Mon enfance. -- Belle poupée. -- Bonté du Roi. -- Commencement de
la Révolution. -- Ouverture des États généraux. -- Départ de
monsieur le comte d'Artois. -- Le 6 octobre 1789. -- Voyage en
Angleterre. -- Madame Fitzherbert. -- Boucles du prince de
Galles. -- Séjour à la campagne. -- Princesses d'Angleterre.
J'ai été littéralement élevée sur les genoux de la famille royale. Le
Roi et la Reine surtout me comblaient de bontés. Dans un temps où,
comme je l'ai déjà dit, les enfants étaient mis en nourrice, puis en
sevrage, puis au couvent, où, vêtus en petites dames et en petits
messieurs, ils ne paraissaient que pour être gênés, maussades et
grognons, avec mon fourreau de batiste et une profusion de cheveux
blonds qui ornaient une jolie petite figure, je frappais extrêmement.
Mon père s'était amusé à développer mon intelligence, et l'on me
trouvait très sincèrement un petit prodige. J'avais appris à lire avec
une si grande facilité qu'à trois ans je lisais et débitais pour mon
plaisir et même, dit-on, pour celui des autres, les tragédies de
Racine.
Mon père se plaisait à me mener au spectacle à Versailles. On
m'emmenait après la première pièce pour ne pas me faire veiller, et je
me rappelle que le Roi m'appelait quelquefois dans sa loge pour me
faire raconter la pièce que je venais de voir. J'ajoutais mes
réflexions qui avaient ordinairement grand succès. À la vérité, au
milieu de mes remarques littéraires, je lui disais un jour avoir bien
envie de lui demander une faveur, et, encouragée par sa bonté,
j'avouais convoiter deux des plus petites pendeloques des lustres pour
me faire des boucles d'oreilles, attendu qu'on devait me percer les
oreilles le lendemain.
Je me rappelle, par la joie que j'en ai ressentie, une histoire de la
même nature. Madame Adélaïde, qui me gâtait de tout son coeur, me
faisait dire un jour un conte de fée de mon invention. La fée avait
donné à la princesse un palais de diamants, avec les magnificences qui
s'ensuivent, et enfin, pour les combler toutes, l'héroïne avait trouvé
dans un secrétaire d'escarboucle un trésor de _cent six francs_.
Madame Adélaïde fit son profit de cette histoire, et, après avoir mis
toute la grâce possible à en obtenir la permission de ma mère, elle me
fit trouver dans mon petit secrétaire, qui n'était pourtant, pas
d'escarboucle, cent pièces de six francs, avec un papier sur lequel
était écrit _cent six francs pour Adèle_, ainsi qu'il en avait été usé
pour la princesse du conte. Je ne suis pas bien sûre que je susse
compter jusqu'à cent, mais je me rappelle encore mon saisissement à
cette vue.
Mes parents avaient fini par passer tout l'été à Bellevue; ma chambre
était au rez-de-chaussée, sur la cour. Madame Adélaïde faisait
journellement de très grandes promenades pour aller inspecter ses
ouvriers. Elle m'appelait en passant; on me mettait mon chapeau,
j'escaladais la fenêtre et je partais avec elle, sans bonne. Elle
était toujours suivie d'un assez grand nombre de valets et d'une
petite carriole attelée d'un cheval et menée à la main, dans laquelle
elle n'entrait jamais mais que j'occupais souvent. Cependant, j'aimais
encore mieux courir auprès d'elle et lui faire ce que j'appelais la
conversation. J'avais pour rival et pour ami un grand barbet blanc,
extrêmement intelligent, qui était aussi des promenades. Quand il se
trouvait un peu de boue dans le chemin, on le mettait dans un grand
sac de toile et deux hommes attachés à son service le portaient. Pour
moi, j'étais très fière de savoir choisir mon chemin sans me crotter
comme lui.
Rentrés au château, je disputais à _Vizir_ sa niche de velours rouge
qu'il me laissait plus volontiers usurper qu'il ne m'abandonnait les
gaufres qu'on écrasait pour nous sur le parquet. Souvent, la bonne
princesse se mettait à quatre pattes et courait avec nous pour
rétablir la paix ou pour obtenir le prix de la course. Je la vois
encore avec sa grande taille sèche, sa robe violette (c'était
l'uniforme de Bellevue) à plis, son bonnet à papillon, et deux grandes
dents, les seules qui lui restassent. Elle avait été très jolie mais,
à cette époque, elle était bien laide et me paraissait telle.
