Billet du prince de Talleyrand. -- Craintes des Alliés. --
Représentation à l'Opéra. -- Représentation aux Français. --
Fautes du parti royaliste. -- Visite du général Pozzo di Borgo.
-- L'empereur Alexandre. -- Sa noble conduite. -- Brochure de
monsieur de Chateaubriand. -- Son effet. -- Sa réception par
l'empereur Alexandre. -- Récit fait par monsieur de Lescour. --
Il se dément.
Ce fut dans cette soirée du jeudi que monsieur de Nesselrode me dit:
«Voulez-vous voir les documents sur lesquels nous avons hasardé la
marche sur Paris?
«--Assurément.
«--Tenez, les voilà».
Et il tira de son portefeuille un très petit morceau de papier déchiré
et chiffonné sur lequel il y avait écrit en encre sympathique: «Vous
tâtonnez comme des enfants quand vous devriez marcher sur des
échasses. Vous pouvez tout ce que vous voulez; veuillez tout ce que
vous pouvez. Vous connaissez ce signe; ayez confiance en qui vous le
remettra.»
Je ne crois pas me tromper d'un mot: ce billet, écrit par monsieur de
Talleyrand, après la retraite des Alliés de Montereau, leur arriva
près de Troyes, et les instructions données au porteur de cette
singulière lettre de créance influèrent beaucoup sur la décision qui
ramena les Alliés sur Paris. Toutefois, ce qui les décida, c'est que
la retraite était plus facile, pour quitter la France, par la Flandre
que par la Champagne déjà épuisée, désolée, irritée et prête à se
soulever contre eux.
Les étrangers étaient bien plus inquiets et bien plus étonnés de leur
séjour dans Paris que nous; ils n'étaient ni aveuglés par l'esprit de
parti, ni désillusionnés sur le prestige qu'inspirait le nom de
l'empereur Napoléon. Les prodiges de la campagne de France ne leur
permettaient pas de croire à la destruction si complète et si réelle
de l'armée, et ils s'attendaient à la voir surgir sous les pavés. Ce
sentiment se découvrait dans toutes leurs paroles, et ils avaient le
bon sens de se laisser peu rassurer par les nôtres dont ils
appréciaient la futilité sur bien des points.
Toutefois, nous avions raison en leur assurant que le pays était si
dégoûté, si fatigué, si affamé de tranquillité, si rassasié de gloire
qu'il avait complètement fait scission avec l'Empereur et ne demandait
que de la sécurité. Il n'y a jamais eu un moment où le sentiment
patriotique eut moins de force en France; peut-être l'Empereur, par
ses immenses conquêtes, l'avait-il affaibli en prétendant l'étendre.
Nous ne voyions guère des compatriotes dans un français de Rome ou de
Hambourg. Peut-être aussi, et je le crois plus volontiers, le système
de déception qu'il avait adopté dégoûtait-il la masse du pays. Les
bulletins ne parlaient jamais que de nos triomphes, l'armée française
était toujours victorieuse, l'armée ennemie toujours battue, et
pourtant, d'échec en échec, elle était arrivée des rives de la Moskowa
à celles de la Seine.
Personne ne croyait aux relations officielles. On s'épuisait à
chercher le mot de l'énigme, et les masses cessaient de regarder avec
autant d'intérêt les événements qu'il fallait deviner. Ce n'était plus
la _chose publique_ que celle dont on n'avait point de relation exacte
et dont il était défendu de s'enquérir. L'Empereur avait tant
travaillé à établir que c'était _ses_ affaires et non les _nôtres_
qu'on avait fini par le prendre au mot. Et, quoi qu'on en ait pu
penser et dire depuis quelques années, en 1814, tout le monde, sans en
excepter son armée et les fonctionnaires publics, était tellement
fatigué qu'on n'aspirait qu'à se voir soulager d'une activité qui
avait cessé d'être dirigée par une volonté sage et raisonnée. La
toute-puissance l'avait enivré et aveuglé; peut-être n'est-il pas
donné à un homme d'en supporter le poids.
Le duc de Raguse m'a une fois expliqué ses relations avec l'Empereur
en une phrase qui est en quelque sorte applicable à la nation entière:
«Quand il disait: _Tout pour la France_, je servais avec enthousiasme;
quand il a dit: _la France et moi_ j'ai servi avec zèle; quand il a
dit: _Moi et la France_, j'ai servi avec obéissance; mais quand il a
dit: _Moi sans la France_, j'ai senti la nécessité de me séparer de
lui.»
