D'étroites et stériles querelles domestiques vinrent bientôt rappeler

Philippe aux soins qu'exigeaient son gouvernement et la tranquillité

même de son palais. C'étaient de nouveau les différends sans cesse

renaissants du comte de Charolais et des sires de Croy. Le comte de

Charolais voyait de plus en plus avec jalousie l'influence d'Antoine

de Croy s'élever si haut qu'il avait partagé avec le duc de Bourgogne

l'honneur de tenir sur les fonts du baptême le fils aîné du Dauphin.

Depuis longtemps il s'était éloigné de la cour, où dominaient ses

ennemis, et vivait retiré dans une triste solitude au Quesnoy. Un

jour, il crut la devoir quitter pour aller à Bruxelles exposer à son

père, en la présence même du sire de Croy, tous ses griefs contre lui;

mais le duc ne voulut point l'écouter, et le comte de Charolais

s'éloigna plus irrité que jamais. A quel projet s'arrêta sa colère?

Quels furent les moyens qu'il se proposa pour enlever l'autorité au

sire de Croy? Il est difficile de préciser quelque chose à cet égard.

Nous savons, toutefois, que peu après le comte de Saint-Pol, cet

illustre feudataire aux sentiments douteux et incertains, qui avait,

en 1453, été en même temps l'un des chefs de l'armée bourguignonne et

l'un des médiateurs choisis par Charles VII, se rendit à Bourges,

chargé d'un message secret du comte de Charolais. Le jeune prince

annonçait, dit-on, l'intention «de mettre le sire de Croy hors de

l'hostel de son père,» et de chercher, s'il était réduit à fuir, un

asile dans le royaume de France. Il demandait seulement qu'on lui

accordât le commandement de l'expédition destinée à secourir la reine

d'Angleterre Marguerite d'Anjou, qui soutenait avec courage les droits

de la maison de Lancastre contre la rébellion du duc d'York. Le roi de

France lui fit répondre qu'il l'accueillerait volontiers dans ses

Etats, mais il déclarait aussi que «pour deux royaumes tels que le

sien il ne consentiroit un vilain fait,» et refusait de l'encourager

dans les moyens de violence qu'il voulait opposer aux volontés de son

père.

Charles VII, vieux et malade, frémissait à la pensée de tout ce qui

pouvait lui rappeler ses propres malheurs; ils touchaient à leur

terme. Le bruit courait que le Dauphin, las de consulter des

astronomes sur l'époque de sa mort, cherchait à la hâter, et qu'il

avait déjà corrompu son médecin, maître Adam Fumée. Selon une version

assez douteuse, Charles VII, voulant épargner ce crime à son fils,

s'abstint de toute nourriture jusqu'à ce qu'il expirât, au milieu des

gémissements de ses serviteurs et des larmes de son peuple, le 22

juillet 1461.

Les premiers actes du nouveau roi de France justifièrent cette

accusation: il combla de présents ceux qui lui annoncèrent la mort de

son père, défendit que l'on portât son deuil et fit élargir maître

Adam Fumée qui avait déjà été chargé de chaînes. Philippe s'était hâté

de le faire féliciter sur son avénement par le sire de Croy, en lui

annonçant l'intention de l'accompagner jusqu'à Reims avec l'armée

qu'il avait depuis longtemps réunie. L'occasion semblait favorable

pour rétablir en France la tutelle du duc de Bourgogne, telle que Jean

sans Peur l'avait exercée sous le règne de Charles VI. «Mon bel oncle,

objectait vivement Louis XI au sire de Croy, a-t-il quelqu'un à

redouter, puisqu'il est avec moi et moi avec lui? Comment! ne suis-je

point roi? De qui doit-il avoir peur? Mon bel oncle ne peut-il pas se

remettre entre mes mains avec la confiance que je lui ai montrée en

m'abandonnant aux siennes?»

