiriez
pas sitôt et que je vous reverrais encore une fois. Le timbre de votre
lettre m'a extrêmement contrarié. Je le suis un peu encore de votre
ridicule pruderie et de tout ce que vous me dites de ce livre. Ce livre
a le malheur d'être mal écrit, c'est-à -dire d'une manière emphatique
que Sainte-Beuve loue comme poétique, tant les goûts sont divers. Il y
a des observations justes et ce n'est pas trivial. Lorsqu'on a du goût
comme vous on ne s'écrie pas que c'est affreux, que c'est immoral; on
trouve que ce qu'il y a de bon dans le volume est très-bon. Ne jugez
jamais les choses avec vos préventions. Tous les jours, vous devenez
plus prude et plus conforme au siècle. Je vous passe la crinoline,
mais je ne vous passe pas la pruderie. Il faut savoir chercher le
bien où il est. Un autre chagrin que j'ai, c'est de n'avoir pas votre
second portrait. C'est votre faute, et je vous l'ai souvent demandé.
Vous prétendez qu'il n'est pas ressemblant, et moi, je prétends qu'il
a cette expression de physionomie que je n'ai vue qu'Ã vous et que je
revois souvent _in the mind's eye._ Je n'ai pas de jour fixé pour mon
départ, pourtant je tâcherai d'être vers le 20 à Lucerne, ce pourquoi
je partirai le 19. C'est vous dire que j'aurai besoin d'avoir de vos
nouvelles avant le 19. Ici, il fait une chaleur horrible qui m'empêche
absolument de dormir et de manger.
Adieu. Avant de partir, je vous dirai où il faudra que vous m'écriviez.
Je ne suis pas d'humeur à vous dire des tendresses. Je suis assez
mécontent de vous, mais il faudra toujours finir par vous pardonner.
Tâchez de vous bien porter et de ne pas vous enrhumer le soir au frais.
Adieu encore, chère amie; c'est un mot qui m'attriste toujours.