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et n'a pas été harmonisée.
HISTOIRE
DE FLANDRE.
Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.
HISTOIRE DE FLANDRE
PAR
M. KERVYN DE LETTENHOVE
TOME QUATRIÈME
1453-1500.
BRUGES BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR
1874
HISTOIRE DE FLANDRE
LIVRE DIX-HUITIÈME
1453-1467.
Nouveaux projets de croisade.
Le Dauphin en Flandre.
Discordes du duc Philippe et du comte de Charolais.
La maison de Bourgogne était parvenue par de longs efforts à maintenir
sa puissance; mais près de trois quarts de siècle s'étaient écoulés
sans qu'elle eût pu, réalisant ses projets ambitieux, asseoir d'une
manière stable son influence en France et revendiquer dans la patrie
des Robert et des Baudouin, vaincue et humiliée, la dictature de
l'Europe armée contre les infidèles. La bataille de Gavre permettra
aux ducs de Bourgogne de s'avancer désormais d'un pas moins incertain
vers le but qu'ils se proposent; en renversant les obstacles qui les
arrêtèrent pendant longtemps, elle nous ramène à Jean sans Peur et à
Philippe le Hardi, à l'expédition de Nicopoli de 1396, au banquet de
Lille de 1383.
C'est de nouveau à Lille qu'auront lieu les fêtes où le duc de
Bourgogne assemblera solennellement, comme son aïeul, les chevaliers
qui ont combattu sous sa bannière, en célébrant dans les mêmes
réjouissances les trophées du passé et ceux de l'avenir, les revers
des communes flamandes à Roosebeke et à Gavre et la croisade que le
duc Philippe espère conduire lui-même aux rives de la Propontide pour
effacer les tristes souvenirs de celle de Jean sans Peur.
Le 17 février 1453 (v. st.), tous les barons de la cour de Bourgogne
se trouvaient réunis au palais de Lille, lorsqu'au milieu des
splendides intermèdes préparés par les ministres les plus habiles des
plaisirs du duc, ils virent entrer une femme vêtue de deuil, assise
sur un éléphant qu'accompagnait un More de Grenade. Elle représentait
la sainte Eglise comme elle le déclara elle-même dans quelques vers où
elle peignit ses malheurs et ses périls en réclamant un généreux
appui.
Deux illustres dames parurent alors, précédées de Toison d'or, qui
portait un beau faisan, afin qu'un noble oiseau présidât, selon
l'usage, aux vœux qu'on allait faire. Le duc voua le premier aux
dames et au faisan qu'il irait en Orient combattre les infidèles. Tous
les chevaliers qui l'entouraient s'engagèrent par les mêmes serments.
Parmi ceux qui assistaient à ce banquet, le plus somptueux et le plus
fameux du quinzième siècle, se trouvait un homme sage qui déplorait
l'exagération de ce luxe et les folles dépenses qu'occasionnaient ces
fêtes. «Apprends, mon ami, lui répondit un des conseillers de
Philippe, que ces banquets et ces tournois, qui sont devenus de plus
en plus brillants, n'ont d'autre cause que la ferme volonté et le
désir secret du duc de parvenir ainsi plus aisément à exécuter ses
anciens projets. Le vœu qu'il a prononcé vient de les révéler.»
Le duc de Bourgogne avait, à diverses reprises, envoyé des chevaliers
lutter contre les flottes ottomanes dans les mers de l'Archipel et des
négociateurs préparer sur ces rivages éloignés l'apparition d'une
expédition plus considérable, destinée à arrêter les progrès menaçants
de Mahomet II. Depuis la pacification de la Flandre, rien ne
s'opposait plus à ce qu'il poursuivît les préparatifs de la croisade
si pompeusement annoncée, au banquet du Faisan, à tous les peuples
chrétiens. Le 24 mars 1453 (v. st.), il quitta Lille pour aller
visiter ses Etats de Bourgogne; de là il se rendit dans les cantons
suisses, où il reçut aussi grand accueil que s'il eût été l'Empereur
lui-même; puis il entra en Souabe par Constance et eut successivement
des entrevues avec le comte de Wurtemberg, les ducs de Bavière et
d'Autriche: enfin il arriva à Ratisbonne où allait s'assembler la
diète de l'Empire. L'empereur Frédéric III, qui s'était fait excuser
de ce qu'il ne pouvait pas aller lui-même l'y saluer, chargea de ce
soin ses ambassadeurs, et quand Philippe rentra dans ses Etats, il
avait conclu avec la plupart des princes allemands des alliances
avantageuses et conformes à ses vues.
Cette vaste confédération que préparait le duc de Bourgogne,
religieuse dans le but publiquement avoué, mais essentiellement
politique dans son principe et dans ses causes, n'embrassait pas
seulement les nombreuses principautés des rives du Rhin; elle devait,
plus près de ses Etats, renouer en un faisceau que rien ne pourrait
rompre toutes les intrigues qui depuis longtemps divisaient la France
et l'Angleterre. Le Dauphin élevait la voix vers le pape du fond de
l'apanage où depuis neuf ans il vivait isolé, pour obtenir la
permission de prendre part à la croisade comme gonfalonier de
l'Eglise. Le duc d'Alençon s'était rendu à Lille au moment même où s'y
tenait le banquet du Faisan et y avait eu une courte conférence avec
Philippe, tandis que des émissaires anglais arrivaient à Bruges pour
prendre part aux mêmes négociations. Lorsque le duc de Bourgogne
revint d'Allemagne, il conclut un autre traité avec le duc de Bourbon:
le mariage de l'une des filles de ce prince et du comte de Charolais,
déjà veuf de Catherine de France, devait en être le gage, et aussitôt
après un messager porta à Lille l'ordre de le célébrer immédiatement,
soit que l'on prévît l'opposition de la duchesse Isabelle qui eût
préféré une princesse anglaise, soit que l'on craignît que Charles VII
ne voulût maintenir le lien étroit qui unissait à sa maison l'héritier
de tant de puissantes seigneuries, en lui faisant épouser une autre de
ses filles.
