Mes opinions en 1814. -- Dispositions du parti royaliste. --
Arrivée du premier officier russe. -- Message du comte de
Nesselrode. -- Prise de la cocarde blanche. -- Aspect du
boulevard. -- Entrée des Alliés. -- Dîner chez moi. --
Déclaration des Alliés. -- Conseil chez le prince de Talleyrand.
-- Le marquis de Vérac. -- Réunion chez monsieur de Morfontaine.
-- Attitude des officiers russes. -- Bivouac des cosaques aux
Champs-Élysées.
Il serait assurément fort peu intéressant pour un autre de connaître
mes opinions personnelles en 1814. Mais c'est une recherche qui
m'amuse de me rendre ainsi compte de moi-même aux différentes époques
de ma vie et d'observer les variations qui les ont marquées.
J'avais perdu en grande partie mon anglomanie; j'étais redevenue
française, si ce n'est politiquement, du moins socialement; et, comme
je l'ai dit déjà, le cri des sentinelles ennemies m'avait plus
affectée que le bruit de leur canon. J'avais éprouvé un mouvement très
patriotique, mais fugitif. J'étais de position, de tradition, de
souvenir, d'entourage et de conviction royaliste et légitimiste. Mais
j'étais bien plus antibonapartiste que je n'étais bourbonienne; je
détestais la tyrannie de l'Empereur que je voyais s'exercer.
Je considérais peu ceux de nos princes que j'avais vus de près. On
m'assurait que Louis XVIII était dans d'autres principes. L'extrême
animosité qui existait entre sa petite Cour et celle de monsieur le
comte d'Artois pouvait le faire espérer. J'avais quitté l'Angleterre
avant que les vicissitudes de l'exil l'y eussent amené, et je me
prêtais volontiers à écouter les éloges que ma mère faisait du Roi,
malgré le tort qu'il avait, à ses yeux, d'être un constitutionnel de
1789.
C'était sur ce tort même que se fondaient mes espérances; car, en me
recherchant bien, je me retrouve toujours aussi libérale que le
permettent les préjugés aristocratiques qui m'accompagneront, je
crains, jusqu'au tombeau.
Les combinaisons de la société politique en Angleterre n'ont jamais
cessé de me paraître ce qu'il y a de plus parfait dans le monde.
L'égalité complète et réelle devant la loi qui, en assurant à chaque
homme son indépendance, lui inspire le respect de soi-même, d'une
part, et, de l'autre, les grandes existences sociales qui créent des
défenseurs aux libertés publiques et font de ces patriciens les chefs
naturels du peuple lequel leur rend en hommage ce qu'il en reçoit en
protection, voilà ce que j'aurais désiré pour mon pays; car je ne
conçois la liberté, sans licence, qu'avec une forte aristocratie.
C'est ce que personne, ni le peuple, ni la bourgeoisie, ni la
noblesse, ni le Roi, n'ont compris. L'égalité chez nous est une
maladie de la vanité. Sous prétexte de cette égalité, chacun prétend à
s'élever et à dominer, sans vouloir reconnaître que, pour conserver
des inférieurs, il faut consentir à admettre, sans regret, des
supérieurs.
Le mercredi 31 mars, pour renouer le fil de mon discours, dès sept
heures du matin, monsieur de Glandevèse était chez nous. Il venait
consulter mon père sur la convenance de prendre la cocarde blanche. Un
immense nombre de personnes, disait-il, y étaient disposées. Mon père
l'engagea à calmer leur zèle pendant quelques heures; il ne fallait
pas qu'une pareille tentative échouât. Il était donc prudent
d'attendre le moment où les Alliés feraient leur entrée, c'est-à-dire
jusqu'à midi.
Monsieur de Glandevèse et mon frère allèrent porter ces paroles aux
différentes réunions. Mon père, de son côté, apprit bientôt que le
maréchal Moncey, commandant de la garde nationale de Paris, était
parti dans la nuit après avoir fait appeler le duc de Montmorency,
commandant en second, et lui avoir fait remise de toute son autorité.
Mon père se rendit chez le duc de Laval, dans l'espoir qu'il pourrait
décider son cousin à se déclarer pour la cause que nous voulions voir
triompher.
