CHAPITRE IV

Retour en France. -- Position de mon père en 1790. -- Aventure

pendant un voyage en Corse. -- Séjour aux Tuileries. -- Rencontre

de la Reine; scène touchante. -- Départ de Mesdames. -- Fuite de

Varennes. -- Récit de la Reine. -- Louis XVI désapprouve

l'émigration. -- Acceptation de la Constitution. -- Opinions de

mon père. -- Il donne sa démission. -- Bonté du Roi pour lui. --

Départ de France et arrivée à Rome. -- L'abbé d'Osmond massacré à

Saint-Domingue. -- Le vicomte d'Osmond rejoint l'armée des

princes.

Au mois de janvier 1790, mon père retourna en France. Trois mois

après, nous l'y rejoignîmes. J'ai oublié de dire qu'il avait quitté

l'armée, en 1788, pour entrer dans la carrière diplomatique.

Préalablement, il avait été colonel du régiment de Barrois infanterie,

en garnison en Corse. Il y allait tous les ans.

Un de ces voyages donna lieu à un épisode bien peu important alors,

mais qui est devenu piquant depuis. Il était à Toulon logé chez

monsieur Malouet, intendant de la marine et son ami, attendant que le

vent changeât et lui permît de s'embarquer, lorsqu'on lui annonça un

gentilhomme corse demandant à le voir. Il le fit entrer; après

quelques politesses réciproques, ce monsieur lui dit qu'il désirait

retourner le plus promptement possible à Ajaccio, que, la seule

felouque qui fût dans le port étant nolisée par mon père, il le priait

de permettre au patron de l'y laisser prendre son passage:

«Cela m'est impossible, monsieur, la felouque est à moi, mais je

serai très heureux de vous y offrir une place.

--Mais, monsieur le marquis, je ne suis pas seul, j'ai mon fils avec

moi et même ma cuisinière que je ramène.

--Hé bien, monsieur, il y aura une place pour vous et votre monde.»

Le Corse se confondit en remerciements. Le vent changea au bout de

quelques jours pendant lesquels il vint fréquemment voir mon père. On

s'embarqua. Lorsqu'on servit le dîner, auquel mon père invita les

passagers composés de quelques officiers de son régiment et des deux

Corses, il chargea un officier, monsieur de Belloc, d'appeler le jeune

homme, vêtu de l'habit de l'École militaire, qui lisait au bout du

bateau. Celui-ci refusa. Monsieur de Belloc revint irrité, il dit à

mon père:

«J'ai envie de le jeter à la mer, ce petit sournois, il a une mauvaise

figure. Permettez-vous, mon colonel?

«--Non, dit mon père en riant, je ne permets pas, je ne suis pas de

votre avis, il a une figure de caractère; je suis persuadé qu'il fera

son chemin.»

Ce petit sournois, c'était l'empereur Napoléon. Et, cette scène,

Belloc me l'a racontée dix fois: «Ah! si mon colonel avait voulu me

permettre de le jeter à la mer, ajoutait-il en soupirant, il ne

culbuterait pas le monde aujourd'hui!» (Il est inutile d'avertir que

ce propos d'émigré se tenait longtemps après).

Le lendemain de l'arrivée à Ajaccio, monsieur Buonaparte le père,

accompagné de toute sa famille, vint faire une visite de remerciements

à mon père. C'est de ce jour qu'ont commencé ses relations avec Pozzo

di Borgo. Mon père rendit une visite à madame Buonaparte. Elle

habitait à Ajaccio une petite maison des meilleures de la ville, sur

la porte de laquelle était écrit en coquilles d'escargot: _Vive

Marbeuf_. Monsieur de Marbeuf avait été le protecteur de la famille

Buonaparte. La chronique disait que madame Buonaparte en avait été

fort reconnaissante. Lors de la visite de mon père, elle était encore

une très belle femme: il la trouva dans sa cuisine, sans bas, avec un

simple jupon attaché sur une chemise, occupée à faire des confitures.

Malgré sa beauté, elle lui parut digne de son emploi.

