CLXXXII

Paris, 14 juin 1858, au soir.

Je viens de trouver votre lettre en revenant de la campagne, de chez

mon cousin, où je suis allé lui faire mes adieux. Je suis plus triste

de vous savoir si loin que je ne l'étais en vous quittant. La vue

des arbres et des champs m'a fait penser à nos promenades. En outre,

j'étais convaincu et j'avais le pressentiment que vous ne partiriez

pas sitôt et que je vous reverrais encore une fois. Le timbre de votre

lettre m'a extrêmement contrarié. Je le suis un peu encore de votre

ridicule pruderie et de tout ce que vous me dites de ce livre. Ce livre

a le malheur d'être mal écrit, c'est-à-dire d'une manière emphatique

que Sainte-Beuve loue comme poétique, tant les goûts sont divers. Il y

a des observations justes et ce n'est pas trivial. Lorsqu'on a du goût

comme vous on ne s'écrie pas que c'est affreux, que c'est immoral; on

trouve que ce qu'il y a de bon dans le volume est très-bon. Ne jugez

jamais les choses avec vos préventions. Tous les jours, vous devenez

plus prude et plus conforme au siècle. Je vous passe la crinoline,

mais je ne vous passe pas la pruderie. Il faut savoir chercher le

bien où il est. Un autre chagrin que j'ai, c'est de n'avoir pas votre

second portrait. C'est votre faute, et je vous l'ai souvent demandé.

Vous prétendez qu'il n'est pas ressemblant, et moi, je prétends qu'il

a cette expression de physionomie que je n'ai vue qu'à vous et que je

revois souvent _in the mind's eye._ Je n'ai pas de jour fixé pour mon

départ, pourtant je tâcherai d'être vers le 20 à Lucerne, ce pourquoi

je partirai le 19. C'est vous dire que j'aurai besoin d'avoir de vos

nouvelles avant le 19. Ici, il fait une chaleur horrible qui m'empêche

absolument de dormir et de manger.

Adieu. Avant de partir, je vous dirai où il faudra que vous m'écriviez.

Je ne suis pas d'humeur à vous dire des tendresses. Je suis assez

mécontent de vous, mais il faudra toujours finir par vous pardonner.

Tâchez de vous bien porter et de ne pas vous enrhumer le soir au frais.

Adieu encore, chère amie; c'est un mot qui m'attriste toujours.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 21 / 183 题