Il était dix heures, à peu près. Nous étions, ma mère et moi, à une
fenêtre d'entresol, lorsque nous vîmes venir de loin un officier
russe, suivi de quelques cosaques. Arrivé tout près de nous, il
demanda où demeurait madame de Boigne; en même temps, il leva la tête
et je reconnus le prince Nikita Wolkonski, une de mes anciennes
connaissances. Il me vit en même temps, sauta à bas de son cheval,
entra dans la maison; son escorte s'établit dans la cour, et deux
cosaques se placèrent en vedette en avant de la porte cochère qui
resta ouverte. J'ai toujours considéré comme une marque de la frayeur
qu'inspirait encore au peuple le gouvernement impérial qu'elle eût pu
vaincre la badauderie parisienne dans cette circonstance.
Malgré la curiosité que devaient inspirer ces cosaques (les premiers
que l'on eût vus dans Paris), pendant une heure que dura la visite du
prince Wolkonski, non seulement il ne se fit pas de rassemblement
devant la porte, mais les passants ne s'arrêtèrent pas un instant.
Et, s'ils avaient été plus religieux, ils se seraient volontiers
signés pour exorciser le danger d'avoir seulement entrevu un spectacle
qui leur semblait compromettant.
Le prince Wolkonski, comme on peut croire, fut reçu avec joie. Il me
dit tout de suite que le comte de Nesselrode l'avait chargé de venir
chez nous nous porter l'assurance de toute espèce de sécurité et de
protection, et puis demander à mon père quelles étaient les espérances
raisonnables et possibles de notre parti, l'empereur Alexandre
arrivant sans aucune décision prise. Nous envoyâmes chercher mon père
chez le duc de Laval. Le prince Nikita lui répétait ses questions,
lorsque mon cousin, Charles d'Osmond, encore presque enfant, entra
dans la chambre tout essoufflé, criant, pleurant d'enthousiasme.
«La voilà, la voilà, disait-il; elle est prise, prise sans
opposition!»
Et il nous montrait son chapeau orné d'une cocarde blanche. Il venait
du boulevard, et allait y retourner. Mon père, en s'adressant à
Wolkonski, lui dit:
«Je ne saurais, prince, vous faire une meilleure réponse; vous voyez
ce que ces couleurs excitent d'amour, de zèle et de passion.
«--Vous avez raison, monsieur le marquis, je vais faire mon rapport de
ce que j'ai vu et j'espère, dans ma route, en recevoir partout la
confirmation».
Le prince Wolkonski m'a dit depuis qu'ayant gagné la barrière par les
rues, il n'avait trouvé sur son chemin que des démonstrations de
tristesse et d'inquiétude et pas une de joie et d'espérance. Je pense
qu'il fit son rapport complet, car certainement l'empereur Alexandre
entra dans Paris avec la même irrésolution où il était le matin.
Nous allâmes, ma mère et moi, nous placer dans l'appartement de madame
Récamier. Elle était alors à Naples, mais monsieur Récamier conservait
sa maison dans la rue Basse-du-Rempart. Nous nous trouvions à un
premier, tout à fait au niveau du boulevard, dans la partie la plus
étroite de la rue. Mon père, en nous y installant, nous fit promettre
de ne donner aucun signe qui pût paraître une manifestation d'opinion
et de ne recevoir aucunes visites qui pussent attirer l'attention. Il
pensait que ces ménagements étaient dus à l'hospitalité et aux
sentiments très modérés de monsieur Récamier.
Bientôt nous vîmes passer sur le pavé du boulevard un groupe de jeunes
gens portant la cocarde blanche, agitant leurs mouchoirs, criant: Vive
le Roi. Mais qu'il était peu considérable! J'y reconnus mon frère. Ma
mère et moi échangeâmes un regard douloureux et inquiet; nous
espérâmes encore qu'il s'augmenterait. Il n'osait pas s'avancer au
delà de la rue Napoléon (depuis rue de la Paix); il allait de là à la
Madeleine, puis retournait sur ses pas. Nous le revîmes jusqu'à cinq
fois sans pouvoir nous faire l'illusion qu'il eût en rien grossi.
Notre anxiété devenait de plus en plus cruelle.
Il était certain que, si cette levée de boucliers restait sans effet,
tous ceux qui s'y étaient prêtés seraient perdus; et, au fond, cela
était juste. Ce sentiment était peint dans les yeux de tous ceux qui
voyaient passer ces pauvres jeunes gens à cocarde blanche. Ils
n'inspiraient pas de colère, point de haine, encore moins
d'enthousiasme. Mais on les regardait avec une espèce de pitié, comme
des insensés et des victimes dévouées. Plusieurs passants montraient
de l'étonnement, mais personne ne s'opposait à leur action ni ne les
molestait en aucune façon.
