CHAPITRE II

Billet du prince de Talleyrand. -- Craintes des Alliés. --

Représentation à l'Opéra. -- Représentation aux Français. --

Fautes du parti royaliste. -- Visite du général Pozzo di Borgo.

-- L'empereur Alexandre. -- Sa noble conduite. -- Brochure de

monsieur de Chateaubriand. -- Son effet. -- Sa réception par

l'empereur Alexandre. -- Récit fait par monsieur de Lescour. --

Il se dément.

Ce fut dans cette soirée du jeudi que monsieur de Nesselrode me dit:

«Voulez-vous voir les documents sur lesquels nous avons hasardé la

marche sur Paris?

«--Assurément.

«--Tenez, les voilà».

Et il tira de son portefeuille un très petit morceau de papier déchiré

et chiffonné sur lequel il y avait écrit en encre sympathique: «Vous

tâtonnez comme des enfants quand vous devriez marcher sur des

échasses. Vous pouvez tout ce que vous voulez; veuillez tout ce que

vous pouvez. Vous connaissez ce signe; ayez confiance en qui vous le

remettra.»

Je ne crois pas me tromper d'un mot: ce billet, écrit par monsieur de

Talleyrand, après la retraite des Alliés de Montereau, leur arriva

près de Troyes, et les instructions données au porteur de cette

singulière lettre de créance influèrent beaucoup sur la décision qui

ramena les Alliés sur Paris. Toutefois, ce qui les décida, c'est que

la retraite était plus facile, pour quitter la France, par la Flandre

que par la Champagne déjà épuisée, désolée, irritée et prête à se

soulever contre eux.

Les étrangers étaient bien plus inquiets et bien plus étonnés de leur

séjour dans Paris que nous; ils n'étaient ni aveuglés par l'esprit de

parti, ni désillusionnés sur le prestige qu'inspirait le nom de

l'empereur Napoléon. Les prodiges de la campagne de France ne leur

permettaient pas de croire à la destruction si complète et si réelle

de l'armée, et ils s'attendaient à la voir surgir sous les pavés. Ce

sentiment se découvrait dans toutes leurs paroles, et ils avaient le

bon sens de se laisser peu rassurer par les nôtres dont ils

appréciaient la futilité sur bien des points.

Toutefois, nous avions raison en leur assurant que le pays était si

dégoûté, si fatigué, si affamé de tranquillité, si rassasié de gloire

qu'il avait complètement fait scission avec l'Empereur et ne demandait

que de la sécurité. Il n'y a jamais eu un moment où le sentiment

patriotique eut moins de force en France; peut-être l'Empereur, par

ses immenses conquêtes, l'avait-il affaibli en prétendant l'étendre.

Nous ne voyions guère des compatriotes dans un français de Rome ou de

Hambourg. Peut-être aussi, et je le crois plus volontiers, le système

de déception qu'il avait adopté dégoûtait-il la masse du pays. Les

bulletins ne parlaient jamais que de nos triomphes, l'armée française

était toujours victorieuse, l'armée ennemie toujours battue, et

pourtant, d'échec en échec, elle était arrivée des rives de la Moskowa

à celles de la Seine.

Personne ne croyait aux relations officielles. On s'épuisait à

chercher le mot de l'énigme, et les masses cessaient de regarder avec

autant d'intérêt les événements qu'il fallait deviner. Ce n'était plus

la _chose publique_ que celle dont on n'avait point de relation exacte

et dont il était défendu de s'enquérir. L'Empereur avait tant

travaillé à établir que c'était _ses_ affaires et non les _nôtres_

qu'on avait fini par le prendre au mot. Et, quoi qu'on en ait pu

penser et dire depuis quelques années, en 1814, tout le monde, sans en

excepter son armée et les fonctionnaires publics, était tellement

fatigué qu'on n'aspirait qu'à se voir soulager d'une activité qui

avait cessé d'être dirigée par une volonté sage et raisonnée. La

toute-puissance l'avait enivré et aveuglé; peut-être n'est-il pas

donné à un homme d'en supporter le poids.

Le duc de Raguse m'a une fois expliqué ses relations avec l'Empereur

en une phrase qui est en quelque sorte applicable à la nation entière:

«Quand il disait: _Tout pour la France_, je servais avec enthousiasme;

quand il a dit: _la France et moi_ j'ai servi avec zèle; quand il a

dit: _Moi et la France_, j'ai servi avec obéissance; mais quand il a

dit: _Moi sans la France_, j'ai senti la nécessité de me séparer de

lui.»