Le duc de Bourgogne avait convoqué à Bruges les députés des Etats, et
l'un de ses conseillers les harangua en son nom. «Il siet bien de vous
réduire à mémoire, leur dit-il, que aultrefois sous l'empire
d'Alexius, ung sien prédécesseur d'immortel mémoire, le comte Bauduin
de Flandres, par sa vertu et haut emprinse, conquist en cas semblable
ceste noble cité de Constantinople sur les mescréans: si en doit mon
très redoubté seigneur avoir le cuer plus meu et affecté envers elle
pour cause d'icelui son prédécesseur, si glorieux prince, en qui
l'injure faite aujourd'hui redondde.» Ces discours étaient accueillis
avec peu d'enthousiasme: la croisade qu'ils annonçaient ne devait
retrouver ni l'austère piété de Baudouin de Constantinople, ni la
sublime éloquence de Foulques de Neuilly.
De Bruges le duc de Bourgogne se rendit en Hollande. Il y reçut de
Jean Rolin, cardinal de Saint-Etienne _in monte Cœlio_ et légat de
Calixte III, l'étendard de la guerre sainte, orné d'une croix rouge,
en mémoire de la passion de Notre-Seigneur. Le pape avait confirmé les
pouvoirs spéciaux des évêques de Toul et d'Arras, investis du droit
d'appeler les prêtres eux-mêmes à s'armer du glaive, non plus, comme
aux anciens jours, pour défendre le temple, mais pour le reconquérir;
il avait même permis au duc de Bourgogne, qu'il nommait le bouclier de
la foi, de disposer, pour les employer aux frais de la croisade, des
revenus de tous les bénéfices vacants dans le monde chrétien. Philippe
se plaisait à étaler aux regards surpris ses immenses richesses, sa
belle vaisselle, qui valait trente mille marcs d'argent, et son fameux
trésor qui contenait deux cent mille lions d'or; mais il avait trop
compté sur l'appui de ses alliés. Leurs complots, non moins menaçants
pour la paix des royaumes chrétiens que les progrès des infidèles, ne
pouvaient rester complètement ignorés, quelque pieux qu'en fût le
prétexte, et, au mois de mai 1456, l'on apprit tout à coup que le duc
d'Alençon avait été arrêté à Paris par l'ordre de Charles VII. On lui
fit subir divers interrogatoires, et il avoua non-seulement ses
relations avec le duc de Bourgogne, mais aussi une alliance secrète
avec les Anglais qui devaient débarquer à Calais, en Guyenne et en
Normandie. Le Dauphin, compromis par ces révélations, eut à peine le
temps de gagner les frontières de la Bourgogne, après avoir écrit à
son père «qu'il s'en alloit devers son bel oncle pour sçavoir son
intention sur son allée sur le Turc à la défense de la foi
catholique.»
Le Dauphin était arrivé à l'âge de trente-trois ans: toute sa vie
avait été pleine de dissimulation et d'intrigues. A seize ans, il
avait pris part à l'échauffourée de la Praguerie. A vingt ans, il
avait assisté à la prise de Dieppe, et, pour récompenser ses
compagnons, il les avait ramenés dans l'Ile-de-France, leur permettant
d'y rançonner les vignerons et les laboureurs. Aussi terrible dans ses
haines qu'habile à les cacher, impie dès sa jeunesse, mais devenu
bientôt superstitieux par je ne sais quel fol espoir de tromper la
Providence divine comme il trompait les hommes, il avait pu librement
développer ses défauts et ses vices dans la solitude de son apanage du
Dauphiné. «Il s'y contenoit, dit Chastelain, faisoit bonne chère,
amoit par amours, maintenoit gens d'armes, travailloit fort son peuple
et le duc de Savoie, son beau-père, ploioit tout à sa guise, mesmes
par armes et par haute main, et s'estoit mis en guerre à l'encontre de
tous les plus grans nobles de son pays, et les en avoit expulsez par
le conseil d'aucuns étrangers cypriens et de femmes qui le
gouvernoient.» La colère de son père était le seul frein qu'il connût:
l'habitude de se livrer à toutes ses volontés et d'employer tous les
moyens pour les exécuter, la lui faisait si vivement redouter, qu'il
en avait, ajoute le même historien, «une peur sauvage.»
Le Dauphin n'avait amené dans sa fuite qu'un petit nombre de ses
serviteurs, parmi lesquels on remarquait un valet de chambre flamand
nommé Jean Wast, qui lui servait de secrétaire. Le sire de Blamont, si
fameux par ses cruautés dans la guerre de Flandre, conduisit le prince
fugitif à Bruxelles, où il attendit quelques jours l'arrivée du duc de
Bourgogne, retenu en Hollande par les troubles d'Utrecht; mais quand
il le vit, il lui exprima vivement toute sa joie «et l'accola si
estroit, qu'à peine se pooit lessier couler à terre.»
Cependant Charles VII s'irritait vivement de cet asile accordé à un
fils rebelle, et se montrait peu disposé à écouter les explications
offertes par les sires de Croy et de Lalaing; il réunissait même aux
frontières du nord ses troupes d'archers et d'hommes d'armes qu'il
avait le premier organisées d'une manière stable et régulière, en leur
donnant une solde qui remplaçât le droit odieux du pillage, vaillantes
milices qui furent le modèle de toutes les armées modernes. Le duc
n'en persistait pas moins à alléguer le respect même qu'il portait à
la maison de France pour justifier sa conduite, et le Dauphin
déclarait que si l'hospitalité lui était refusée dans les Etats du duc
de Bourgogne, il irait réclamer celle des Anglais, «ennemis du royaume
de France, et que là il seroit soustenu et bienvenu.»
Philippe devait trouver la punition de son zèle à animer les querelles
du roi et de son fils, en voyant se développer les mêmes discordes
domestiques dans sa propre maison. Le comte de Charolais se plaignait
de la faveur illimitée dont jouissaient les sires de Croy; il avait eu
des démêlés avec eux au sujet de la succession de la dame de Béthune:
mais la haine qu'il leur portait n'éclata publiquement qu'au mois de
janvier 1456 (v. st.), peu de temps après le retour du duc Philippe de
Hollande.