Enfin, à deux heures, l'armée alliée commença à défiler devant nous.
Les tourments que j'éprouvais depuis le matin étaient trop intimes
pour que mon patriotisme trouvât place dans mon coeur, et j'avoue que
je n'éprouvai que du soulagement.
À mesure que la tête de la colonne approchait, quelques cocardes
blanches honteuses sortaient des poches, se plaçaient sur les chapeaux
et se pavanaient sur les contre-allées, mais c'était encore bien peu
nombreux, quoique le mouchoir blanc que les étrangers portaient tous à
leur bras, en signe d'alliance, eût été tout de suite pris par la
population pour une manifestation bourbonienne.
Notre fidèle escorte de jeunes gens entourait les souverains, criant à
tue-tête et se multipliant, le plus qu'elle pouvait, par son zèle et
son activité. Les femmes ne se ménageaient pas; les mouchoirs blancs
s'agitaient et les acclamations partaient aussi des fenêtres. Autant
les souverains avaient trouvé Paris morne, silencieux et presque
désert jusqu'à la hauteur de la place Vendôme, autant il leur parut
animé et bruyant depuis là jusqu'aux Champs-Élysées.
Faut-il avouer que c'était dans ce lieu que la faction antinationale
s'était donné rendez-vous pour accueillir l'étranger et que cette
faction était composée principalement de la noblesse? Avait-elle tort?
avait-elle raison? Je ne saurais le décider à présent; mais, alors,
notre conduite me paraissait sublime. Pour beaucoup, elle était fort
désintéressée, si toutefois l'esprit de parti peut jamais être
considéré comme désintéressé; pour tous elle était ennoblie par le
danger personnel.
Toutefois, même au milieu de nos haines et de nos engouements du
moment, je trouvai parfaitement stupide et inconvenante la conduite de
Sosthène de La Rochefoucauld, allant, avec autorisation de l'empereur
Alexandre, mettre la corde au col de la statue de l'empereur Napoléon
pour la précipiter du haut de la colonne. Rendons tout de suite la
justice aux jeunes gens de la hardie promenade du matin qu'ils se
refusèrent à cette sotte entreprise, et que Sosthène ne trouva pour
l'accompagner que des Maubreuil, des Sémallé et autres aventuriers de
cette espèce.
J'ai oublié de dire que le comte de Nesselrode m'avait fait avertir
par le prince Nikita qu'il me demandait à dîner pour ce jour-là.
J'avais engagé le prince à venir aussi. J'aperçus sur le boulevard
quelques personnes que j'étais bien aise de réunir à ces messieurs;
mais, fidèle à la promesse donnée à mon père, j'allai moi-même dans la
rue pour le leur proposer. Je ne me rappelle positivement que de
monsieur de Chateaubriand, d'Alexandre de Boisgelin et de Charles de
Noailles.
Nous étions tous réunis lorsque le prince Wolkonski et un de ses
camarades, Michel Orloff, arrivèrent: ils m'apportaient un billet de
monsieur de Nesselrode. En s'excusant de ne pouvoir venir, il
m'envoyait à sa place un papier qui, disait-il, obtiendrait facilement
son pardon, en attendant que lui-même vînt le chercher le soir.
C'était la déclaration qu'on allait afficher et qui annonçait
l'intention des Alliés de ne traiter ni avec l'Empereur, ni avec aucun
individu de sa famille. Elle était le résultat de la conférence tenue
chez monsieur de Talleyrand au moment où l'empereur Alexandre y était
arrivé. Il l'avait commencée par ces mots:
«Hé bien! nous voilà dans ce fameux Paris! C'est vous qui nous y avez
amenés, monsieur de Talleyrand. Maintenant il y a trois partis à
prendre: traiter avec l'empereur Napoléon, établir la Régence ou
rappeler les Bourbons.
«--L'Empereur se trompe, répondit monsieur de Talleyrand; il n'y a pas
trois partis à prendre, il n'y en a qu'un à suivre et c'est le
dernier qu'il a indiqué. Tout puissant qu'il est, il ne l'est pas
assez pour choisir. Car, s'il hésitait, la France, qui attend ce
salaire des chagrins et des humiliations qu'elle dévore en ce moment,
se soulèverait en masse contre l'invasion, et Votre Majesté Impériale
n'ignore pas que les plus belles armées se fondent devant la colère
des peuples.