Eh bien! la France en était là; elle ne trouvait plus qu'il
représentât ses intérêts; et comme tous les peuples, encore plus que
les individus, sont ingrats, elle oubliait les immenses bienfaits dont
elle lui était redevable et l'accablait de ses reproches. À son tour,
la postérité oubliera les aberrations de ce sublime génie et ses
petitesses. Elle poétisera le séjour de Fontainebleau; elle négligera
de le montrer, après ses adieux si héroïques aux aigles de ses vieux
bataillons, discutant avec la plus vive insistance pour obtenir
quelque mobilier de plus à emporter dans son exil, et elle aura
raison. Quand une figure comme celle de Bonaparte surgit dans les
siècles, il ne faut pas conserver les petites obscurités qui
pourraient ternir quelques-uns de ses rayons; mais il faut bien
expliquer comment les contemporains, tout en étant éblouis, avaient
cessé de trouver ces rayons vivifiants et n'en éprouvaient plus qu'un
sentiment de souffrance.
Le vendredi, de bonne heure, monsieur de Nesselrode nous fit dire que
les souverains iraient à l'Opéra. Aussitôt voilà nos gens en campagne
pour avoir des loges et nous y trouver en force. Les fleuristes furent
mises en réquisition pour nous fournir des lis; nous en étions
coiffées, bouquetées, guirlandées. Les hommes avaient la cocarde
blanche à leur chapeau. Jusque-là tout était bien. J'ai la rougeur sur
le front de devoir raconter comme française l'attitude que nous eûmes
à ce spectacle.
D'abord, nous commençâmes par applaudir l'empereur Alexandre et le roi
de Prusse à tout rompre; ensuite, les portes de nos loges restèrent
ouvertes et, plus il pouvait y entrer d'officiers étrangers, plus nous
étions foulées, plus nous étions contentes. Il n'y avait pas un
sous-lieutenant russe ou prussien qui n'eût le droit et un peu la
volonté de les encombrer. J'avais deux ou trois généraux étrangers
dans la mienne qui trouvaient cette familiarité moins charmante et qui
les repoussaient à mon grand chagrin. Cependant j'avais lieu d'être un
peu consolée par leur présence même et par la visite des ministres
russes et du prince Auguste de Prusse, que je connaissais d'ancienne
date.
Un moment avant l'arrivée des souverains dans la loge impériale, des
jeunes gens _français_, des _nôtres_, étaient venus voiler d'un
mouchoir l'aigle qui surmontait les draperies qui la décoraient. À la
fin du spectacle, ces mêmes jeunes gens la brisèrent et l'abattirent à
coups de marteau au bruit de nos vifs applaudissements. J'y pris part
comme les autres gens de mon parti. Cependant je ne puis dire que ce
fut en sûreté de conscience; je sentais quelque chose qui me blessait,
sans trop savoir le définir. Sans doute, ces démonstrations avaient un
sous-entendu, c'était la chute de Bonaparte, le retour présumé de nos
princes que nous inaugurions; mais cela n'était pas assez clair.
Je n'éprouvai aucun sentiment de réticence, deux jours après, à la
Comédie Française, lorsqu'un homme étant sorti de dessus le théâtre,
un grand papier à la main, l'attacha avec des épingles au rideau et,
en se reculant, nous laissa voir les trois fleurs de lis remplaçant
l'aigle, ceci était net. L'enthousiasme fut au comble et l'empereur
Alexandre, en se levant dans sa loge et applaudissant lui-même,
prenait un engagement formel.
On chanta en son honneur de mauvais couplets sur l'air d'_Henry IV_
dont le dernier vers était: «Il nous rend un Bourbon.» Nouvel
enthousiasme; tout le monde fondait en larmes. Cette soirée ne me pèse
pas sur la conscience; mais je crois que celle de l'Opéra était tout
au moins une grande faute.
Les partis se persuadent trop facilement qu'ils sont _tout le monde_.
Nous aurions pu nous convaincre l'avant-veille que nous n'étions
qu'une fraction minime dans la nation, et pourtant nous allions de
gaieté de coeur affronter les sentiments honorables du pays et blesser
cruellement ceux de l'armée. Cette aigle, qu'elle avait portée
victorieuse dans toutes les capitales de l'Europe, nous semblions
l'offrir en holocauste aux habitants de ces mêmes capitales qui,
peut-être, ne nous honoraient guère de cette apparence de sentiments
antinationaux.