Pendant l'absence du sire d'Auxy, premier chambellan du comte de
Charolais, les sires d'Aymeries et de Quiévraing se disputaient
l'honneur de le remplacer. Le dernier, fils de Jean de Croy, bailli de
Hainaut, s'appuyait sur l'influence que possédait sa maison, et un
jour, après la célébration de la messe, le duc appela lui-même le
comte de Charolais dans son oratoire, pour lui ordonner de choisir le
sire de Quiévraing, mais le jeune prince refusa de lui obéir. «Je sais
bien, lui disait-il, que vous vous laissez gouverner par les Croy,
mais vous ne pouvez pas exiger qu'ils me gouvernent aussi.» A ces
mots, le vieux duc changea de visage; il saisit une épée et en eût
frappé son fils, si celui-ci n'eût trouvé un asile dans les bras de sa
mère, qui se hâta de le conduire dans l'appartement du Dauphin. Rien
ne devait irriter davantage le duc de Bourgogne; il ne pouvait
souffrir qu'un prince étranger fût le témoin de ces dissensions
intérieures, et encore moins qu'on cherchât en lui un médiateur.
Aussi, lorsque le Dauphin se présenta pour intercéder en faveur du
comte de Charolais, Philippe oublia-t-il le respect qu'il lui avait
montré jusqu'à ce moment, pour repousser ses instances. «Assez,
monseigneur, lui répliquait-il, tenez-vous en vostre paix, je ferai
bien aveuc mon fils et aveuc la mère aussi, laquelle n'a de riens
amendé sa querelle.» En disant ces dures paroles ajoute Chastelain,
«se monstra tant fier et tant animé, que nul œil ne le regardast qui
n'en eust paor, mesmes le Daulphin.» Cependant le prince français
s'était jeté à genoux, nommant le duc «son père et son tout en ce
monde,» et le conjurant de pardonner à son fils. Philippe céda, mais
en versant des larmes. «Gardez-le bien, s'écria-t-il, mès jour que
vous vivrez après, ne moy aussi, vous ne me verrez de vos yeulz, or en
soit vostre volenté faite, mès la mienne demorra telle.» Et il sortit
en courant et se cachant la figure dans son manteau, de peur que l'on
ne remarquât son émotion. On le vit descendre dans le parc qui
touchait au palais de Bruxelles et entrer dans un pavillon où il
appela son valet de chambre, pour lui ordonner d'aller prévenir les
sires de Croy qu'ils se rendissent immédiatement à Halle; puis il se
fit amener un petit cheval, et s'éloigna en traversant les rues de
Bruxelles sans que personne le reconnût.
Il était déjà tard. Un froid brouillard mêlé de pluie avait succédé
aux gelées. Les chemins étaient mauvais, tantôt coupés par le cours
rapide des ruisseaux qu'avaient enflés les inondations, tantôt
couverts de mares profondes; mais le duc n'en poursuivait pas moins sa
route vers Halle, quoique la brume s'épaissît de moment en moment. La
nuit arriva: elle était si obscure que le duc n'apercevait rien à une
distance de six pas. Il s'était engagé dans une vaste forêt; son
cheval trébuchait sans cesse et s'enfonçait tour à tour dans la boue
ou dans les glaces qui, en certains endroits, avaient résisté aux
faibles rayons d'un soleil d'hiver. Le duc n'avait pris aucune
nourriture de toute la journée, et comme il n'avait pas changé de
costume depuis qu'il avait quitté son oratoire, le froid et l'humidité
pénétraient tous ses membres: les ronces qui arrêtaient son passage
ensanglantaient ses mains, et c'était en vain qu'il cherchait à
trouver sur le sol quelques traces qui lui eussent annoncé l'approche
d'une habitation. Il essaya de crier, et sa voix se perdit également
dans la solitude. Enfin, après de longues heures de souffrance et
d'anxiété, il découvrit vers minuit une chaumière où il s'adressa en
flamand à un pauvre paysan qui, prenant pitié de lui, alluma du feu
pour le réchauffer et lui apporta du pain, quelques oignons et un peu
de fromage. Ce laboureur ignorait quel était son hôte, car il
l'interrogea longuement sur son état et sur les motifs de son voyage,
comparant même parfois ses richesses à celles du duc de Bourgogne,
parce qu'il avait reçu du voyageur égaré un florin du Rhin. Philippe
le chargea de le conduire à Alsemberghe, chez un de ses anciens
veneurs, où il passa la fin de la nuit et une partie de la journée du
lendemain. Il se rendit ensuite au château de Genappe, et ce fut là
qu'un jeune chevalier nommé Philippe Pot, envoyé par le Dauphin à la
recherche du duc, le retrouva; mais Philippe se contenta de lui
répondre «que de ly ne feussent en soing, car s'en alloit en
Bourgogne, dequel lieu ne bougeroit d'un demi-an, et que si hardi que
homme des sien ne le suivist s'il n'estoit mandé, sur encourir son
indignation mortelle.» Cependant Philippe Pot parvint à, calmer peu à
peu l'irritation du duc de Bourgogne, en lui promettant que le Dauphin
s'engagerait à ne plus lui adresser aucune prière à l'avenir. Les
sires de Croy joignirent leurs instances aux siennes, et Philippe
consentit à rentrer à Bruxelles. Il conservait toutefois l'amer
souvenir de ce qui s'était passé, et son mécontentement éclatait en
plaintes violentes contre la duchesse de Bourgogne. Ce fut inutilement
qu'elle le supplia de lui pardonner son amour maternel et ses
inquiétudes pour un fils qui était son unique soutien sur une terre
étrangère: elle se vit réduite à quitter une cour somptueuse et
brillante pour aller vivre au milieu des bois, dans un couvent de
sœurs grises, à Nieppe, à l'ombre de ce château où Robert de Cassel
avait trouvé, au quatorzième siècle, un asile contre le ressentiment
de Louis de Nevers. Le comte de Charolais s'était déjà retiré à
Termonde. Le duc exigea qu'il se soumît à toutes ses volontés, et ne
lui pardonna qu'à cette condition qu'il congédierait deux officiers de
sa maison soupçonnés de l'avoir encouragé dans sa résistance:
c'étaient un jeune clerc qui s'appelait Guiot d'Ouzy et un ménestrel
bourguignon nommé Guillaume Biche. Guiot d'Ouzy se réfugia à Paris, où
la haine du duc Philippe fut jugée un titre suffisant pour le faire
admettre dans la maison de Charles VII; mais il est probable que, pour
se réconcilier avec le duc de Bourgogne, il lui servit d'espion.
Guillaume Biche s'était rendu également en France, et y remplissait le
même rôle en faveur du comte de Charolais, qui s'empressait
d'instruire le Dauphin de tout ce qu'il avait appris. Des malheurs
communs dont la source était la même n'étaient-ils pas un titre à une
confiance réciproque et à une mutuelle amitié?