Après avoir été chargé d'une commission relative aux Hollandais

réfugiés en 1788, mon père fut nommé ministre à la Haye, et il était

dans cette situation lors de notre séjour en Angleterre. Une querelle

entre le prince d'Orange et l'ambassadeur de France avait fait décider

à la Cour de Versailles qu'elle n'enverrait plus qu'un ministre en

Hollande. La République ne voulait recevoir qu'un ambassadeur. Cette

tracasserie empêchait mon père de se rendre à son poste; il prenait

d'autant plus patience qu'il espérait arriver par là au rang

d'ambassadeur qu'il n'aurait pu avoir d'emblée.

La ville de Versailles avait fait des réflexions sur le dommage que

lui causait l'absence de la Cour. L'effervescence s'était calmée, et

elle regrettait les tristes journées d'octobre. Au retour de ma mère,

elle fut on ne saurait mieux accueillie par ceux-là mêmes qui

déblatéraient le plus contre elle à son départ; toutefois nous n'y

restâmes pas longtemps. Nous commençâmes par aller passer l'été à

Bellevue; et nous habitâmes, l'hiver suivant, un appartement dans le

pavillon de Marsan, aux Tuileries.

J'ai parfaitement présente une scène de cet été. Je n'avais pas vu la

Reine depuis bien des mois. Elle vint à Bellevue sous l'escorte de la

garde nationale; j'étais élevée dans l'horreur de cet habit. La Reine,

je crois, était déjà à peu près prisonnière, car ce monde ne la

quittait jamais. Toujours est-il que, lorsqu'elle m'envoya chercher,

je la trouvai sur la terrasse entourée de gardes nationaux. Mon petit

coeur se gonfla à cet aspect et je me mis à sangloter. La Reine

s'agenouilla, appuya son visage contre le mien et les voilà tous deux

de mes longs cheveux blonds, en me sollicitant de cacher mes larmes.

Je sentis couler les siennes. J'entends encore son «_paix, paix_, mon

Adèle»; elle resta longtemps dans cette attitude.

Tous les spectateurs étaient émus, mais il fallait l'incurie de

l'enfance pour oser le témoigner dans ces moments où tout était

danger. Je ne sais si cette scène fut rapportée, mais la Reine ne

revint plus à Bellevue, et c'est la dernière fois que je l'aie vue

autrement que de loin pendant mon séjour aux Tuileries. J'ai conservé

de ce moment une impression qui est encore très vive. Je peindrais son

costume. Elle était en _Pierrot de linon_ blanc, brodé en branches de

lilas de couleur, un fichu bouffant, un grand chapeau de paille dont

les larges rubans lilas flottants se rattachaient par un gros noeud à

l'endroit où le fichu croisait.

Pauvre princesse, pauvre femme, pauvre mère, à quel affreux sort elle

était réservée! Elle se croyait bien malheureuse alors, ce n'était que

le commencement de ses peines! Son fils, le second Dauphin, l'avait

accompagnée à Bellevue, et il jouait avec mon frère dans le sable. Les

gardes nationaux se mêlaient à ces jeux, et les deux enfants étaient

trop jeunes pour en être gênés. Je ne m'en serais pas approchée pour

l'empire du monde. Je restai près de la Reine qui me tenait par la

main. On m'a dit depuis qu'elle s'était crue obligée d'expliquer à sa

suite que le premier Dauphin m'aimait beaucoup, qu'elle ne m'avait pas

vue depuis sa mort et que c'était là le motif de notre mutuelle

sensibilité.

Loin de se calmer, la Révolution devenait de plus en plus menaçante.

Le Roi, qui formait le projet de quitter Paris, désirait en éloigner

ses tantes. Elles demandèrent à l'Assemblée nationale et obtinrent la

permission d'aller à Rome. Avant de partir, elles s'établirent à

Bellevue.