Sans doute, ce n'était pas plus notre but que notre pensée, mais,
assurément, il ne fallait pas beaucoup de malveillance pour
l'expliquer ainsi. Le parti abattu pouvait sincèrement en être
persuadé et il n'est pas étonnant qu'une pareille conduite ait
engendré ces longues haines qui ont tant de peine à s'éteindre. C'est
bien à regret que je l'avoue, mais le parti royaliste est celui qui a
le moins l'amour de la patrie pour elle-même; la querelle qui s'est
élevée entre les diverses classes a rendu la noblesse hostile au sol
où ses privilèges sont méconnus, et je crains qu'elle ne soit plus en
sympathie avec un noble étranger qu'avec un bourgeois français. Des
intérêts communs froissés ont établi des affinités entre les classes
et brisé les nationalités.
Ce vendredi, jour de l'Opéra, nous étions à dîner, la porte de la
salle à manger s'ouvrit avec fracas et un général russe s'y précipita
en valsant tout autour de la table et chantant:
«Ah! mes amis, mes bons amis, mes chers amis.»
Notre première pensée à tous fut qu'il était fou, puis mon frère
s'écria:
«Ah! c'est Pozzo.»
C'était lui, en effet. Les communications étaient tellement
difficiles, sous le régime impérial, que, malgré l'intimité qui
existait entre nous, nous ignorions même qu'il fût au service de la
Russie. Lui n'avait su où nous trouver que peu d'instants avant celui
où il arrivait avec tant d'empressement. Il nous accompagna à l'Opéra
et, depuis ce temps, je n'ai guère été un jour sans le voir, au moins
une fois. Il a été un des moyens par lesquels j'ai été initiée dans
les affaires, non que je m'en mêlasse, mais il trouvait en moi sûreté,
intérêt, discrétion, et il se plaisait à _sfoggursi_, comme il disait,
auprès de moi. Je m'y prêtais d'autant plus volontiers que j'ai
toujours aimé à faire de la politique _en amateur_.
Je trouve que, lorsqu'on n'est pas assez heureusement organisé pour
s'occuper exclusivement et religieusement du sort futur qui doit nous
être éternel, ce qu'il y a de plus digne d'intérêt pour un esprit
sérieux c'est l'état actuel des nations sur la terre.
Mes relations russes m'avaient appris qu'en sortant, le 4, du
Théâtre-Français, où il avait applaudi l'inauguration des fleurs de
lis, l'empereur Alexandre devait monter en voiture pour se rendre au
quartier général de l'armée. Le général Pozzo restait accrédité auprès
du gouvernement provisoire, c'est à dire devait lui communiquer les
ordres d'Alexandre. Les précautions prises dans cette circonstance par
les Alliés pour assurer leur retraite sans repasser par Paris prouvent
combien ce fantôme d'armée qu'ils allaient trouver devant eux leur
causait encore d'effroi et l'influence qu'exerçait sur eux le grand
nom de Napoléon.
En France, il ne pouvait plus rien. Aucune sympathie ne s'y attachait.
Il avait eu beau appeler les normands et les bretons au secours des
bourguignons et des champenois et ressusciter ainsi les anciens noms
de provinces, ces fantasmagories, où naguère il était aussi heureux
qu'habile, avaient perdu leur prestige avec celui de la victoire; et
le breton ne s'était pas senti plus électrisé que l'habitant du
Finistère. Soit qu'ils ignorassent cette disposition, soit qu'ils
craignissent le réveil, toujours est-il que ce n'était pas sans un
effroi continu, avec redoublements, que les étrangers se voyaient dans
la capitale de la France.
La nouvelle de négociations entamées entre le prince de Schwarzenberg
et le maréchal Marmont suspendit le départ de l'empereur de Russie. On
ne peut s'empêcher de reconnaître que la conduite sage, modérée,
généreuse de ce souverain justifiait l'enthousiasme que nous lui
montrions. Il était alors âgé de trente-sept ans, mais il paraissait
plus jeune. Une belle figure, une plus belle taille, l'air doux et
imposant tout à la fois, prévenaient en sa faveur; et la confiance
avec laquelle il se livrait aux Parisiens, allant partout sans escorte
et presque seul, avait achevé de lui gagner les coeurs. Il était adoré
de ses sujets.