L'influence du Dauphin, conspirateur menaçant pour la France en même
temps que médiateur pacifique dans les Etats du duc de Bourgogne,
augmentait de jour en jour. Au mois de février 1456 (v. st.), il tint
sur les fonts de baptême la fille du comte de Charolais à qui, en
mémoire de sa mère, la reine Marie d'Anjou, il donna le nom de Marie.
Philippe n'avait point voulu paraître à cette cérémonie, parce qu'il
trouvait dans le sexe de cet enfant je ne sais quel pressentiment de
la fin prochaine de sa dynastie. Nous raconterons plus tard comment le
Dauphin, devenu le roi de France Louis XI, protégea la jeune
princesse, qu'il avait juré au pied des autels de chérir et de
défendre.
Philippe avait accordé au Dauphin une pension de trente-six mille
livres avec le château de Genappe pour résidence. Il allait souvent
l'y voir et deviser joyeusement avec lui et les seigneurs de la cour
les plus célèbres par la vivacité de leur esprit et la fécondité de
leur imagination. Ce fut à Genappe que le Dauphin et le duc se plurent
à lutter avec les sires de la Roche, de Créquy, de Villiers, de
Fiennes, de Lannoy, de Mériadec, le prévôt de Watten et l'amman de
Bruxelles, à qui imiterait le mieux dans leur grâce, et surtout dans
leur licence, les tableaux du _Décaméron_ de Boccace. Nous ne
rappellerons toutefois les _Cent nouvelles nouvelles_ que pour y
rechercher la part qu'y occupent des données plus ou moins sérieuses
sur l'époque et sur le pays où elles furent écrites. A ce titre, il
faut citer _les trois damoiselles de Malines_, _le beau page de
Brabant_, _le docte clerc de Lille_, _l'aubergeon de la dame du
Hainaut_. La Flandre y est aussi représentée, notamment par «le conte
du chevalier, jeune bruyant jousteur, danceur et bien chantant,» qui
échoua dans ses amours à Maubeuge; celui du gentilhomme qui revêtit sa
robe sans manches pour aller recevoir le dernier adieu de sa mère est
déjà un récit plus grave; enfin il en est un qui, tout opposé aux
autres, est presque une leçon de morale et de vertu. Parmi les
chevaliers flamands qui tombèrent au pouvoir des infidèles à la
journée de Nicopoli, et qui ne périrent point sous le glaive des
bourreaux de Bajazet, la plupart payèrent rançon; mais il y en eut
toutefois plusieurs qui n'échappèrent aux douleurs du martyre que pour
être condamnés à l'esclavage. L'un de ceux-ci fut Nicolas Uutenhove.
Accablé des travaux les plus rudes, il regrettait amèrement sa patrie
et sa femme, «qui de tout son cueur l'aymoit et prioit Dieu
journellement que brief le peust revoir se encores il estoit vif, et
que s'il estoit mort, il voulsist par sa grâce ses péchez pardonner et
le mettre au nombre des glorieux martyrs qui, pour l'exaltation de la
sainte foy catholique, s'estoient volontairement offerts à mort
corporelle.» Neuf ans s'étaient écoulés sans qu'elle eût appris
quelque chose du sort de Nicolas Uutenhove, et sa famille ne cessait
de lui représenter qu'il était temps de mettre un terme à son veuvage.
Elle n'y consentit qu'à regret et bien que combattue par de secrets
remords; en effet, elle avait à peine accepté un nouvel époux depuis
six mois, lorsque le bruit du retour de Nicolas Uutenhove, qui avait
été racheté «par le moyen d'aulcuns chrestiens gentilshommes,» se
répandit «au pays d'Artois et de Picardie, où ses vertus n'estoient
pas moins congneues que en Flandres, d'où il estoit natif.» On en fut
bientôt instruit à Gand, et dès ce moment sa femme refusa toute
nourriture; ses larmes ne cessaient de couler, et elle expira le
troisième jour, en protestant que si elle avait été trop faible à
repousser des obsessions funestes, son cœur, du moins, n'avait jamais
été coupable. L'auteur de ce récit, qui fait oublier tous les autres,
tant il est simple et touchant, était le Dauphin Louis de France:
c'est le seul titre de sa reconnaissance pour un pays qui lui accorda
une généreuse hospitalité pendant le long séjour qu'il y fit avec le
duc de Bourgogne.
Ce fut vers les premiers jours de l'année 1457 que Philippe, pour
faire honneur au Dauphin, résolut de lui montrer ces fameuses cités
dont la puissance était si grande, disait le pape Pie II, qu'il
semblait qu'en elles seules résidât toute celle des ducs de Bourgogne.
Il se rendit avec lui de Bruxelles à Audenarde, d'Audenarde à
Courtray. Arrivés à une lieue de Bruges, le 4 avril vers le soir, ils
y trouvèrent les nobles et les magistrats qui les attendaient entourés
de huit cents marchands étrangers, richement vêtus de soie, de damas
et de velours. Les échevins complimentèrent d'abord le Dauphin, qui
leur répondit doucement: «Messeigneurs, je vous mercie de l'honneur
que vous me faites, et me sera bien vostre ville pour recommandée en
temps à venir.» Aux acclamations qui saluaient le duc se mêlaient
celles des marchands des _nations_; les uns criaient: «Vive Alphonse,
roi d'Aragon!» les autres répétaient: «Vive Henri, roi de Castille!»
et en même temps ils agitaient les torches qu'ils avaient prises avec
eux pour les allumer dès que la nuit serait venue. Leurs bruyantes
clameurs, leur nombre, ce mouvement même que la chute du jour ne
permettait de distinguer qu'imparfaitement, surprirent le Dauphin, peu
habitué aux grandes démonstrations des cités flamandes. Il crut
reconnaître dans ces paisibles marchands des gens de guerre; leurs
torches lui paraissaient des lances, «et durement, ajoute Chastelain,
le Dauphin en devint perplex et plein d'effroy, et cuidoit
certainement estre trahy, si s'en perçut le duc et devint tout honteux
mesmes, mès leur fit dire que, de par le diable, ils s'en allassent
tout coiement ou il les puniroit de corps.»