Mon père avait été nommé ministre à Pétersbourg en remplacement de

monsieur de Ségur (1790). Le rapport public du ministre portait que ce

choix avait été fait parce que l'impératrice Catherine ne consentirait

pas à recevoir un envoyé _patriote_. Cette circonstance devait finir

par rendre la position de mon père très dangereuse. Cependant il ne

pensait pas à s'éloigner mais il voulait que sa femme et ses enfants

quittassent la France. Aussitôt que Mesdames auraient franchi la

frontière, ma mère devait les suivre.

La veille du jour fixé pour le départ de Mesdames, mon père, qui

passait sa vie dans les groupes, y recueillit que l'on ne voulait plus

les laisser s'éloigner. Les orateurs démagogues prêchaient une

croisade contre Bellevue, à l'effet d'aller chercher _les vieilles_ et

de les ramener à Paris: on ne pouvait avoir trop d'otages, etc. La

foule obéissante prenait déjà le chemin de Bellevue.

Mon père retourna vite aux Tuileries, fit mettre des bottes à son

valet de chambre, nommé Bermont, dont j'aurai encore à parler, le mena

chez la princesse de Tarente, qui logeait au faubourg Saint-Germain et

avec laquelle il était fort lié, fit seller un de ses chevaux, et

envoya Bermont par la plaine de Grenelle et le chemin de Meudon

prévenir Mesdames qu'il fallait qu'elles partissent sur l'heure même.

Les ordres n'étaient donnés que pour quatre heures du matin; il en

était dix du soir. Les gens de Mesdames murmuraient; un grand nombre

aurait désiré que le voyage n'eût pas lieu. Bermont se rendit aux

écuries; on n'attelait pas. Il revint trouver madame Adélaïde, lui

dit qu'il n'y avait pas un moment à perdre, que lui-même avait entendu

les hurlements de la colonne qui s'avançait de l'autre côté de la

Seine. Enfin, Mesdames consentirent à monter dans la voiture de

monsieur de Thiange qui se trouvait par hasard dans la cour. Alors

leurs gens se décidèrent, les voitures de voyage avancèrent. À peine

la dernière sortait-elle par la grille de Meudon que la grille du côté

de Sèvres fut assaillie par la multitude. Elle fut bientôt forcée: on

entra dans le château qui fut mis au pillage, mais Mesdames avaient

échappé au danger.

On a accusé le comte Louis de Narbonne de le leur avoir fait courir,

parce que, chevalier d'honneur de madame Adélaïde, il devait

l'accompagner et préférait rester à Paris. Mon père a toujours regardé

cette assertion comme une de ces absurdes calomnies que l'esprit de

parti invente contre les gens qui ne partagent pas ses passions. Au

reste, mon père était prévenu pour le comte Louis, il l'aimait

tendrement; leur affection était mutuelle, et les opinions politiques

avaient peine à les désunir. Le comte Louis disait: «Je suis la

passion honteuse de d'Osmond, vainement il se débat contre; et, moi,

je ne m'accoutumerai jamais à le voir dans le parti des bêtes». Ils se

rencontraient rarement mais, quand ils se voyaient, c'était toujours

avec amitié.

Mesdames furent arrêtées en route. Rendues à la liberté par un décret

de l'Assemblée, elles poursuivirent leur route. Nous commençâmes la

nôtre qui s'effectua sans accident, et nous rejoignîmes Mesdames à

Turin.

Établie à Rome, ma mère y passa quelques mois dans une vive inquiétude

sur les dangers où mon père était exposé. Il vint nous rejoindre au

printemps de l'année 1792, quelques mois après la fuite de Varennes.

Voici ce que je lui ai entendu raconter depuis:

Le Roi avait formé le projet de s'éloigner de Paris pour se rendre

dans une ville de guerre dont la garnison fût fidèle. Monsieur de

Bouillé, commandant dans l'Est, était chargé de préparer les lieux,

puis de faire les dispositions du voyage. Mon père était dans la

confidence. Il devait, sous prétexte de se rendre à son poste en

Russie, quitter Paris, s'arrêter à la frontière, venir rejoindre le

Roi où il serait et prendre ses derniers ordres pour la rédaction

d'une lettre ou manifeste qu'il devait porter aux Cours du Nord, en

leur expliquant la position du Roi qui, échappé des mains des

factieux, se trouvait en situation de faire appel à tout ce qui était

fidèle en France. Le Roi demandait surtout aux Cours étrangères de ne

reconnaître d'autre autorité que la sienne et de ne point traiter avec

les princes émigrés. Il existait déjà entre le château des Tuileries

et le conseil de monsieur le comte d'Artois la plus vive

animadversion.