«--Hé bien! reprit l'Empereur, voyons donc ce qu'il y a à faire pour
atteindre votre but; mais je ne veux rien imposer, je ne puis que
céder aux voeux exprimés du pays.
«--Sans doute, Sire; il ne faut que les mettre dans la possibilité de
se faire entendre.»
Ce dialogue me fut rapporté, le lendemain même, par un des assistants
au conseil.
Le comte de Nesselrode vint le soir; je laisse à penser s'il fut bien
accueilli. Nous avions si souvent fait de l'antibonapartisme, je ne
dirai pas _avec_, il est trop diplomate, mais _devant_ lui, qu'il
n'avait pas besoin de s'informer de nos dispositions du moment.
Je ne puis me refuser à rappeler une petite malice qui m'a amusée dans
le temps, et surtout depuis 1830, où monsieur de Vérac s'est trouvé
légitimiste tellement inébranlable. Pour atteindre à cette
immutabilité, il avait commencé par être chambellan de Napoléon et des
plus empressés. Ayant appris que des officiers russes dînaient chez
moi, il y vint le soir afin de leur demander un laissez-passer pour
aller, au camp des Alliés, voir monsieur de Langeron, son parent et
son ami. Pendant que ces messieurs causaient, il s'approcha de moi et
me dit tout bas, et d'un ton de voix émue:
«Et l'Empereur? a-t-on de ses nouvelles? Que fait-il? Sait-on où il
est?»
Je le compris très bien, mais j'affectai de me tromper, et je lui
répondis également tout bas:
«Il loge chez monsieur de Talleyrand».
Monsieur de Vérac fut complètement déconcerté; mais le plaisant c'est
qu'il n'osa jamais relever ma méprise et expliquer de quel Empereur il
s'informait. C'est la seule petite vengeance que j'ai exercée contre
la chambellanerie impériale.
Le comte de Nesselrode causa longtemps avec mon père des choses et des
personnes. Entre autres, il lui demanda s'il croyait qu'on dût laisser
la police à monsieur Pasquier. Mon père lui répondit qu'elle ne
pouvait être dans des mains plus habiles et plus probes, que, s'il
consentait à en rester chargé, on devait regarder son accession comme
une bonne fortune et qu'on pouvait se fier entièrement à sa parole.
Je ne me souviens plus si c'est ce soir-là ou le lendemain qu'il y eut
une réunion royaliste chez monsieur de Mortefontaine; elle envoya une
députation chez l'empereur Alexandre pour exprimer ses voeux. Je me
rappelle seulement que mon père en revint harassé, dégoûté, désolé;
toutes les folies de l'émigration et de la plus sotte opposition s'y
étaient montrées triomphantes. On ne parlait que de victoire, que de
vexation, que de vengeance contre ses compatriotes, tandis qu'on était
suppliant aux pieds d'un souverain étranger, dans sa propre patrie.
Sosthène de La Rochefoucauld était déjà un des grands coryphées de ce
charivari d'absurdités.
Mon salon ne désemplissait pas; tous les jeunes gens qui avaient été
les camarades de mon frère dans la promenade du boulevard y passaient;
et, quoique ce fût une bien faible armée pour amener un changement de
dynastie, cela suffisait pour faire foule dans de petits appartements,
d'autant que les gens de ma société habituelle y venaient, aussi bien
que les étrangers.
Je ne puis assez vanter la parfaite convenance des officiers russes
dans cette circonstance; ils n'étaient occupés qu'à nous combler de
prévenances et de grâces et à relever notre situation à nos propres
yeux; ils n'avaient que des paroles d'éloges et d'admiration pour
notre brave armée. Il ne leur est pas échappé un propos qui pût
blesser ou offenser un français, de quelque parti qu'il fût. Telle
était la volonté de leur maître; elle a été scrupuleusement suivie et
sans qu'il parût leur coûter.
C'était toujours avec un ton de déférence qu'ils parlaient de la
France. Peut-être était-ce la meilleure manière de rehausser leurs
succès; mais il y avait de la grandeur à concevoir cette idée. Elle ne
pouvait entrer que dans une âme généreuse. Celle de l'empereur
Alexandre l'était beaucoup à cette époque. Il n'avait pas encore
atteint l'âge où l'exercice du pouvoir absolu et une maladie
héréditaire qui se développe gâte l'heureux naturel des souverains de
la Russie et les rend le fléau du monde.