Le duc et le Dauphin assistèrent à Bruges aux joutes qui y avaient
lieu chaque année depuis le commencement du quatorzième siècle. Le
premier dimanche du carême, les bourgeois de Bruges se rendaient à
Lille pour prendre part aux fêtes de l'Epinette. Le second dimanche
après Pâques, ceux de Lille les suivaient à Bruges pour assister aux
joutes de la confrérie de l'Ours-Blanc. C'était sur la place du Marché
que les combattants, après s'être solennellement réunis à l'abbaye
d'Eeckhout, venaient rivaliser de force ou d'adresse. Trois prix
étaient donnés: une lance, un cor de chasse, un ours ciselé en argent.
Celui qui obtenait le premier devenait le chef de la confrérie, sous
le nom de forestier. La foule se pressait à ces joutes, et d'illustres
chevaliers ne dédaignaient pas d'y descendre dans l'arène. Mais ce qui
excita bien plus vivement l'admiration des deux princes, ce fut
l'imposante solennité de la procession du Saint-Sang à laquelle
accouraient de fort loin de nombreux pèlerins. Les Brugeois étalaient
à l'envi, dans les rues ornées de draperies rouges et blanches, et de
lanternes de mille couleurs, tout ce qu'ils possédaient de plus
précieux. Le Dauphin, en voyant une si grande multitude de peuple se
presser autour de lui, avait avoué qu'il ne croyait pas qu'il y en eût
autant dans toute la Flandre, et ses serviteurs ne se montraient pas
moins émerveillés du brillant spectacle qui frappait leurs regards: ce
qui donne lieu aux chroniqueurs de cette époque de remarquer combien
il était imprudent d'exciter ainsi la convoitise d'un prince
naturellement avide et ambitieux.
Le Dauphin passa plusieurs semaines à Bruges; il cherchait à s'y faire
aimer des habitants et étudiait avec soin leurs mœurs et leurs
institutions, les ressources de leur commerce et les richesses de leur
ville. Un jour, étant monté dans un petit batelet près de Bruges, il
tomba à l'eau et faillit se noyer; un autre jour, il profita d'une
partie de chasse pour aller visiter le port de l'Ecluse, encore si
florissant alors, que parfois l'on y voyait aborder dans une seule
journée cent cinquante navires.
Le Dauphin attendait à Bruges des nouvelles importantes de France. Un
complot avait été formé pour enlever le roi Charles VII du château de
Saint-Priest, en Dauphiné, au moment même où il donnait audience aux
ambassadeurs bourguignons, chargés de lui renouveler de mensongères
protestations de respect et de soumission; mais ce complot fut
découvert, et le duc de Bourgogne, prévoyant de plus en plus une
rupture complète, quitta la Flandre pour aller exhorter les habitants
de la Somme à lui rester fidèles, s'ils étaient attaqués par les
Français.
L'été s'écoula sans que rien justifiât ces craintes, et, dans les
derniers jours de l'automne, le duc retourna à Bruges; il y reçut,
pendant l'hiver, une députation des bourgeois de Gand, qui venaient
l'inviter à se rendre dans leur ville. Philippe feignit d'abord de se
montrer peu disposé à oublier les longues et sanglantes discordes qui
avaient précédé la paix de Grave: il leur avait même fait dire qu'ils
eussent à s'adresser au maréchal de Bourgogne, ce fameux sire de
Blamont, «l'homme du monde que Gantois aultrefois plus avoient hay;»
mais les députés de Gand annonçaient l'intention de réclamer la
médiation du Dauphin, comme les Brugeois avaient, à une autre époque,
invoqué celle du duc d'Orléans. Philippe en fut instruit; il n'eût pas
vu plus volontiers un prince étranger intervenir dans les soins de son
gouvernement que dans les discordes intérieures de sa maison, et il se
décida à recevoir lui-même les députés de Gand, en les faisant avertir
«que point ne se traveillassent de faire nulluy prier pour eulx, et
par faire aultrement, ils se reculleroient plus que ne s'avanceroient.»
Les députés de Gand s'efforcèrent de calmer le duc par leurs
discours. Ils lui représentèrent doucement que s'ils avaient «esté en
émoi,» ils n'avaient du moins jamais, comme les Brugeois en 1325 en et
1437, persécuté en «corps» le légitime seigneur du comté de Flandre.
L'évêque de Toul prit la parole pour leur répondre: il insista sur
l'audace et la durée de leur rébellion, et sur ce qu'il pouvait y
avoir de périlleux pour le duc de Bourgogne à aller se placer au
milieu de ceux qui, naguère encore, levaient leurs bannières contre la
sienne. «Les choses passées, disait-il, sont encore fresches, et n'y a
que quatre ans que les playes en saignoient encore. Nous espérons bien
que vous aultres et les gens de bien de la ville n'y entendez rien que
léaulté; mais quelle seurté peut-on avoir en une infinité d'aultres
rudes et meschans gens, malvais garssons, qui n'ont point d'honneur en
eulx, ne d'avoir, mès ont peut-estre esté contre monseigneur en
bataille, là, où, eulx fuians et desconfis, leurs pères, leurs frères,
leurs prochains amis et parens ont esté mors et tués, et ont perdu
maisons brullées, dont maintenant, par aventure, quant verroient cely
par qui ce leur avoit esté fait et le sauroient estre en leurs lacs et
leur fort, pensans à la vengeance de leur annuy, pourroient faire ung
assemblement par nuit et à l'heure quand lui et nous tous ses
seigneurs dormerions, porroient venir férir desus et contendre à tuer
tout, le maistre avec sa famille?... Or, est tout cler que Gand a
beaucoup de malvais garssons et de rudes et felles cœurs de gens...
Il y a nul de nous qui ne vousist bien que la chose se peust faire à
l'honneur de monseigneur et principalement à sa seurté, et savons bien
qu'il feroit bien quant il monstreroit visage de miséricorde et de
clémence à son peuple, et par espécial en une si noble et puissante
ville comme est Gand, une des plus belles et des puissantes du monde.»
Deux des députés de Gand, Matthieu de Gruutere et Jean Stoppelaere,
cherchèrent à justifier les Gantois, en démontrant qu'il n'existait
aucun sujet de crainte et d'inquiétude dans l'avenir. Quelle que fût
l'étendue de la ville de Gand, quelle que fût sa population, les
doyens, les jurés, les connétables, les centeniers et les dizeniers en
connaissaient tous les habitants, et exerçaient sur eux une si grande
influence que leurs serments garantissaient la fidélité, la soumission
et la paix de toute la cité. Pour assurer le succès de cette démarche,
ils offraient au duc vingt mille lions d'or; Philippe avait
constamment besoin de ressources considérables pour l'exécution de
ses vastes desseins. Il eût d'ailleurs jugé imprudent de faire revivre
le mécontentement des Gantois, au moment où une invasion hostile, de
Charles VII n'avait pas cessé d'être probable; il céda aux humbles
prières de leurs députés, et promit de se rendre au milieu d'eux le 6
avril 1458.