Mon père pressait monsieur de Montmorin de l'expédier, mais les

paresseuses lenteurs de ce ministre, qui n'était pas dans le secret,

retardaient son départ. Il n'osait partir sans ses instructions dans

la crainte d'inspirer des soupçons. Le jour fixé pour la fuite

approchait; enfin on lui promit que ses lettres de créance seraient

prêtes le lendemain.

Il se promenait aux Champs-Élysées; il vit passer la voiture du Roi

revenant de Saint-Cloud. La Reine se pencha en dehors de la portière

et lui fit des signes de la main. Il ne les comprit pas alors, mais

ils lui furent expliqués lorsque, le lendemain matin, son valet de

chambre lui apprit, en entrant chez lui, le départ de la famille

royale. Il avait été avancé de quarante-huit heures parce qu'un

changement de service parmi les femmes de monsieur le Dauphin aurait

fait arriver une personne dont on se méfiait.

Mon père n'avait pas vu la Reine depuis cette décision et n'avait pu

être averti; au reste, il n'aurait pu partir sans les instructions du

ministre. Il vit donc sa mission manquée et ne s'occupa plus que du

moyen d'aller rejoindre le Roi, lorsqu'il le saurait à Montmédy. Cette

préoccupation ne l'empêcha pas de courir toute la matinée. Il trouva

la ville dans la stupeur. Les démagogues étaient dans l'effroi; les

royalistes n'osaient encore témoigner leur joie. Tous gardaient le

silence et personne n'agissait. Bientôt arriva le courrier porteur de

la nouvelle de l'arrestation; alors la ville fut assourdie des cris et

des vociférations de toute la canaille qu'on put recruter. Les

Jacobins reprirent leur audace et les honnêtes gens se cachèrent.

Ce fut de sa fenêtre du pavillon de Marsan que mon père vit arriver

l'horrible escorte qui ramenait au château, à travers le jardin, les

illustres prisonniers. Ils furent une heure et demie à se rendre du

pont tournant au palais. À chaque instant, le peuple faisait arrêter

la voiture pour les abreuver d'insultes et avec l'intention d'arracher

les gardes du corps qu'on avait garrottés sur le siège. Cependant cet

affreux cortège arriva sans qu'il y eût de sang répandu; s'il en avait

coulé une goutte, probablement tout ce qui était dans ce fatal

carrosse eût été massacré. Tous s'y attendaient et s'y étaient

résignés.

Aussitôt qu'il fut possible de pénétrer jusqu'aux princes, mon père y

arriva. La Reine lui raconta les événements avec autant de douceur que

de magnanimité, n'accusant personne et ne s'en prenant qu'à la

fatalité du mauvais succès de cette entreprise qui pouvait changer

leur destin.

Il y a bien des relations de ces événements, mais l'authenticité de

celle-ci, recueillie de la bouche même de la Reine, me décide à

retracer les détails qui me sont restés dans la mémoire parmi ceux que

j'ai entendu raconter à mon père.

La voiture de voyage avait été commandée par madame Sullivan (depuis

madame Crawford) que monsieur de Fersen y avait employée pour une de

ses amies, la baronne de Crafft. C'était pour cette même baronne, sa

famille et sa suite qu'on avait obtenu un passeport parfaitement en

règle et un permis de chevaux de poste. La voiture avait été depuis

plusieurs jours amenée dans les remises de madame Sullivan. Elle se

chargea du soin d'y placer les effets nécessaires à l'usage de la

famille royale.