Eh bien! la France en était là; elle ne trouvait plus qu'il

représentât ses intérêts; et comme tous les peuples, encore plus que

les individus, sont ingrats, elle oubliait les immenses bienfaits dont

elle lui était redevable et l'accablait de ses reproches. À son tour,

la postérité oubliera les aberrations de ce sublime génie et ses

petitesses. Elle poétisera le séjour de Fontainebleau; elle négligera

de le montrer, après ses adieux si héroïques aux aigles de ses vieux

bataillons, discutant avec la plus vive insistance pour obtenir

quelque mobilier de plus à emporter dans son exil, et elle aura

raison. Quand une figure comme celle de Bonaparte surgit dans les

siècles, il ne faut pas conserver les petites obscurités qui

pourraient ternir quelques-uns de ses rayons; mais il faut bien

expliquer comment les contemporains, tout en étant éblouis, avaient

cessé de trouver ces rayons vivifiants et n'en éprouvaient plus qu'un

sentiment de souffrance.

Le vendredi, de bonne heure, monsieur de Nesselrode nous fit dire que

les souverains iraient à l'Opéra. Aussitôt voilà nos gens en campagne

pour avoir des loges et nous y trouver en force. Les fleuristes furent

mises en réquisition pour nous fournir des lis; nous en étions

coiffées, bouquetées, guirlandées. Les hommes avaient la cocarde

blanche à leur chapeau. Jusque-là tout était bien. J'ai la rougeur sur

le front de devoir raconter comme française l'attitude que nous eûmes

à ce spectacle.

D'abord, nous commençâmes par applaudir l'empereur Alexandre et le roi

de Prusse à tout rompre; ensuite, les portes de nos loges restèrent

ouvertes et, plus il pouvait y entrer d'officiers étrangers, plus nous

étions foulées, plus nous étions contentes. Il n'y avait pas un

sous-lieutenant russe ou prussien qui n'eût le droit et un peu la

volonté de les encombrer. J'avais deux ou trois généraux étrangers

dans la mienne qui trouvaient cette familiarité moins charmante et qui

les repoussaient à mon grand chagrin. Cependant j'avais lieu d'être un

peu consolée par leur présence même et par la visite des ministres

russes et du prince Auguste de Prusse, que je connaissais d'ancienne

date.

Un moment avant l'arrivée des souverains dans la loge impériale, des

jeunes gens _français_, des _nôtres_, étaient venus voiler d'un

mouchoir l'aigle qui surmontait les draperies qui la décoraient. À la

fin du spectacle, ces mêmes jeunes gens la brisèrent et l'abattirent à

coups de marteau au bruit de nos vifs applaudissements. J'y pris part

comme les autres gens de mon parti. Cependant je ne puis dire que ce

fut en sûreté de conscience; je sentais quelque chose qui me blessait,

sans trop savoir le définir. Sans doute, ces démonstrations avaient un

sous-entendu, c'était la chute de Bonaparte, le retour présumé de nos

princes que nous inaugurions; mais cela n'était pas assez clair.

Je n'éprouvai aucun sentiment de réticence, deux jours après, à la

Comédie Française, lorsqu'un homme étant sorti de dessus le théâtre,

un grand papier à la main, l'attacha avec des épingles au rideau et,

en se reculant, nous laissa voir les trois fleurs de lis remplaçant

l'aigle, ceci était net. L'enthousiasme fut au comble et l'empereur

Alexandre, en se levant dans sa loge et applaudissant lui-même,

prenait un engagement formel.

On chanta en son honneur de mauvais couplets sur l'air d'_Henry IV_

dont le dernier vers était: «Il nous rend un Bourbon.» Nouvel

enthousiasme; tout le monde fondait en larmes. Cette soirée ne me pèse

pas sur la conscience; mais je crois que celle de l'Opéra était tout

au moins une grande faute.

Les partis se persuadent trop facilement qu'ils sont _tout le monde_.

Nous aurions pu nous convaincre l'avant-veille que nous n'étions

qu'une fraction minime dans la nation, et pourtant nous allions de

gaieté de coeur affronter les sentiments honorables du pays et blesser

cruellement ceux de l'armée. Cette aigle, qu'elle avait portée

victorieuse dans toutes les capitales de l'Europe, nous semblions

l'offrir en holocauste aux habitants de ces mêmes capitales qui,

peut-être, ne nous honoraient guère de cette apparence de sentiments

antinationaux.