Quelques serviteurs du duc de Bourgogne l'avaient précédé à Gand pour
y étudier les dispositions des bourgeois, en même temps qu'ils
veilleraient aux préparatifs des fêtes qui devaient avoir lieu. Ils
reconnurent que tout était calme et paisible, et ne remarquèrent dans
les rues que de somptueuses tapisseries aux couleurs du duc, qui
étaient noir, gris et vermeil, ou de riches ornements d'or et
d'argent, dont quelques maisons étaient entièrement couvertes. Leurs
rapports avaient fait cesser toute inquiétude, lorsque le 27 mars ils
retournèrent précipitamment à Bruges; le même jour, un tremblement de
terre s'était fait sentir à Gand, et les moines de Saint-Pierre,
réunis dans leur église, prétendaient avoir entendu saint Bertulf
s'agiter violemment dans son tombeau, signe certain de grands
événements. Ce récit parvint jusqu'au Dauphin «et lui bouta telle
paour en la teste qu'il alla supplier le duc de renoncer à son projet;
mais Philippe consentit seulement à l'ajourner. Le maréchal de
Bourgogne, envoyé à Gand, revint bientôt annonçant que rien ne
légitimait la terreur des moines de Saint-Pierre, et l'entrée du duc
fut définitivement fixée au 23 avril. «Mès oncques le Daulphin ne se
voult changier de son opinion, dit Chastelain, tant l'avoit peur ahers
et ne l'eust sçu asseurer langue d'homme.»
Le 22 avril, le duc de Bourgogne avait passé la nuit à Eecloo; le
lendemain, il se rendit à Gand. Douze cents hommes d'armes et deux
cents archers le précédaient salade en tête, et il s'avançait lui-même
entouré d'une multitude de barons et de chevaliers appelés de la
Hollande, du Hainaut et de la Picardie; mais l'on ne remarquait ni
clercs ni prêtres à sa suite. Pour le rassurer davantage, les portes
de la ville avaient été ôtées de leurs gonds et les barrières avaient
été enlevées. Le bailli Arnould de Gouy et quatre échevins de chaque
banc, accompagnés de quatre cents bourgeois à cheval, vêtus de noir,
l'attendaient à Mariakerke. Plus loin se tenaient les doyens des
métiers et d'autres bourgeois qui s'inclinèrent humblement à son
arrivée; plus loin encore, les abbés de Saint-Pierre, de Saint-Bavon,
de Baudeloo, de Grammont, de Ninove, de Tronchiennes, le prévôt et
les chanoines de Sainte-Pharaïde, les membres du clergé et les
béguines qui chantaient en chœur le _Te Deum_.
Dans toutes les rues, de vastes échafauds fermaient les issues
étroites et sombres des quartiers habités par les ouvriers d'où eût pu
s'élancer inopinément quelque troupe de conspirateurs: on avait
cherché par les emblèmes dont ils étaient chargés à faire oublier les
motifs qui les avaient fait élever. Les Gantois avaient, comme les
Brugeois, choisi l'image d'Abraham sacrifiant son fils pour exprimer
leur obéissance: _Omnia quæ locutus est Dominus, faciemus_. Une jeune
fille, placée dans un élégant préau, appliquait au duc ces paroles de
Salomon: _Inveni quem diligit anima mea_. Tantôt on égalait sa gloire
à celle de César, tantôt l'on comparait sa clémence à celle de Pompée.
Ici on avait reproduit le discours des Israélites à Gédéon: _Dominare
nostri tu et filius tuus et filius filii tui_; ailleurs, on avait
écrit: _Utere servitio nostro sicut placuerit tibi_. On vit même un
homme, vêtu d'une peau de lion, dégradant le fier symbole de la
nationalité flamande, conduire le duc jusqu'à son hôtel en tenant la
bride de son cheval. Comme les temps étaient changés! Qu'était devenu
cet intraitable orgueil que l'on reprochait naguère à la cité de Gand
qui, même après le désastre de Gavre, était restée, au témoignage de
Chastelain, la plus puissante et la plus riche de l'Europe? «Y avoient
les trois quarts, dit Jacques Duclerq, de ceux qui le voyoient, qui
plouroient; et pareillement ceux de la compagnie du duc, pour
l'humilité qu'ils voyoient que ceux de la ville faisoient.»
La foule se pressait dans les rues et sur les places publiques pour
assister à ce spectacle; les uns s'arrêtaient autour des ménestrels
qui chantaient:
Vive Bourgogne! est nostre cri;
les autres s'assemblaient au marché de la Poissonnerie, où l'on
voyait, dans un grand bassin, nager des tritons et des sirènes. Vers
le soir, ces divertissements continuèrent à la clarté des flambeaux;
le lendemain, il y en eut, «jusques en l'hostel de la ville,»
d'autres, non moins splendides, destinés à faire connaître au duc la
sincérité du repentir des Gantois. Ces fêtes se fussent prolongées
longtemps si le duc, remarquant que les assemblées du peuple
devenaient de jour en jour plus nombreuses, n'eût jugé prudent d'y
mettre un terme.
Au milieu de ces pompes, l'arrivée d'un huissier du parlement de Paris
vint arracher le duc de Bourgogne à l'enivrement de la puissance et de
la gloire.
En 1445, lors de la fameuse joute du sire de Lalaing et de Jean de
Bonifazio, un huissier du parlement avait paru dans le palais du duc,
au milieu d'un banquet solennel où siégeaient le duc d'Orléans et tous
les chevaliers de la Toison d'or, pour l'ajourner en personne à
répondre à la citation «d'un Dimence de Court, homme de non grand
estime.» Il était revenu peu après briser à coup de marteau les portes
de la tour de Lille pour délivrer un prisonnier en la présence du duc,
«qui oncques toutevoies ne se deslia en parler, jà soit-ce que emprès
lui en avoit aucuns qui volontiers l'eussent lancé en la rivière.»