On aurait désiré que les habitants des Tuileries se dispersassent,

mais ils ne voulurent pas se séparer. Le danger était grand, et ils

voulaient, disaient-ils, se sauver ou périr ensemble. Monsieur et

Madame, qui consentirent à partir chacun de leur côté, arrivèrent sans

obstacle. À la vérité, ils ne cherchèrent que la frontière la plus

voisine; et le Roi, ne devant pas quitter la France, n'avait qu'une

route à suivre. On avait pris beaucoup de précautions, mais la

dernière manqua.

La berline de la baronne de Crafft devait être occupée par le Roi, la

Reine, madame Élisabeth, les deux enfants et le baron de Viomesnil.

Deux gardes du corps en livrée étaient sur le siège. Madame de Tourzel

ne fut informée du départ qu'au dernier moment. Elle fit valoir les

_droits de sa charge_ qui l'autorisaient à ne jamais quitter monsieur

le Dauphin. L'argument était péremptoire pour ceux auxquels il était

adressé, et elle remplaça monsieur de Viomesnil dans la voiture. Dès

lors, la famille royale n'avait avec elle personne en état de prendre

un parti dans un cas imprévu. Ce n'étaient pas de simples gardes du

corps, quelque dévoués qu'ils fussent, qui assumeraient cette

responsabilité. Cette décision fut connue trop tard pour qu'on y pût

remédier.

Le jour et l'heure arrivés, le Roi et la Reine se retirèrent comme de

coutume et se couchèrent. Ils se relevèrent aussitôt, s'habillèrent de

vêtements qu'on leur avait fait parvenir, et partirent seuls des

Tuileries. Le Roi donnait le bras à la Reine; en passant sous le

guichet, les boucles de ses souliers s'accrochèrent, il pensa tomber.

La sentinelle l'aida à se soutenir, et s'informa s'il était blessé. La

Reine se crut perdue. Ils passèrent.

En traversant le Carrousel, ils furent croisés par la voiture de

monsieur de Lafayette; les flambeaux portés par ses gens éclairèrent

l'auguste couple. Monsieur de Lafayette avança la tête; ils eurent

l'inquiétude d'être reconnus, mais la voiture continua sa course.

Enfin, ils atteignirent le coin du Carrousel. Monsieur de Fersen les

suivait de loin; il hâta le pas, ouvrit la portière d'une voiture de

remise où madame de Tourzel et les deux Enfants étaient déjà placés.

Monsieur le Dauphin était vêtu en fille; c'était le seul déguisement

qui eût été adopté. On attendit quelques minutes madame Élisabeth. Sa

sortie du palais avait éprouvé des difficultés. Une fille de

garde-robe dévouée lui donnait le bras.

Le marquis de Briges était le cocher de cette voiture; le comte de

Fersen monta derrière. On sortit heureusement de la barrière. La

voiture de voyage ne se trouva pas au dehors, comme il était convenu.

On attendit plus d'une heure; enfin, on reconnut qu'on s'était trompé

de barrière. Le lieu proposé d'abord pour le rendez-vous avait été

changé; on avait négligé de prévenir monsieur de Briges.

Afin de ne point repasser les barrières, il fallut faire un assez long

détour pour gagner celle où se trouvait la voiture de poste. Elle y

était, en effet, mais il y avait eu beaucoup de temps perdu. Les

illustres fugitifs s'y établirent promptement. Ce fut dans ce moment

que monsieur de Fersen remit à un des gardes du corps, qui n'en avait

pas, ses pistolets sur lesquels son nom était gravé et qui ont été

trouvés à Varennes.

Aucun accident ne retarda la marche; les postillons, bien payés, sans

exagération, menaient rapidement. En voyant Charles de Damas à son

poste, les voyageurs se flattèrent que les retards apportés à leur

départ n'auraient pas de suites fâcheuses; ils commencèrent à prendre

quelque sécurité. Il faisait une chaleur extrême; monsieur le Dauphin

en souffrait beaucoup. On baissa les jalousies qu'on tenait levées et,

en arrivant au relais de Sainte-Menehould, on oublia de tirer les

stores du côté du Roi et de la Reine, placés vis-à-vis l'un de

l'autre.