Néanmoins, quel que fût son mécontentement secret, il était réduit à

dissimuler; il venait d'emprunter au duc de Bourgogne de fortes sommes

d'argent dont il avait grand besoin, et dans son désir de faire croire

à la sincérité de sa reconnaissance pour des services qu'il allait

bientôt oublier, il affectait de nommer sans cesse le duc Philippe son

père et son sauveur. Dans toutes les villes où il s'arrêtait avec lui

en s'acheminant vers la cité de Reims, il lui faisait offrir les clefs

aussi bien qu'à lui-même et l'associait à tous les honneurs de la

royauté. A la cérémonie du sacre, Philippe s'assit à côté du trône, au

même rang que le roi de France, et ce ne fut qu'après l'avoir armé

chevalier et avoir placé la couronne fleurdelisée sur son front qu'il

lui rendit hommage, comme étant trois fois pair du royaume, dans la

forme suivante: «Mon très-redoubté seigneur, je vous fais hommage

présentement de la duché de Bourgogne, des comtés de Flandres et

d'Artois, et de tous les pays que je tiens de la noble couronne de

France, et vous tiens à seigneur, et vous en promets obeyssance et

service; et non pas seulement de celles que je tiens de vous, mais de

tous mes autres pays que je ne tiens point de vous, et d'autant de

seigneurs et de nobles hommes, de gens de guerre, et d'autres qui y

sont, que j'en pourray traire. Je vous promets faire service avec mon

propre corps tant que je vivray, avec tout ce que je pourray finer

d'or et d'argent.» Ce fut de nouveau au milieu de l'armée

bourguignonne que Louis XI fit, peu de jours après, son entrée

solennelle à Paris. Les archers du comte d'Etampes le précédaient, et

tous les nobles dont il était entouré étaient des chevaliers

étrangers. C'étaient, entre autres, les sires de Croy, de Commines, de

Hornes, de Toulongeon, de Brimeu, de Lalaing, de la Gruuthuse, de la

Hamaide, de Borssele, de Wavrin, de Harnes, de Moerkerke, de

Miraumont. L'humble apparence du roi, qui chevauchait sur un petit

cheval, la tête couverte d'un simple chaperon noir à la mode

allemande, rehaussait davantage la pompe de Philippe, qui étalait dans

cette cérémonie tous ses diamants et tous ses joyaux: les acclamations

populaires semblaient ne s'adresser qu'à lui, et lorsque ce brillant

cortége traversa le quartier des Halles, on entendit un boucher

s'écrier: «O franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu dans

la ville de Paris: il y a longtemps que vous n'y êtes venu, quoique

vous y fussiez fort désiré.»

Louis XI eût vivement souhaité de pouvoir persuader au duc Philippe de

rompre les trêves qu'il avait conclues avec les Anglais; c'eût été le

moyen le plus sûr d'affaiblir son intervention prépondérante dans les

affaires de France. Mais Philippe n'oublia pas combien l'alliance de

la Flandre et de l'Angleterre était nécessaire à la prospérité de ses

Etats; il était d'ailleurs contraire à toute guerre, dont le résultat

infaillible eût été de retarder l'expédition qu'il projetait depuis si

longtemps contre les infidèles. «Je vois bien comment vont les choses,

disait-il, on cherche déjà à s'opposer à mon voyage!» Il repoussa les

insinuations de Louis XI, et tenta de lui rappeler qu'en d'autres

temps il avait obtenu du pape la dignité de gonfalonier de la

croisade.

Un splendide banquet avait été préparé à l'hôtel d'Artois; le duc de

Bourgogne y réunit autour de lui les ducs d'Orléans, de Bourbon et de

Clèves, les comtes de Charolais, de Savoie, d'Angoulême, de Nevers,

d'Etampes, de Montpensier, de Laval, de la Marche, de Vendôme,

d'Harcourt, de Tancarville, de Saint-Pol, de Dunois, de Luxembourg.

On y attendait le roi; dès qu'il y aurait paru, l'éléphant conduit par

le More de Grenade y eût porté la Religion en habits de deuil: elle

eût adressé à tous les convives un appel qu'ils n'auraient pu

repousser, afin qu'ils renouvelassent les vœux du Faisan. Le roi se

serait trouvé solennellement engagé en présence de toute la noblesse

par les mêmes serments et aurait bientôt été réduit à opter entre la

honte d'un parjure et celle de devoir accepter jusqu'en Asie la

supériorité du duc de Bourgogne, à peu près roi en France et unique

chef de la croisade en Orient. Louis XI reçut l'avis de ce qui se

préparait: il allégua un prétexte et ne se rendit point au banquet du

duc de Bourgogne.

Cependant Philippe prolongeait son séjour dans la capitale du royaume;

bien qu'il parlât souvent de son départ et qu'il y songeât quelquefois

en remarquant combien s'était refroidie l'amitié de son hôte de

Genappe, il ne pouvait s'y résoudre.