Dix ans après, le parlement envoya de nouveau un huissier ordonner au
sire d'Antoing de rendre la liberté à la fille d'un bourgeois de Lille
que le duc lui avait ordonné de garder prisonnière jusqu'à ce qu'elle
consentît à épouser un archer de sa garde nommé Colinet de la
Thieuloie. Le duc se trouvait en ce moment en Hollande; le message
dont avait été chargé l'huissier du parlement l'irrita à tel point
que, sans se préoccuper des exercices religieux du carême et de
l'assemblée solennelle qu'il tenait aux grandes fêtes de l'année, il
s'embarqua secrètement à Rotterdam, malgré une tempête qui faillit
plusieurs fois engloutir sa barque; enfin, il aborda à l'Ecluse et
monta immédiatement à cheval pour se rendre dans le Hainaut, où il
annonça au sire d'Antoing que, quelque chose qui arrivât, il était
assez fort pour le protéger. Philippe s'indignait de ce que «lui qui
estoit prince de justice estoit ainssi mené par ceulx du parlement de
Paris, qui de ses subgez lui voloient oster la cognoissance et
l'auctorité, et venir par haute main exploiter en ses pays dont il
estoit souverain.» Cependant il feignit de se rendre aux prières et
aux larmes de la mère de la jeune fille, qui était venue le jour du
vendredi saint se jeter à ses pieds; mais les conseillers du
parlement, dont les ordres avaient été méconnus par le sire d'Antoing
et par le duc lui-même, adressèrent les plaintes les plus vives au
roi.
L'huissier du parlement, qui arriva à Grand en 1458, n'était pas
uniquement chargé d'inviter le duc de Bourgogne à siéger parmi les
juges du duc d'Alençon; il semblait que sa principale mission fût de
répéter au plus illustre et au plus indépendant des grands vassaux:
«Vecy le flayel de vostre extollacion fière que vous avez prise, qui
vous vient corrigier droit cy et pincier, et vous monstrer qui vous
estes.» Charles VII se souvenait que le duc de Bourgogne avait
repoussé sa médiation lors de la grande guerre de Gand: en même temps
qu'il lui rappelait ses devoirs et ses serments, il se plaisait à
répéter à ses sujets ce que Charles V disait aux barons bretons:
«Lequel vous vaut mieulx ou que vous souffriez le tort de vostre pays,
ou que vous souffriez le secours de droit du nostre?»
Le duc fut d'autant plus surpris de ce message, qu'en vertu du traité
d'Arras aucune citation personnelle ne pouvait lui être adressée: peu
lui importait, d'ailleurs, d'exercer les droits de pair du royaume,
s'ils devaient lui imposer l'obligation de s'associer aux rigueurs de
la justice royale contre un prince depuis longtemps son ami et son
allié secret. Il répondit à l'huissier du parlement qu'il regrettait
de ne pas avoir été prévenu plus tôt, afin de pouvoir se rendre à
l'assemblée de Montargis avec tout l'éclat qu'exigeait son rang de
doyen des pairs. «Je ne vis oncques le roy, disait-il, si voudroye
aller devers lui bien accompagné et le mieux que je pourroye.» Puis,
s'échauffant par degrés, il ajouta: «Quant est du roy, je ne me
plaings point de luy, mès de vous aultres ceulx du parlement, je me
plaings à Dieu et au monde des forfais, injures et rudesses que vous
m'avez fait et faites tous les jours, tant en mon honneur comme en mes
seigneuries, voluntairement et par haine, dont mon intention n'est
point de le souffrir plus, mès m'en vengeray une fois si je puis, et
prie à Dieu qu'il me donne tant vivre que j'en puisse prendre
vengeance à l'appétit de mon cuer. Je ne le dis pas droit cy que je ne
vueille bien qu'il leur soit rapporté, car vous-mesmes vous en estes
et à ceste cause le vous dis.»
Le héraut d'armes, Toison d'or, fut chargé par Philippe d'aller
exposer au roi de France qu'il désirait quelques délais, afin de se
présenter à Montargis «bien accompagnié pour lui faire honneur et
service,» et le duc lui avait dit, de sa propre bouche, que si l'on
demandait quelle compagnie il comptait y amener avec lui, il répondît
en son nom «qu'il y mèneroit quarante mille combattants pour servir le
roy se besoing en avoit, et jamès n'y entreroit à moins.»
Le duc, «qui s'estoit renforchié au double par la retraite du
Dauphin,» avait déjà mandé les hommes d'armes des fiefs et des
arrière-fiefs, ainsi que les arbalétriers des bonnes villes; il avait
fixé sa résidence à Lille, où il réunissait toute son artillerie,
lorsque Charles VII le dispensa de se rendre lui-même à Montargis. La
situation n'en restait pas moins grave; on n'ignorait pas que le
procès instruit contre le duc d'Alençon embrassait tous les complots
qui avaient succédé à celui de la Praguerie, «et tendoit le roy, dit
Chastelain, à donner fréeur au duc de Bourgogne, lequel il maintenoit
à son rebelle, et se ledit de Bourgogne eust esté attaint coupable
aveuque le duc d'Alenchon, il eust mis sus le lit de justice pour en
faire condempnation comme de l'aultre.» L'on avait trouvé, disait-on,
dans l'hôtel même du duc de Bourgogne, des vers où l'on plaçait dans
la bouche du roi de France ces menaces adressées à Philippe:
/*
Lyon, les bras n'a pas si au desseure,
Que par toy puisse un nouvel monde faire;
Branle où tu veux, mais pense à ton affaire:
Cent ans as creu, tout se paye en une heure.
Il est plus certain que Charles VII avait résolu de convoquer, pour
résister aux préparatifs du duc de Bourgogne, le ban et l'arrière-ban
du royaume, jusque dans les villes de la Somme cédées par le traité
d'Arras. La guerre semblait imminente. Le comte de Charolais se
montrait surtout plein d'enthousiasme et de zèle pour l'entreprendre.
«Je iray, disait-il dans le conseil, à tout ce qu'il plaira à moy
donner de gens jusques devant Paris, et de là jamès ne retourneray que
je n'aye traversé premier le royaume de l'un bout jusqu'à l'autre.» Le
duc de Bourgogne sourit en écoutant son fils: ce feu d'ardeur juvénile
avait ému son cœur paternel en lui rappelant qu'il avait été lui-même
dans sa jeunesse hardi et entreprenant. En ce moment, il oubliait
toutefois ses tardifs regrets de ne pas avoir combattu avec les
Français à Azincourt, pour applaudir aux sentiments hostiles que leur
portait l'héritier de ses Etats. Déjà le comte d'Etampes, l'évêque de
Toul et le maréchal de Bourgogne s'étaient rendus à Calais pour
traiter avec le comte de Warwick du renouvellement des trêves et
«d'aulcuns aultres secrez entendemens sur aultres grandes matières.»