Sans doute, ce n'était pas plus notre but que notre pensée, mais,

assurément, il ne fallait pas beaucoup de malveillance pour

l'expliquer ainsi. Le parti abattu pouvait sincèrement en être

persuadé et il n'est pas étonnant qu'une pareille conduite ait

engendré ces longues haines qui ont tant de peine à s'éteindre. C'est

bien à regret que je l'avoue, mais le parti royaliste est celui qui a

le moins l'amour de la patrie pour elle-même; la querelle qui s'est

élevée entre les diverses classes a rendu la noblesse hostile au sol

où ses privilèges sont méconnus, et je crains qu'elle ne soit plus en

sympathie avec un noble étranger qu'avec un bourgeois français. Des

intérêts communs froissés ont établi des affinités entre les classes

et brisé les nationalités.

Ce vendredi, jour de l'Opéra, nous étions à dîner, la porte de la

salle à manger s'ouvrit avec fracas et un général russe s'y précipita

en valsant tout autour de la table et chantant:

«Ah! mes amis, mes bons amis, mes chers amis.»

Notre première pensée à tous fut qu'il était fou, puis mon frère

s'écria:

«Ah! c'est Pozzo.»

C'était lui, en effet. Les communications étaient tellement

difficiles, sous le régime impérial, que, malgré l'intimité qui

existait entre nous, nous ignorions même qu'il fût au service de la

Russie. Lui n'avait su où nous trouver que peu d'instants avant celui

où il arrivait avec tant d'empressement. Il nous accompagna à l'Opéra

et, depuis ce temps, je n'ai guère été un jour sans le voir, au moins

une fois. Il a été un des moyens par lesquels j'ai été initiée dans

les affaires, non que je m'en mêlasse, mais il trouvait en moi sûreté,

intérêt, discrétion, et il se plaisait à _sfoggursi_, comme il disait,

auprès de moi. Je m'y prêtais d'autant plus volontiers que j'ai

toujours aimé à faire de la politique _en amateur_.

Je trouve que, lorsqu'on n'est pas assez heureusement organisé pour

s'occuper exclusivement et religieusement du sort futur qui doit nous

être éternel, ce qu'il y a de plus digne d'intérêt pour un esprit

sérieux c'est l'état actuel des nations sur la terre.

Mes relations russes m'avaient appris qu'en sortant, le 4, du

Théâtre-Français, où il avait applaudi l'inauguration des fleurs de

lis, l'empereur Alexandre devait monter en voiture pour se rendre au

quartier général de l'armée. Le général Pozzo restait accrédité auprès

du gouvernement provisoire, c'est à dire devait lui communiquer les

ordres d'Alexandre. Les précautions prises dans cette circonstance par

les Alliés pour assurer leur retraite sans repasser par Paris prouvent

combien ce fantôme d'armée qu'ils allaient trouver devant eux leur

causait encore d'effroi et l'influence qu'exerçait sur eux le grand

nom de Napoléon.

En France, il ne pouvait plus rien. Aucune sympathie ne s'y attachait.

Il avait eu beau appeler les normands et les bretons au secours des

bourguignons et des champenois et ressusciter ainsi les anciens noms

de provinces, ces fantasmagories, où naguère il était aussi heureux

qu'habile, avaient perdu leur prestige avec celui de la victoire; et

le breton ne s'était pas senti plus électrisé que l'habitant du

Finistère. Soit qu'ils ignorassent cette disposition, soit qu'ils

craignissent le réveil, toujours est-il que ce n'était pas sans un

effroi continu, avec redoublements, que les étrangers se voyaient dans

la capitale de la France.

La nouvelle de négociations entamées entre le prince de Schwarzenberg

et le maréchal Marmont suspendit le départ de l'empereur de Russie. On

ne peut s'empêcher de reconnaître que la conduite sage, modérée,

généreuse de ce souverain justifiait l'enthousiasme que nous lui

montrions. Il était alors âgé de trente-sept ans, mais il paraissait

plus jeune. Une belle figure, une plus belle taille, l'air doux et

imposant tout à la fois, prévenaient en sa faveur; et la confiance

avec laquelle il se livrait aux Parisiens, allant partout sans escorte

et presque seul, avait achevé de lui gagner les coeurs. Il était adoré

de ses sujets.