À ce commencement du printemps de 1814, il faisait un temps
magnifique; tout Paris était dehors. Il n'y a dans cette ville ni
bataille, ni occupation, ni émeute, ni trouble d'aucun genre qui
puisse exercer d'influence sur la toilette des femmes. Le mardi, elles
se promenaient empanachées sur les boulevards, au milieu des blessés,
et affrontant les obus. Le mercredi, elles étaient venues voir défiler
l'armée alliée. Le jeudi, elles portaient leurs élégants costumes au
bivouac des cosaques dans les Champs-Élysées.
C'était un singulier spectacle pour les yeux et pour les esprits que
ces habitants du Don suivant paisiblement leurs habitudes et leurs
moeurs au milieu de Paris. Ils n'avaient ni tentes, ni abri d'aucune
espèce; trois ou quatre chevaux étaient attachés à chaque arbre et
leurs cavaliers assis près d'eux, à terre, causaient ensemble d'une
voix très douce en accents harmonieux. La plupart cousaient: ils
raccommodaient leurs hardes, en taillaient et en préparaient de
neuves, réparaient leurs chaussures, les harnais de leurs chevaux ou
façonnaient à leur usage leur part du pillage des jours précédents.
C'étaient cependant les cosaques réguliers de la garde, et, comme ils
ne faisaient que rarement le service d'éclaireurs, ils étaient moins
heureux à la maraude que leurs frères, les cosaques irréguliers.
Leur uniforme était très joli: le large pantalon bleu, une tunique en
dalmatique également bleue, rembourrée à la poitrine et serrée
fortement autour de la taille par une large ceinture de cuir noir
verni, avec des boucles et ornements en cuivre très brillants, qui
portaient leurs armes. Ce costume semi-oriental et leur bizarre
attitude à cheval, où ils sont tout à fait debout, l'élévation de leur
selle les dispensant de plier les genoux, les rendaient un objet de
grande curiosité pour le badaud de Paris. Ils se laissaient approcher
très facilement, surtout par les femmes et les enfants qui étaient
positivement sur leurs épaules.
J'ai vu des femmes prendre leur ouvrage dans leurs mains pour mieux
examiner comment ils travaillaient. De temps en temps, ils s'amusaient
à faire une espèce de grognement; les curieuses reculaient
épouvantées. Alors ils poussaient des cris de joie et faisaient des
éclats de rire auxquels prenaient part celles qu'ils avaient alarmées.
Ils se laissaient moins approcher par les hommes; mais ils ne les
éloignaient que par un geste calme et doux de la main accompagné d'un
mot qui, probablement, répondait à _Au large_, de nos sentinelles. Il
est évident que personne ne s'exposait à braver cette consigne. Elle
n'était pas complètement rigoureuse, car, si un homme se trouvait avec
des femmes ou des enfants, ils n'y faisaient pas attention.
Il y avait bonne raison pour qu'ils se tinssent près de leurs
chevaux, car jamais, sous aucun prétexte, ils ne faisaient un pas. Dès
qu'ils n'étaient pas assis par terre, ils étaient à cheval. Pour
circuler dans l'intérieur du bivouac d'un bout à l'autre, ils
montaient à cheval. Et on les voyait aussi tenant leur lance d'une
main et une cruche ou une gamelle ou même un verre de l'autre, aller
faire les affaires de leur petit ménage.
Je dis un verre, parce que j'en ai vu un se lever tranquillement,
monter à cheval, prendre sa lance, se pencher jusqu'à terre pour y
ramasser une gourde, aller à trente pas de là prendre de l'eau dans un
baquet qui était environné d'une garde, boire son eau et revenir à son
poste avec sa gourde vide, descendre de cheval, replacer sa lance dans
le faisceau et reprendre son travail.
Ces habitudes nomades nous semblaient si étranges qu'elles excitaient
vivement notre curiosité, et nous la satisfaisions d'autant plus
volontiers que nous étions persuadés que nos affaires allaient au
mieux. Le succès de parti nous déguisait l'amertume d'un bivouac
étranger aux Champs-Élysées. Je dois cette justice à mon père qu'il ne
partageait pas cette impression et que je ne pus jamais le décider à
venir voir ce spectacle qu'il s'obstinait à trouver encore plus triste
que curieux.