Londres, _British Museum_, mardi soir, 28 avril 1858.
Le temps passe si vite dans ce pays et les distances sont si grandes,
qu'on n'a pas le temps de faire la moitié de ce qu'on veut. Je viens
de promener le duc de Malakoff dans le musée, et il ne me reste que
quelques minutes pour vous écrire. Vous saurez d'abord que j'ai été
très-souffrant pendant deux jours, effet que produit toujours sur moi
la fumée de charbon de terre. Mais, après, je me suis trouvé meilleur
que neuf. Je mange beaucoup, marche beaucoup; seulement, je ne dors
pas mon saoul. Je vais beaucoup dans le monde, ce qui ne m'amuse que
médiocrement. La crinoline n'est pas portée ici au point où elle est
parvenue chez nous, mais les yeux se gâtent si vite, que j'en suis
choqué, et il me semble que toutes les femmes sont en chemise. Vous
ne pouvez vous faire une idée de la beauté du _British Museum_ un
dimanche, quand il n'y a absolument personne que M. Panizzi et moi.
Cela prend un caractère de recueillement merveilleux; seulement, on a
peur que toutes les statues ne descendent de leurs piédestaux et ne
se mettent à danser une grande polka. Je ne trouve pas ici la moindre
animosité contre nous; tout le monde dit que Bernard[1] a été jugé
par des épiciers, et qu'il n'est pas extraordinaire qu'un épicier ne
perde pas l'occasion de faire endêver un prince. On a crié beaucoup de
hourras au maréchal[2] quand il est venu ici.
Adieu, chère amie.
[1] Impliqué dans l'affaire d'Orsini. Le gouvernement français avait
demandé son extradition, qui ne fut pas accordée par l'Angleterre.
[2] Le maréchal Pélissier, duc de Malakoff.