Leurs figures, et surtout celle du Roi, étaient les plus connues. Le

Roi aperçut un homme, appuyé contre les roues de la voiture qui le

regardait attentivement. Il se baissa sous prétexte de jouer avec ses

enfants et dit à la Reine de tirer le store dans quelques instants,

sans se presser. Elle obéit, mais, en se relevant, le Roi vit le même

homme appuyé sur la roue de l'autre côté de la voiture et le regardant

attentivement. Il tenait un écu à la main et semblait confronter les

deux profils; mais il ne disait rien.

Le Roi dit: «Nous sommes reconnus, serons-nous trahis? C'est à la

garde de Dieu.»

Cependant, on achevait d'atteler. L'homme restait appuyé sur la roue,

dans un profond silence; il ne l'abandonna qu'au moment où elle se mit

en mouvement. Lorsqu'ils eurent quitté le relais de Sainte-Menehould,

les pauvres fugitifs crurent avoir échappé à ce nouveau danger, et le

Roi dit qu'il faudrait s'occuper de découvrir cet homme pour le

récompenser, car certainement il les avait reconnus, que lui le

retrouverait entre mille. Hélas, il était destiné à le revoir.

Que se passe-t-il dans la tête de ce Drouet, car c'était lui: eut-il

un moment de pitié, un moment d'hésitation, ou bien, Sainte-Menehould

n'étant qu'un tout petit hameau, craignait-il de ne pouvoir ameuter

assez de monde pour arrêter la voiture? Je ne sais, mais, bientôt

après, il monta à cheval et prit la route de Clermont dont il était

maître de poste et où il comptait précéder les voyageurs.

Il en était très près, et s'étonnait de n'avoir pas encore atteint la

voiture, lorsqu'il rencontra des postillons de retour:

«La voiture a-t-elle encore beaucoup d'avance? cria-t-il.

«--Nous n'avons pas vu de voiture.

«--Comment!» et il dépeignit la voiture.

«Elle n'est pas sur cette route, mais j'ai vu, de la hauteur, une

berline sur celle de Varennes; c'est peut-être cela.»

Drouet n'en douta pas. En effet, à l'embranchement de la route de

Clermont et de celle de Varennes, les gardes du corps avaient fait

suivre cette dernière aux postillons. Ils avaient fait quelque légère

difficulté sur ce que le relais était plus long et qu'on aurait dû

avertir à la poste; mais ils avaient passé outre et menaient si bon

train que Drouet eut peine à les atteindre.

Qu'on suppose l'alarme des voyageurs en reconnaissant l'homme de la

roue sur un cheval couvert d'écume. Il fit de vifs reproches aux

postillons de mener si vite dans un relais si long, leur ordonna de

ralentir le pas en les menaçant de les dénoncer au maître de poste de

Sainte-Menehould, et lui-même prit les devants. On n'osait pas trop

presser les postillons; d'ailleurs, on espérait encore éviter le

danger.

Un relais, préparé par les soins de monsieur de Bouillé, devait être

placé avant l'entrée de Varennes. Il était nécessaire de passer le

pont situé à la sortie de la petite ville, mais on ne ferait que la

traverser. Et, comme il y avait une escorte avec les chevaux de

voiture, on pouvait se flatter de ne pas trouver d'obstacle. Le jour

tombait. Le relais qui devait être au bas de la montée de Varennes ne

s'y trouva pas. On l'espérait en haut; il n'y était pas davantage. Les

gardes du corps frappèrent à la glace:

«Que faut-il faire?

«--Aller, répondit-on.»

On arriva à la poste. La nuit était close; il n'y avait pas,

disait-on, de chevaux à l'écurie. Les postillons refusèrent de doubler

la poste sans faire rafraîchir leurs chevaux. Pendant qu'on

parlementait, la Reine vit passer des dragons portant leurs selles sur

leurs dos. Elle espéra que le détachement et le relais allaient enfin

paraître; mais les chevaux de voiture étaient placés à une extrémité

de la ville, ceux des dragons à une autre, et le pont les séparait.