Louis XI ne vit qu'un moyen de l'engager à quitter Paris, ce fut de

lui en donner l'exemple; mais «comme il estoit ingénieux et actif en

plusieurs choses et que la vivité de son engien lui faisoit fantasier

maintes besognes,» il voulut imposer en même temps silence aux bruits

qui couraient sur ces divisions secrètes; il convoqua donc les

échevins et les docteurs de l'université à l'hôtel d'Artois et s'y

rendit lui-même. «Voici, leur dit-il, mon cher oncle; c'est la

personne du monde à qui je dois le plus et de qui je tiens ma vie, ma

couronne et tout ce que je possède. Mon cher oncle partira bientôt

pour ses Etats; je pars moi-même pour la Touraine. Je vous prie de

vouloir bien faire une procession générale pour que vous priiez tous

pour lui et pour moi, ainsi que pour le salut de ce royaume qui repose

en grande partie entre ses mains.»

Le lendemain, Louis XI s'éloigna de Paris. Le duc de Bourgogne se

décida bientôt à l'imiter: les troubles de Thionville réclamaient sa

présence dans le Luxembourg.

Le comte de Charolais était resté seul en France. Louis XI avait jugé

utile de se l'attacher en flattant son orgueil, et en lui racontant

qu'il avait appris pendant son séjour en Brabant que les sires de Croy

avaient proposé au duc d'enfermer son fils dans une prison. Ce qu'il

avait été lui-même pour le duc de Bourgogne, le comte de Charolais

pouvait à son tour l'être pour lui. Rien n'était plus aisé que de

réveiller ces discordes intérieures dont il avait vu l'origine et les

progrès. Soit qu'elles appelassent sa médiation amiable, soit qu'elles

réclamassent un jour son intervention armée, elles devaient dans l'un

et l'autre cas favoriser l'accroissement de sa puissance. Guillaume

Biche, que nous avons vu naguère exilé par le duc de Bourgogne pour

avoir excité son fils contre lui, était l'agent de ces intrigues entre

le roi de France et le comte de Charolais. De tous les sujets du duc

il n'y en avait que trois que Louis XI eût depuis son avénement au

trône élevés à des fonctions importantes dans le royaume: c'étaient

Guillaume Biche, à qui il avait donné le gouvernement du Soissonnais,

un valet de chambre du duc, qu'il nomma capitaine du château de

Vincennes, et un riche marchand italien de Bruges qu'il créa général

des finances. Le plus puissant était Guillaume Biche. Les huissiers et

les sergents d'armes avaient reçu l'ordre de le laisser pénétrer dans

la chambre du roi à toute heure de la nuit et du jour. Louis XI se

promenait souvent avec lui en le tenant par le bras, et l'associait

même à ses plus secrètes aventures.

Le comte de Charolais écoutait volontiers les propositions du roi de

France. Au retour d'un pèlerinage qu'il avait fait à Saint-Claude, il

s'arrêta à Tours: Louis XI continuait à distinguer le comte de

Charolais parmi tous les princes du sang, et un jour qu'il s'était

égaré à la chasse il se montra tellement inquiet de sa disparition

qu'il jura de ne prendre aucune nourriture avant qu'il eût été

retrouvé: le lendemain, il lui donna le gouvernement de la Normandie

avec une pension de trente-six mille livres. C'était le chiffre de la

pension qu'il recevait lui-même à Genappe du duc de Bourgogne.

Cependant le comte de Charolais semblait peu reconnaître cette extrême

générosité d'un monarque naturellement égoïste et avare; il était né

trop ambitieux pour songer à sacrifier ses intérêts à ceux d'un prince

étranger, trop orgueilleux pour se laisser imposer le rôle humiliant

que le Dauphin avait accepté à Genappe. Au milieu même de la cour du

roi de France, il opposait ses propres intrigues à toutes celles qui

l'entouraient. Tandis que Louis XI et le duc Philippe favorisaient le

duc d'York, il s'alliait secrètement au duc de Somerset, l'un des

chefs du parti du roi Henri VI. On craignait même qu'il ne profitât de

l'arrivée du duc de Bretagne, qui avait été mandé à Tours, pour

chercher à ressusciter la grande ligue féodale qui avait été autrefois

formée contre Charles VII. Louis XI fit si bien pour la prévenir

qu'il persuada au comte de Charolais de ne pas tarder plus longtemps à

visiter les provinces septentrionales de la France, où il lui

permettait de jouir des prérogatives de la royauté, notamment de celle

de rendre la liberté aux prisonniers.