Je me rappelle, quelques semaines plus tard, être arrivée au spectacle

au moment où il entrait dans sa loge. La porte en était gardée par

deux grands colosses de sa garde, se tenant dans la rigueur du

maintien militaire et n'osant se déranger pour essuyer leur visage

tout inondé de larmes. Je demandai à un officier russe ce qui les

mettait en cet état:

«Ah! me répondit-il négligemment, c'est que l'Empereur vient de passer

et probablement ils ont réussi à toucher son vêtement.»

Un pareil bonheur était si grand qu'ils ne savaient l'exprimer que par

des pleurs d'attendrissement. J'ai souvent vu l'Empereur, j'ai même eu

l'honneur de danser, la polonaise avec lui sans en pleurer de bonheur

comme ses gardes. Mais j'étais assez frappée de sa supériorité pour

regretter vivement que nos princes lui ressemblassent si peu. Ce n'est

que quelques années plus tard que la mysticité a développé en lui une

disposition soupçonneuse qui a fini par être portée jusqu'à la

démence. Tous les mémoires contemporains s'accorderont à reconnaître

en lui deux hommes tout à fait différents selon l'époque où ils en

parleront; l'année 1814 a été l'apogée de sa gloire.

La brochure de monsieur de Chateaubriand, _Bonaparte et les Bourbons_,

imprimée avec une rapidité qui ne répondait pas encore à notre

impatience, parut. Je me rappelle l'avoir lue dans des transports

d'admiration et avec des torrents de larmes dont j'ai été bien

honteuse lorsqu'elle m'est retombée sous la main, quelques années plus

tard. L'auteur a fait si complètement le procès à ce factum de parti

par l'encens qu'il a brûlé sur l'autel de Sainte-Hélène qu'il l'a jugé

plus sévèrement que personne. Forcée d'avouer combien j'étais associée

à son erreur, j'aurais bien mauvaise grâce à lui en faire un crime.

Les étrangers, moins aveuglés que nous, sentaient toute la portée de

cet ouvrage, et l'empereur Alexandre particulièrement s'en tint pour

offensé. Il n'oubliait pas avoir vécu dans la déférence de l'homme si

violemment attaqué. Monsieur de Chateaubriand se rêvait déjà un homme

d'État; mais personne que lui ne s'en était encore avisé. Il mit un

grand prix à obtenir une audience particulière d'Alexandre.

Je fus chargée d'en parler au comte de Nesselrode. Il l'obtint.

L'Empereur ne le connaissait qu'en sa qualité d'écrivain; on le fit

attendre dans un salon avec monsieur Étienne, auteur d'une pièce que

l'Empereur avait vue représenter la veille. L'Empereur, en traversant

ses appartements pour sortir, trouva ces deux messieurs; il parla

d'abord à Étienne de sa pièce, puis dit un mot à monsieur de

Chateaubriand de sa brochure qu'il prétendit n'avoir pas encore eu le

temps de lire, prêcha la paix entre eux à ces messieurs, leur assura

que les gens de lettres devaient s'occuper d'amuser le public et

nullement de politique et passa sans lui avoir laissé l'occasion de

placer un mot. Monsieur de Chateaubriand lança un coup d'oeil peu

conciliateur à Étienne et sortit furieux.

Le comte de Nesselrode, qui en était pourtant fâché, ne pouvait

s'empêcher de rire un peu en racontant les détails de cette entrevue.

Je n'ai jamais su au juste si cette assimilation avec Étienne était

une malice ou une erreur de l'Empereur. Monsieur de Chateaubriand

avait cependant pris quelques précautions pour l'éviter. Dès le

lendemain de l'entrée des Alliés, il s'était affublé d'un uniforme de

fantaisie par-dessus lequel un gros cordon de soie rouge, passé en

bandoulière, supportait un immense sabre turc qui traînait sur tous

les parquets avec un bruit formidable. Il avait certainement beaucoup

plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique

écrivain; ce costume lui valut quelques ridicules, même aux yeux de

ses admirateurs les plus dévoués.