Madame Adélaïde me fit faire à grands frais une magnifique poupée,
avec un trousseau, une corbeille, des bijoux, entre autres une montre
de Lépine que j'ai encore, et un lit à la duchesse où j'ai couché à
l'âge de sept ans, ce qui donne la proportion de la taille.
L'inauguration de la poupée fut une fête pour la famille royale. Elle
vint dîner à Bellevue. En sortant de table, on m'envoya chercher. Les
deux battants s'ouvrirent, et la poupée arriva traînée sur son lit et
escortée de tous ses accessoires. Le Roi me tenait par la main:
«Pour qui est tout cela, Adèle?
--Je crois bien que c'est pour moi, Sire.»
Tout le monde se mit à jouer avec ma nouvelle propriété. On voulut me
faire remplacer la poupée dans le lit, et la Reine et madame
Élisabeth, à genoux des deux côtés, s'amusèrent à le faire, avec des
éclats de joie de leur habileté à tourner les matelas. Hélas! les
pauvres princesses ne pensaient guère que, bien peu d'années après,
c'était en 1788, elles seraient réduites à faire leur propre lit.
Combien une prophétie pareille eût paru extravagante!
Tous ces souvenirs me sont encore présents: non que j'attachasse aucun
prix aux grandeurs des personnes, j'y étais trop accoutumée, mais
parce qu'elles me gâtaient beaucoup et me procuraient toutes les
douceurs et les petits plaisirs auxquels les enfants sont sensibles.
Je rencontrais souvent le Roi dans les jardins de Versailles et, du
plus loin que je l'apercevais, je courais toujours à lui. Un jour, je
manquai à cette habitude; il me fit appeler. J'arrivai tout en larmes.
«Qu'avez-vous ma petite Adèle?
--Ce sont vos vilains gardes, Sire, qui veulent tuer mon chien, parce
qu'il court après vos poules.
--Je vous promets que cela n'arrivera plus.»
Et, en effet, il y eut une consigne donnée avec ordre de laisser
courir le chien de mademoiselle d'Osmond après le gibier.
Mes succès n'étaient pas moins grands auprès de la jeune génération.
Monsieur le Dauphin, mort à Meudon, m'aimait extrêmement et me faisait
sans cesse demander pour jouer avec lui, et monsieur le duc de Berry
se faisait mettre en pénitence parce qu'au bal il ne voulait danser
qu'avec moi. Madame et monsieur le duc d'Angoulême me distinguaient
moins.
Les malheurs de la Révolution mirent un terme à mes succès de Cour. Je
ne sais s'ils ont agi sur moi dans le sens d'un remède homéopathique,
mais il est certain que, malgré ce début de ma vie, je n'ai jamais eu
l'intelligence du courtisan, ni le goût de la société des princes. Les
événements étaient devenus trop sérieux pour qu'on pût s'amuser des
gentillesses d'un enfant; 1789 était arrivé.
Mon père ne se méprit pas sur la gravité des circonstances. La
cérémonie de l'ouverture des États généraux fut solennelle et
accompagnée de magnificences qui attirèrent à Versailles des étrangers
de toutes les parties de l'Europe. Ma mère, parée en grand habit de
Cour, fit prévenir mon père qu'elle allait partir. Ne le voyant pas
arriver, elle entra chez lui, et le trouva en robe de chambre.
«Mais dépêchez-vous donc, nous serons en retard.
--Non, car je n'y vais pas; je ne veux pas aller voir ce malheureux
homme abdiquer.»
Le soir, madame Adélaïde parlait du beau coup d'oeil de la salle. Elle
s'adressa à mon père pour quelques questions de détail; il lui
répondit qu'il l'ignorait.
«Où étiez-vous donc placé?
--Je n'y étais pas, Madame.
--Vous étiez donc malade?
--Non, Madame.
--Comment, lorsqu'on est venu de si loin pour assister à cette
cérémonie, vous ne vous êtes pas donné la peine de traverser une rue.
--C'est que je n'aime pas les enterrements, Madame, et pas plus celui
de la monarchie que les autres.
--Et moi, je n'aime pas qu'à votre âge on se croie plus habile que
tout le monde.»
Et la princesse tourna les talons.