On vint presser les voyageurs de quitter la voiture et de faire

reposer les enfants pendant que les postillons feraient rafraîchir les

chevaux de poste. Ils craignirent d'exciter les soupçons en persistant

dans leur premier refus; ils entrèrent dans une maison, mais déjà ils

étaient dénoncés et reconnus. Une charrette, renversée sur le pont,

ferma la communication au détachement de dragons; le tocsin sonna; et,

lorsque le duc de Choiseul, qui s'était égaré dans des chemins de

traverse et qui se fiait aux précautions ordonnées à Varennes, y

arriva, il n'était plus temps de sauver le Roi autrement qu'en le

plaçant ainsi que sa famille sur des chevaux de troupe et en prenant

au galop le chemin d'un gué. Cela ne pouvait se faire que de vive

force et en tirant des coups de pistolet. Monsieur de Choiseul le

proposa, le Roi s'y refusa; il dit qu'il ne consentirait jamais à

faire couler une goutte de sang français. La Reine n'insista pas;

mais il était clair dans son récit qu'elle aurait adopté la

proposition de monsieur de Choiseul. Au reste, elle dit à mon père

que, du moment où le relais avait manqué, elle n'avait plus eu

d'espoir et avait compris qu'ils étaient perdus.

Malheureusement, le comte de Bouillé avait confié l'important poste de

Varennes à son fils, le comte Louis de Bouillé. Il s'y conduisit avec

une légèreté et une incurie sans exemple. Sans la faiblesse paternelle

de monsieur de Bouillé, qui lui fit donner cette mission à un homme de

vingt ans, il est probable que la Révolution aurait pris une autre

marche; peut-être même n'en serait-il sorti que de salutaires

améliorations à la Constitution française.

Ce Drouet, que tout à l'heure le pauvre Roi pensait à récompenser, se

présenta comme un maître insolent vis-à-vis de la famille éplorée.

Bientôt elle fut en butte à tous les outrages. Je ne me rappelle pas

d'autres détails, si ce n'est que la Reine se louait des procédés de

Barnave, pendant le cruel retour, surtout en les comparant à ceux de

monsieur de Latour-Maubourg.

J'ai dit que le Roi était fort opposé aux démarches que monsieur le

comte d'Artois faisait en son nom. Cette opposition ne diminua pas

après la réunion de Monsieur à son frère, et les prisonniers des

Tuileries furent en complète hostilité avec les chefs de Coblentz.

La Reine, avec l'approbation du Roi, entretenait une correspondance

dont le baron de Breteuil, alors à Bruxelles, était le principal

agent, et qui avait pour premier but d'éloigner les cabinets étrangers

de prêter les mains aux intrigues des princes. On se cachait pour cela

de madame Élisabeth qui penchait pour les opinions de ses frères, de

façon que, même dans l'intérieur de ce triste château, la confiance

n'était pas complète.

Mon père était l'intermédiaire de la correspondance de la Reine avec

monsieur de Breteuil. Il portait ses lettres chez monsieur de Mercy;

et, quelquefois, lorsqu'on craignait d'exciter l'attention par des

visites trop fréquentes, c'était Bermont qui allait les recevoir des

mains de la Reine. Mon père a eu la certitude qu'une somme de soixante

mille francs lui avait été offerte pour livrer ces papiers. S'il avait

remis une de ces lettres de la Reine qu'il savait porter, certes il

aurait pu la vendre bien cher.

La situation de la famille royale devenait de jour en jour plus

intolérable. Le Roi consentit enfin à reconnaître et à jurer la

Constitution. Que ceux qui l'accusent de faiblesse se mettent à sa

place avant de le condamner. Mon père ne se l'est jamais permis; mais

il a fortement désapprouvé le plan suivi par lequel il devait apporter

tous les obstacles possibles à la Constitution qu'il venait

d'accepter:

«Puisque vous l'avez jurée, Sire, disait-il, il faut la suivre

loyalement, franchement, l'exécuter en tout ce qui dépend de vous.

«--Mais elle ne peut pas marcher.