Je ne sais plus quel jour de cette semaine aventureuse un de mes

parents m'assura connaître un officier qui disait avoir reçu, le jour

de la bataille de Paris, l'ordre, apporté par monsieur de Girardin, de

faire sauter le dépôt de poudre des Invalides. Cela se répéta dans mon

salon et parvint aux oreilles de monsieur de Nesselrode; il me demanda

si je pouvais savoir le nom de cet officier et obtenir des détails sur

cette aventure. J'appelai la personne qui l'avait racontée. Elle

répéta que monsieur de Lescour, officier d'artillerie commandant aux

Invalides, avait été appelé le mardi soir à la brume, à la grille de

l'hôtel, qu'il y avait trouvé monsieur le comte Alexandre de Girardin

à cheval et couvert de poussière, qu'il lui avait donné l'ordre

formel, de la part de l'Empereur, de faire sauter les poudres; que

monsieur de Lescour n'ayant pu retenir un mouvement d'horreur,

monsieur de Girardin lui avait dit:

«Est-ce que vous hésitez, monsieur?»

Lescour, craignant alors qu'un autre ne fût chargé de la fatale

commission, s'était remis, et avait répondu:

«Non, mon général, je n'hésite jamais à obéir à mes chefs.»

Que, sur cette réponse, monsieur de Girardin était reparti au galop.

On offrait, au reste, de m'amener monsieur de Lescour le lendemain

matin. Monsieur de Nesselrode me pria d'y consentir. Le duc de Maillé,

présent à ce récit, se rappela avoir vu monsieur de Girardin sur le

pont Louis XVI, le jour et à l'heure indiqués, passant à cheval très

vite et avoir été étonné de lui voir tourner à droite, en effet, du

côté des Invalides. Monsieur de Lescour vint chez moi le lendemain;

j'avais préalablement reçu un billet du comte de Nesselrode qui me

demandait de le lui envoyer. Il y alla, fut présenté à l'empereur

Alexandre, reçut force compliments et la croix de Sainte-Anne. Il

revint chez moi dans des transports de joie et de reconnaissance. Il

me parut un homme fort simple et fort véridique.

Quelques jours après, la princesse de Vaudémont, sa protectrice, le

tança vertement d'avoir publié cette affaire. On le mena déjeuner chez

madame de Vintimille. Mesdames de Girardin et Greffulhe, ses nièces,

s'y trouvèrent; elles pleurèrent beaucoup. Le général Clarke, auquel

Lescour était accoutumé d'obéir comme ministre de la guerre, lui

reprocha de s'être vendu à l'_ennemi_. On l'entoura, on le pressa; on

voulut obtenir de lui un démenti. Il n'y consentit pas tout à fait,

mais on l'amena à signer une déclaration où, en confirmant avoir reçu

l'ordre verbal d'un officier supérieur, il ajoutait que le jour était

tellement tombé qu'il n'était pas sûr de l'avoir reconnu et pouvait

bien s'être trompé en le nommant. En sortant de là, il vint chez moi

me raconter ce qu'il avait fait.

«Monsieur de Lescour, lui dis-je, vous vous êtes perdu. Quand on

avance des faits d'une pareille gravité, il faut en être tellement sûr

qu'aucune circonstance ne puisse faire varier sur le moindre détail,

et c'en est un bien important que celui sur lequel vous vous êtes

rétracté. Je comprends que cela doit donner de grands doutes sur votre

véracité, et les personnes qui ont arraché ce désaveu à votre

faiblesse seront les premières à en profiter pour vous inculper.

Le pauvre homme en convenait et était au désespoir; le résultat que je

lui avais annoncé ne tarda pas. Il fut promptement établi que

monsieur de Lescour était un misérable aventurier qui avait inventé

toute cette fable pour se faire un sort; on lui donna vite une petite

place à Cette où on l'envoya. Monsieur de Girardin ne tarda pas à être

en faveur auprès de nos princes et le pauvre Lescour a été persécuté

par lui. Je ne l'ai jamais revu et je ne sais ce qu'il est devenu.

Il est généralement convenu de repousser cette circonstance comme

fausse. Cependant, quand je rapproche ce récit du départ précipité de

madame Bertrand, exécuté sur un ordre de son mari, des sollicitations

passionnées de monsieur de La Touche pour nous faire partir ce même

jour, de la visite rapide et silencieuse de monsieur de Girardin à

l'état-major où il se contenta de prendre connaissance de la

capitulation avant de retourner à Juvisy où l'Empereur l'attendait, et

enfin de la rencontre que monsieur de Maillé en fit sur le pont et du

chemin qu'il lui vit prendre, qui, assurément, n'était pas celui d'un

homme très pressé de se rendre à Fontainebleau, j'avoue que je suis

assez portée à croire à la véracité de monsieur de Lescour et à le

regarder comme une victime sacrifiée par sa propre faiblesse à

l'intérêt des autres.

Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 42 / 94 题