Je me rappelle, quelques semaines plus tard, être arrivée au spectacle
au moment où il entrait dans sa loge. La porte en était gardée par
deux grands colosses de sa garde, se tenant dans la rigueur du
maintien militaire et n'osant se déranger pour essuyer leur visage
tout inondé de larmes. Je demandai à un officier russe ce qui les
mettait en cet état:
«Ah! me répondit-il négligemment, c'est que l'Empereur vient de passer
et probablement ils ont réussi à toucher son vêtement.»
Un pareil bonheur était si grand qu'ils ne savaient l'exprimer que par
des pleurs d'attendrissement. J'ai souvent vu l'Empereur, j'ai même eu
l'honneur de danser, la polonaise avec lui sans en pleurer de bonheur
comme ses gardes. Mais j'étais assez frappée de sa supériorité pour
regretter vivement que nos princes lui ressemblassent si peu. Ce n'est
que quelques années plus tard que la mysticité a développé en lui une
disposition soupçonneuse qui a fini par être portée jusqu'à la
démence. Tous les mémoires contemporains s'accorderont à reconnaître
en lui deux hommes tout à fait différents selon l'époque où ils en
parleront; l'année 1814 a été l'apogée de sa gloire.
La brochure de monsieur de Chateaubriand, _Bonaparte et les Bourbons_,
imprimée avec une rapidité qui ne répondait pas encore à notre
impatience, parut. Je me rappelle l'avoir lue dans des transports
d'admiration et avec des torrents de larmes dont j'ai été bien
honteuse lorsqu'elle m'est retombée sous la main, quelques années plus
tard. L'auteur a fait si complètement le procès à ce factum de parti
par l'encens qu'il a brûlé sur l'autel de Sainte-Hélène qu'il l'a jugé
plus sévèrement que personne. Forcée d'avouer combien j'étais associée
à son erreur, j'aurais bien mauvaise grâce à lui en faire un crime.
Les étrangers, moins aveuglés que nous, sentaient toute la portée de
cet ouvrage, et l'empereur Alexandre particulièrement s'en tint pour
offensé. Il n'oubliait pas avoir vécu dans la déférence de l'homme si
violemment attaqué. Monsieur de Chateaubriand se rêvait déjà un homme
d'État; mais personne que lui ne s'en était encore avisé. Il mit un
grand prix à obtenir une audience particulière d'Alexandre.
Je fus chargée d'en parler au comte de Nesselrode. Il l'obtint.
L'Empereur ne le connaissait qu'en sa qualité d'écrivain; on le fit
attendre dans un salon avec monsieur Étienne, auteur d'une pièce que
l'Empereur avait vue représenter la veille. L'Empereur, en traversant
ses appartements pour sortir, trouva ces deux messieurs; il parla
d'abord à Étienne de sa pièce, puis dit un mot à monsieur de
Chateaubriand de sa brochure qu'il prétendit n'avoir pas encore eu le
temps de lire, prêcha la paix entre eux à ces messieurs, leur assura
que les gens de lettres devaient s'occuper d'amuser le public et
nullement de politique et passa sans lui avoir laissé l'occasion de
placer un mot. Monsieur de Chateaubriand lança un coup d'oeil peu
conciliateur à Étienne et sortit furieux.
Le comte de Nesselrode, qui en était pourtant fâché, ne pouvait
s'empêcher de rire un peu en racontant les détails de cette entrevue.
Je n'ai jamais su au juste si cette assimilation avec Étienne était
une malice ou une erreur de l'Empereur. Monsieur de Chateaubriand
avait cependant pris quelques précautions pour l'éviter. Dès le
lendemain de l'entrée des Alliés, il s'était affublé d'un uniforme de
fantaisie par-dessus lequel un gros cordon de soie rouge, passé en
bandoulière, supportait un immense sabre turc qui traînait sur tous
les parquets avec un bruit formidable. Il avait certainement beaucoup
plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique
écrivain; ce costume lui valut quelques ridicules, même aux yeux de
ses admirateurs les plus dévoués.