«--Hé bien, elle tombera, mais il ne faut pas que ce soit par votre

faute.»

Dans ces nouveaux prédicaments, mon père blâma hautement la

correspondance de la Reine avec Bruxelles. Elle eut l'air de

l'écouter, de se ranger à son avis; mais elle se cacha seulement de

lui, et trouva un autre agent, sans pourtant lui en savoir mauvais

gré, ni lui retirer sa confiance sur d'autres points.

Ces pauvres princes ne voulaient suivre complètement les avis de

personne, et cependant accueillaient et acceptaient en partie tous

ceux qu'on leur donnait. Il en résultait dans leur conduite un décousu

qui se traduisait aisément en fausseté aux yeux de leurs ennemis et

en lâcheté vis-à-vis de leurs soi-disant amis des bords du Rhin; car,

il ne faut pas l'oublier, Coblentz a été aussi fatal et presque aussi

hostile à Louis XVI que le club des Jacobins.

La mission que mon père avait dû remplir, si la fuite du Roi avait

réussi, était annulée par l'arrestation de Varennes. Il demanda à Sa

Majesté la permission de donner sa démission du poste de Pétersbourg.

Dans son opinion, le Roi, ayant accepté la Constitution, ne devait se

servir que de ce qu'on appelait _les patriotes_, de gens qui avaient

la réputation aussi bien que la volonté d'y être attachés. Mon père,

aristocrate prononcé, tel raisonnable qu'il pût être, n'était plus

qu'un embarras, et il témoigna l'intention d'aller rejoindre ma mère à

Rome.

Le Roi l'y autorisa, en ajoutant que, lorsque le temps des honnêtes

gens et des sujets fidèles serait revenu, il saurait où le retrouver.

Il le remercia de ne point faire le projet d'aller à Coblentz. La

Reine surtout insista beaucoup pour qu'il prît la route de l'Italie:

«Vous êtes à nous, monsieur d'Osmond; nous voulons vous conserver.»

Le bon sens du Roi avait compris tout le danger de l'émigration comme

elle existait en Allemagne, et mon père partageait trop ses opinions

pour être tenté de s'y rendre. Au reste, il aurait été probablement

mal reçu, car tous ceux qui, au risque de leur vie, se dévouaient au

service du Roi, étaient regardés de fort mauvais oeil par les princes

ses frères, surtout par monsieur le comte d'Artois qui, à cette

époque, prenait l'initiative. Le caractère plus cauteleux de Monsieur

l'a tenu dans la réserve tant que le Roi a vécu.

Mon père resta encore quelque temps à Paris. Dans la dernière entrevue

qu'il eut avec le Roi, celui-ci lui donna le brevet d'une pension de

douze mille francs sur sa cassette.

«Je ne suis pas bien riche, lui dit-il, mais vous n'êtes pas bien

avide; nous nous retrouverons peut-être dans des temps où je pourrais

mieux user de votre zèle et le récompenser plus dignement.»

L'état de la santé de ma mère, qui devenait plus alarmant, décida

enfin mon père à s'arracher de ces Tuileries où il ne voulait pas

rester et qu'il ne pouvait quitter. Il arriva à Rome au printemps de

l'année 1792.

À la tristesse que lui donnaient les événements politiques, se joignit

celle qui résultait de la perte de son frère, l'abbé d'Osmond, jeune

homme de la plus belle espérance. Il s'était rendu à Saint-Domingue en

1790, dans la pensée d'y conserver nos propriétés et d'y préparer une

retraite à notre famille, si la France devenait inhabitable. Au

commencement de l'insurrection de Saint-Domingue, il joua le rôle le

plus honorable; mais, tombé entre les mains des nègres, il fut

inhumainement massacré.

Mon père avait retenu le vicomte d'Osmond à la tête du régiment (de

Neustrie), qu'il commandait à Strasbourg, tant qu'il était resté en

France. Mais, après son départ, le vicomte, accompagné de tous les

officiers de son régiment, alla rejoindre l'armée des princes.

Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 20 / 94 题