Cependant le roi de France, apprenant les négociations entamées à
Calais, envoya de nombreux espions en Flandre et en Angleterre, et
bien que l'un d'eux, arrêté près de Gravelines, eût été conduit au
château de Lille par l'ordre du comte d'Etampes, leurs rapports furent
assez complets pour qu'il crût ne pas devoir témérairement commencer
la guerre. Le procès du duc d'Alençon fut ajourné de quelques mois;
lorsqu'on le reprit, on eut soin d'en écarter tous les témoignages qui
accusaient le Dauphin et le duc de Bourgogne. Il avait été établi, il
est vrai, que le duc d'Alençon avait lui-même fait un voyage à Lille,
et l'on affirmait qu'il avait chargé l'un de ses valets d'aller
chercher à Bruges une herbe fort rare destinée à empoisonner le roi de
France. On avait également saisi des lettres de créance accordées par
le Dauphin pour traiter avec les Anglais, mais l'on feignit de
révoquer en doute l'exactitude de ces dépositions et l'authenticité de
ces titres, et le duc d'Alençon fut seul frappé d'une sentence
capitale bientôt commuée en une détention perpétuelle au château
d'Aigues-Mortes.
Les dangers que Charles VII pouvait prévoir dans la formation d'une
ligue secrète contre lui se dissipaient peu à peu. Sa fermeté
effrayait ceux que sa clémence n'avait pu toucher.
Le Dauphin lui-même semblait hésiter dans l'opposition violente qu'il
faisait depuis longtemps à son père; car il avait profité de la
grossesse de la Dauphine pour lui écrire et pour protester de sa
soumission à ses volontés. Le motif de ce changement de conduite était
le bruit généralement répandu que l'on avait proposé dans le conseil
du roi de déclarer son frère Charles, duc de Berry, légitime héritier
de la couronne.
D'autres motifs éloignaient le duc de Bourgogne des complots auxquels
il avait pris si longtemps une part active. Au moment où le roi de
France décidait que si ses ordonnances et celles du parlement
continuaient à ne pas être observées en Flandre, il fallait y
contraindre par la force le duc de Bourgogne, Philippe relevait à
peine d'une longue maladie qui avait mis sa vie en péril. Le repos
était devenu nécessaire à sa santé, et les médecins qui l'avaient
suivi à Gand, où il se proposait de réclamer des Etats de Flandre
d'importants subsides, afin de commencer la guerre, l'avaient engagé à
ne songer qu'à y prolonger son séjour pour l'air «qui lui estoit
propre, car norry y avoit esté.» De plus, à mesure qu'il sentait ses
forces s'affaiblir, un secret remords le pressait de ne pas émousser
contre les chrétiens des armes qu'il avait promis de diriger contre
les nations païennes. On lui avait rapporté qu'au concile de Mantoue
le pape, comparant aux invasions des Huns et des Goths la marche des
Turcs vers la Hongrie, dernier rempart de la chrétienté, l'avait
publiquement menacé de la vengeance céleste s'il tardait plus
longtemps à exécuter son vœu. Sa maladie et les infirmités de sa
vieillesse, qui s'accroissaient tous les jours, lui parurent un nouvel
avertissement de Dieu irrité de le voir sacrifier si longtemps à
d'autres intérêts l'accomplissement de ses desseins contre les
infidèles.
L'expédition du duc de Bourgogne en Orient parut bientôt
invariablement arrêtée. Au mois de mai 1460, maître Antoine Hanneron,
qui fut depuis prévôt de Bruges, reçut de nouvelles instructions pour
aller en Allemagne poursuivre les négociations entamées l'année
précédente par Simon de Lalaing et réclamer, sinon le titre de roi de
Lotharingie, au moins la dignité de vicaire impérial, inséparable, aux
yeux de Philippe, de celle de chef de la guerre sainte.
Depuis longtemps, toutes les indications propres à assurer le succès
de la croisade avaient été réunies avec soin. Les sires de Wavrin et
de Lannoy, Bertrandon de la Broquière, Martin Vilain, Anselme Adorne,
s'étaient hâtés de soumettre au duc les relations de leurs voyages en
Orient, où ils décrivaient avec de longs détails chaque pays et chaque
ville qu'il leur semblait avantageux de s'efforcer de conquérir. Pour
les compléter, Jean Torzelo, chambellan de l'empereur de
Constantinople, lui avait fait remettre un exposé de la situation des
infidèles, où il évaluait leurs forces à cent mille cavaliers, en
insistant fortement sur l'appui que les chrétiens trouveraient contre
eux chez les princes de l'Albanie et de la Grèce. Un prêtre flamand,
créé évêque du Mont-Liban par le pape Calixte, y eût joint le concours
important des Maronites. L'empereur David de Trébisonde, à qui s'était
adressé le duc de Bourgogne, lui avait répondu, tant pour lui qu'au
nom du roi de Perse, du roi de Mingrélie, du duc de Géorgie et du
seigneur d'Arménie, en lui promettant de l'aider à délivrer l'Asie et
de le placer sur le trône de Jérusalem. Enfin, dans les premiers jours
de l'année suivante (14 mai 1461), une ambassade, envoyée par ces
princes de l'Orient, dont quelques-uns n'étaient pas même chrétiens,
arriva à Saint-Omer, où le duc avait tenu un chapitre de la Toison
d'or. Le discours qu'elle prononça commençait par ces mots: «Voici que
les mages sont venus de l'Orient vers l'étoile qu'ils ont aperçue à
l'Occident, c'est-à-dire vers vous, dont la puissance brille
aujourd'hui d'un si grand éclat jusqu'aux rivages de l'Orient, qu'elle
y éclaire les princes et les nations, et les guide vers vous qui êtes
la vraie image de Dieu.» Le duc de Bourgogne reçut avec joie cette
ambassade, et protesta de son désir de se montrer bientôt digne
d'aller relever au delà du Bosphore cette vieille bannière des Robert
et des Godefroi, que les Turcs redoutaient, disait-on, plus que cent
mille combattants.