A peine le comte de Charolais était-il retourné au Quesnoy qu'il

apprit que son père était gravement malade à Bruxelles; il s'y rendit

aussitôt et ne quitta plus le chevet de son lit. On avait appelé près

du vieux duc de Bourgogne les médecins les plus célèbres de cette

époque, Barthélemy Cazal, de Venise, Luc Alexandre, de Milan, Pierre

de Herlain, de Savoie, Dominique, de Genève, et un chirurgien du

royaume d'Arménie qui portait le nom assez triste de Jean sans Pitié;

mais ils conservaient peu d'espoir de le guérir, et des processions

solennelles eurent lieu pour implorer du ciel le rétablissement de sa

santé, non-seulement dans toutes les villes de ses Etats, mais aussi à

Paris et à Londres. Enfin sa situation s'améliora, et dès qu'il se

sentit un peu mieux, le comte de Charolais, qui l'avait entouré des

soins les plus assidus, recouvra quelque influence près de lui; mais

l'usage qu'il en fit prouva que son caractère ne s'était pas modifié,

car il continuait à se montrer dur et inflexible dans ses volontés.

Roland Pype, trésorier de Flandre, avait été autrefois le receveur

général de ses finances; il avait même été privé de ses fonctions avec

tant de rudesse que dans son désespoir il aurait attenté à ses jours

si sa famille n'eût constamment veillé sur lui dans sa maison de

Bruges. Ce n'était point assez: au plus fort de la maladie du duc, le

comte de Charolais lui manda qu'il se présentât sans délai à Bruxelles

pour rendre compte des deniers qu'il avait eus en dépôt. Roland Pype

obéit: on ignore quel fut l'accueil que lui fit le comte de Charolais;

mais peu de jours après, on le trouva noyé au fonds d'un puits où il

s'était précipité. Il fallut cacher au duc, qui l'aimait beaucoup, ce

triste événement.

La convalescence de Philippe était pénible et lente; ses médecins

venaient de lui ordonner de couper sa chevelure, et il avait prescrit

à tous les nobles de suivre son exemple. Depuis longtemps, le clergé

s'élevait contre l'usage de porter les cheveux si longs «qu'ils

empeschoient le visage et les yeux,» usage qu'il jugeait déshonorant

parce qu'il semblait emprunté aux femmes. En 1105, le comte de

Flandre, Robert de Jérusalem, célébrait les fêtes de Noël à

Saint-Omer, lorsque l'évêque d'Amiens, saint Godefroi, annonça qu'il

ne recevrait d'offrandes que de la part des nobles qui portaient les

cheveux courts: tous ceux qui se trouvaient présents saisirent

aussitôt, à défaut de ciseaux, leurs glaives et leurs poignards pour

faire tomber leur longue chevelure. En 1462, l'empressement des nobles

à s'en dépouiller était plus douteux, et messire Pierre de Hagenbach

fut chargé d'employer la force afin de les y contraindre, moins pour

favoriser la réforme des mœurs que pour cacher davantage les

infirmités d'un prince bientôt septuagénaire.

Philippe se rendit lui-même dans les principales villes de Flandre

pour remercier les bourgeois de leurs prières et de leurs processions,

et pour leur montrer qu'il avait repris toutes ses forces. Sa

magnificence était toujours la même, car il voulait que rien ne parût

changé ni en lui ni autour de lui, et les chroniqueurs citent

notamment l'entrée solennelle qu'il fit à Bruges «comme une chose de

moult grand triomphe impossible à croire à ceux qui ne l'ont veue.»

Ardent Désir et Bon Vouloir, messagers des Brugeois, s'étaient rendus

au devant de lui: la nacelle qui le portait sur le canal de Damme

était un jardin planté d'arbustes et de fleurs qu'escortaient une

foule de bateaux richement ornés par les marchands étrangers, où l'on

entendait tour à tour les douces et riantes harmonies des tambourins

et les détonations, aussi bruyantes que le tonnerre, des veuglaires et

des canons. A l'entrée de la ville s'élevait une tour d'où l'on vit

tout à coup s'abaisser un pont-levis. C'était la résidence de dame

Vénus. Près de là, on remarquait Pâris dont le regard téméraire

jugeait la beauté de trois déesses: allégories qui rappelaient au duc

de Bourgogne les faciles amours de ses jeunes années, sans lui en

rendre la vigueur, l'énergie, les espérances et les illusions.

Au sein même de ces fêtes, les tristes préoccupations des intérêts

politiques veillaient comme un remords dans l'esprit du vieux prince.