Je ne sais plus quel jour de cette semaine aventureuse un de mes
parents m'assura connaître un officier qui disait avoir reçu, le jour
de la bataille de Paris, l'ordre, apporté par monsieur de Girardin, de
faire sauter le dépôt de poudre des Invalides. Cela se répéta dans mon
salon et parvint aux oreilles de monsieur de Nesselrode; il me demanda
si je pouvais savoir le nom de cet officier et obtenir des détails sur
cette aventure. J'appelai la personne qui l'avait racontée. Elle
répéta que monsieur de Lescour, officier d'artillerie commandant aux
Invalides, avait été appelé le mardi soir à la brume, à la grille de
l'hôtel, qu'il y avait trouvé monsieur le comte Alexandre de Girardin
à cheval et couvert de poussière, qu'il lui avait donné l'ordre
formel, de la part de l'Empereur, de faire sauter les poudres; que
monsieur de Lescour n'ayant pu retenir un mouvement d'horreur,
monsieur de Girardin lui avait dit:
«Est-ce que vous hésitez, monsieur?»
Lescour, craignant alors qu'un autre ne fût chargé de la fatale
commission, s'était remis, et avait répondu:
«Non, mon général, je n'hésite jamais à obéir à mes chefs.»
Que, sur cette réponse, monsieur de Girardin était reparti au galop.
On offrait, au reste, de m'amener monsieur de Lescour le lendemain
matin. Monsieur de Nesselrode me pria d'y consentir. Le duc de Maillé,
présent à ce récit, se rappela avoir vu monsieur de Girardin sur le
pont Louis XVI, le jour et à l'heure indiqués, passant à cheval très
vite et avoir été étonné de lui voir tourner à droite, en effet, du
côté des Invalides. Monsieur de Lescour vint chez moi le lendemain;
j'avais préalablement reçu un billet du comte de Nesselrode qui me
demandait de le lui envoyer. Il y alla, fut présenté à l'empereur
Alexandre, reçut force compliments et la croix de Sainte-Anne. Il
revint chez moi dans des transports de joie et de reconnaissance. Il
me parut un homme fort simple et fort véridique.
Quelques jours après, la princesse de Vaudémont, sa protectrice, le
tança vertement d'avoir publié cette affaire. On le mena déjeuner chez
madame de Vintimille. Mesdames de Girardin et Greffulhe, ses nièces,
s'y trouvèrent; elles pleurèrent beaucoup. Le général Clarke, auquel
Lescour était accoutumé d'obéir comme ministre de la guerre, lui
reprocha de s'être vendu à l'_ennemi_. On l'entoura, on le pressa; on
voulut obtenir de lui un démenti. Il n'y consentit pas tout à fait,
mais on l'amena à signer une déclaration où, en confirmant avoir reçu
l'ordre verbal d'un officier supérieur, il ajoutait que le jour était
tellement tombé qu'il n'était pas sûr de l'avoir reconnu et pouvait
bien s'être trompé en le nommant. En sortant de là, il vint chez moi
me raconter ce qu'il avait fait.
«Monsieur de Lescour, lui dis-je, vous vous êtes perdu. Quand on
avance des faits d'une pareille gravité, il faut en être tellement sûr
qu'aucune circonstance ne puisse faire varier sur le moindre détail,
et c'en est un bien important que celui sur lequel vous vous êtes
rétracté. Je comprends que cela doit donner de grands doutes sur votre
véracité, et les personnes qui ont arraché ce désaveu à votre
faiblesse seront les premières à en profiter pour vous inculper.
Le pauvre homme en convenait et était au désespoir; le résultat que je
lui avais annoncé ne tarda pas. Il fut promptement établi que
monsieur de Lescour était un misérable aventurier qui avait inventé
toute cette fable pour se faire un sort; on lui donna vite une petite
place à Cette où on l'envoya. Monsieur de Girardin ne tarda pas à être
en faveur auprès de nos princes et le pauvre Lescour a été persécuté
par lui. Je ne l'ai jamais revu et je ne sais ce qu'il est devenu.
Il est généralement convenu de repousser cette circonstance comme
fausse. Cependant, quand je rapproche ce récit du départ précipité de
madame Bertrand, exécuté sur un ordre de son mari, des sollicitations
passionnées de monsieur de La Touche pour nous faire partir ce même
jour, de la visite rapide et silencieuse de monsieur de Girardin à
l'état-major où il se contenta de prendre connaissance de la
capitulation avant de retourner à Juvisy où l'Empereur l'attendait, et
enfin de la rencontre que monsieur de Maillé en fit sur le pont et du
chemin qu'il lui vit prendre, qui, assurément, n'était pas celui d'un
homme très pressé de se rendre à Fontainebleau, j'avoue que je suis
assez portée à croire à la véracité de monsieur de Lescour et à le
regarder comme une victime sacrifiée par sa propre faiblesse à
l'intérêt des autres.