Il commençait à peine à reprendre la direction des affaires quand on

lui annonça que Louis XI venait de défendre qu'on allât acheter le sel

en Bourgogne. «C'est ma récompense, répondit-il, d'avoir soutenu celui

qui ne cherche qu'à me détruire.» Peu après, le roi de France lui

envoya une ambassade pour lui faire connaître son intention d'appuyer

par les armes les droits de la maison de Lancastre et le prier de

permettre que le comte de Charolais prît le commandement de son armée.

Le duc refusa encore cette fois de renoncer à ses trêves avec le duc

d'York, et fit répondre qu'il maintiendrait ses relations avec

l'Angleterre aussi bien que ses prédécesseurs, qui, moins puissants

que lui, ne les avaient jamais abandonnées.

Louis XI, en offrant au comte de Charolais un commandement qu'il avait

autrefois ambitionné, se proposait un double but: non-seulement il

voulait troubler sa réconciliation avec son père, mais il espérait

aussi qu'en l'appelant en France, il s'assurerait un précieux otage

qui garantirait la fidélité future de la maison de Bourgogne. La

récente maladie de Philippe lui avait fait comprendre combien il était

important qu'au moment de sa mort son unique héritier se trouvât entre

ses mains.

Cependant, lorsqu'il vit que cette démarche restait sans succès, il

adopta une politique toute différente, et par une suite de ce système

qui le portait sans cesse à corrompre les hommes dont il pouvait avoir

besoin, il se lia tout à coup par un pacte secret aux sires de Croy

que naguère il accusait si vivement. L'influence qu'ils conservaient

sur la vieillesse du duc Philippe lui paraissait devoir mieux servir

ses projets que l'amitié inégale du comte de Charolais, et il n'hésita

pas à la sacrifier publiquement pour se faire de cette rupture même un

grief contre lui: il supprima d'abord la pension qu'il lui avait

accordée, puis il se prit à désirer de le voir mort, puisqu'il ne

devait pas le voir captif.

A la cour du duc de Bourgogne vivait un ancien serf de Saint-Jean de

Losne qui était parvenu au rang de premier valet de chambre. Son nom

était Jean Coustain. Ambitieux, cupide, rude, impie, orgueilleux, il

exerçait sur l'esprit de Philippe autant d'ascendant que ses plus

célèbres conseillers: riche de dix mille florins de rente, anobli et

créé chevalier, il avait acquis la seigneurie de Navilly; puis il

avait acheté à Jean de Vos la vaste terre de Lovendeghem. Ses armes

étaient d'argent à trois molettes d'or: écu de métaux tel qu'il

convenait à un noble de fortune. Sa femme Isabeau Mache-Foing avait

paru au banquet du Faisan avec les plus illustres dames de la cour;

leur fils, déjà grand bailli de Thielt, avait osé élever ses

prétentions jusqu'à mademoiselle de Boussut, qui avait refusé Charles

de Poitiers, de la maison des comtes de Valentinois. Un autre de leurs

fils avait obtenu la main d'Anne de Baenst, qui épousa quelques années

plus tard, en secondes noces, le bâtard Philippe de Brabant. Toute la

famille de Jean Coustain jouissait près du duc de la même faveur; son

frère Humbert Coustain, sommelier du corps, avait été anobli comme

lui; sa sœur Agnès était l'une des nombreuses maîtresses de Philippe.

Les Mache-Foing n'étaient pas moins puissants. Si Jean Coustain avait

combattu à Gavre aux côtés du duc de Bourgogne, Philippe Mache-Foing

avait été l'un des prisonniers épargnés à la bataille de Nicopoli avec

Jean sans Peur; d'abord simple valet de chambre, puis garde des joyaux

avec son frère Monnot Mache-Foing qui s'était fait nommer maire de

Dijon, il avait porté si haut son opulence et sa fortune qu'il avait

fait bâtir à ses frais dans cette ville l'église de Saint-Jean.

Au commencement de l'année 1462, Jean Coustain se rendit en Bourgogne

parce que ce pays avait des relations plus fréquentes avec les

habitants de la Lombardie, fameux par leurs poisons et leurs

maléfices. Son premier soin fut de s'y adresser à une courtisane

savoyarde attachée à la secte des Vaudois, qu'entretenait un pauvre

écuyer nommé Jean de Vy: il lui demanda quelle était la manière la

plus prompte de parvenir à son but lorsqu'on voulait la mort d'un

homme; il ajouta que le prénom de celui qu'il voulait perdre était

Charles. Cette femme consentit à préparer un poison, et Jean de Vy le

remit à Jean Coustain, ne doutant point que sa complicité ne devînt

pour lui une source de richesses, comme Jean Coustain le lui avait

fait espérer. Cependant plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'il vît

cette promesse se réaliser, et, de plus en plus impatient d'en

recueillir le fruit, il résolut de se rendre lui-même à Bruxelles.

Jean Coustain s'était déjà assuré les moyens de faire réussir ses

projets; il ne restait qu'à accomplir le crime. Il se croyait assez

puissant pour qu'il n'y eût pour lui aucun danger à repousser avec

mépris l'écuyer bourguignon. Jean de Vy, pour se venger, alla tout

révéler à Tristan de Toulongeon et à Pierre de Hagenbach, et leur

montra même des lettres de Jean Coustain; le comte de Charolais,

aussitôt instruit de ces révélations, courut au palais raconter ce

qu'il avait appris. Ce complot sembla toutefois émouvoir peu le

vieillard, qui permit à peine à son fils de faire surveiller Coustain

pendant la nuit et de le faire arrêter le lendemain; mais il s'irrita

de ce que les sires de Toulongeon et de Hagenbach ne l'avaient pas

prévenu le premier et les disgracia. Le lendemain était un dimanche;

le duc alla chasser les daims dans le parc de Bruxelles; Jean Coustain

était avec lui, et il se contenta de lui dire qu'il se préparât à

accompagner le sire d'Auxy. Jean Coustain se retira, dîna et se rendit

aussitôt après à l'oratoire où le duc entendait la messe. Trouvant la

porte fermée, il frappa si rudement qu'on la lui ouvrit. «Me voici,

dit-il insolemment au duc, que voulez-vous que je fasse? Où

irai-je?--Je vous ai dit, répliqua Philippe, que vous alliez avec le

sire d'Auxy là où il vous mènera.--Vraiment, continua Coustain, est-ce

tout? et qu'aurai-je de mon service? Par la mort! digne beau sire,

j'ai bien employé mon temps. Il me vaudrait mieux avoir servi un

porcher.» Et il se retira tandis que Philippe répétait à voix basse:

«Jehan! Jehan! je t'ai nourri trop gras!»

Ce ne fut que lorsque le sire d'Auxy, arrivé aux portes de Bruxelles,

donna l'ordre de lier Jean Coustain que celui-ci pâlit et commença à

douter de sa puissance. On le conduisit au château de Rupelmonde, où

l'on enferma également Jean de Vy, qui, bien que moins coupable que

lui, devait partager son sort. Le comte de Charolais se rendit bientôt

dans leur prison et s'empressa de donner l'ordre que Jean Coustain fût

décapité, de crainte que le duc ne se laissât émouvoir de pitié pour

un serviteur qu'il chérissait plus que les autres. Jean Coustain se

trouvait déjà dépouillé de ses vêtements et prêt à être livré au

bourreau, quand il demanda à pouvoir parler au comte de Charolais. Ses

révélations furent longues, on ignore ce qu'elles continrent;

seulement ceux qui y assistaient de loin remarquèrent que le comte de

Charolais changeait de visage et faisait souvent le signe de la croix,

comme frappé d'étonnement et de stupeur, «pourquoy on doubtoit qu'il

n'eust dict chose qui feust pleine de mal de lui ou d'autrui.»

Jean Coustain était ce valet de chambre du duc que Louis XI avait, dès

les premiers jours de son règne, créé capitaine du château de

Vincennes. Ce fut à Paris que son complice, Gilles Courbet, chanoine

d'Arras, trouva un refuge. Dès ce jour, le dissentiment du comte de

Charolais et de Louis XI devint plus profond: Philippe se montrait

seul disposé à oublier ce complot. Louis XI venait de lui céder ses

prétentions sur le Luxembourg, et l'on vit bientôt la sœur et la

femme de Coustain retrouver toute leur faveur près de lui: il lui

était toujours difficile de supporter longtemps l'esprit altier et

ambitieux de son fils; mais il n'en secouait le joug que pour retomber

sous celui des sires de Croy. Ce fut l'un d'eux, le sire de Chimay,

qu'il chargea d'aller se plaindre au roi de France d'une ordonnance

récemment publiée, qui défendait toute relation avec le roi Edouard

d'York.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 2 / 27 段