Il ne faudrait pas conclure de ceci que mon père ne voulût aucune
concession. Au contraire, il était persuadé que l'esprit du temps en
demandait impérieusement, mais il les désirait faites avec un plan
concerté d'avance; il les voulait larges et données, non pas
arrachées. Il voyait ouvrir les États généraux avec une mortelle
angoisse, parce que, initié aux vagues volontés de chacun, il savait
que personne n'avait fixé le but auquel il devait s'arrêter, soit en
exigences, soit en concessions. De plus, il n'avait point confiance en
monsieur Necker. Il le croyait disposé à placer le Roi sur une pente,
sans avoir l'intention de l'y précipiter, mais avec l'orgueilleuse
pensée que lui seul pouvait l'arrêter, et qu'ainsi il se rendait
nécessaire.
La colère de madame Adélaïde n'attendit pas longtemps les événements
pour se calmer.
Un jour, j'étais à jouer chez les petites de Guiche; on vint me
chercher beaucoup plus tôt que de coutume. Au lieu du domestique
ordinairement chargé du soin de me porter, je trouvai le valet de
chambre de confiance de mon père. J'avais une bonne anglaise qui
parlait mal français; on lui remit un billet de ma mère. Pendant
qu'elle le lisait, je rentrai dans la chambre de mes petites compagnes
et déjà tout y était sans dessus dessous: on pleurait et on commençait
des paquets. On m'enveloppa dans une pelisse; le valet de chambre me
prit dans ses bras, et, au lieu de me ramener chez mes parents, il
m'installa avec ma bonne chez un vieux maître d'anglais qui habitait
une petite chambre au quatrième dans un quartier éloigné.
La nuit suivante, on vint me chercher, et je fus menée à la campagne
où je restai plusieurs jours sans nouvelles de personne. J'étais déjà
assez âgée pour souffrir beaucoup de cet exil. C'était lors des
troubles du mois de juin et à l'époque du départ de monsieur le comte
d'Artois, de ses enfants et de la famille Polignac. À mon retour, je
trouvai l'aînée des petites de Guiche partie et sa soeur cachée chez
les parents de sa bonne. Le motif de tout cet émoi pour nous autres
enfants avait été le bruit répandu que _le peuple_, comme on appelait
dès lors une poignée de misérables, était en route pour venir enlever
les enfants des nobles et en faire des otages. Il m'était resté un
grand effroi de cette séparation et, lorsque les événements du 6
octobre arrivèrent, je n'étais occupée que de la crainte d'être
renvoyée de la maison.
Mes parents logeaient près du château mais dans la ville; les
appartements qu'on donnait au château étaient trop incommodes pour les
personnes établies tout à fait à Versailles. Je ne sais qui vint
avertir mon père, pendant qu'il était à table, des bruits trop fondés
qui commençaient à circuler. Il se rendit tout de suite au château; ma
mère devait aller l'y rejoindre à l'heure du jeu de Mesdames. Mais,
bientôt après son départ, les rues de Versailles furent inondées de
gens effroyables à voir, poussant des cris effrénés auxquels se
joignait le bruit des coups de fusil dans l'éloignement. Tout ce qu'on
pouvait saisir de leurs discours était encore plus effrayant que leur
aspect.
Les communications avec le château furent interrompues. La nuit venue,
ma mère s'établit dans une chambre sans lumière et, collée contre la
jalousie fermée, tâchait de deviner par les propos qu'elle pouvait
surprendre les événements qui se passaient. J'étais sur ses genoux; je
finis par m'endormir. On me coucha sur un sopha pour ne pas me
réveiller, et elle se décida à aller elle-même chercher des
renseignements, donnant le bras à ce même valet de chambre dont j'ai
déjà parlé.
Elle se rendit successivement à plusieurs grilles du château sans
pouvoir pénétrer. Enfin, elle trouva en faction un homme de la garde
nationale qui la reconnut. Il lui dit: «Retournez chez vous, madame la
marquise, il ne faut pas que vous soyez vue dans la rue. Je ne peux
pas vous laisser entrer; ma consigne est trop stricte. D'ailleurs,
vous n'y gagneriez rien, vous seriez arrêtée à chaque porte. Vous
n'avez point à craindre pour ce qui vous intéresse, mais il ne restera
pas un garde du corps demain matin.»
Ceci se disait à neuf heures du soir, avant que les massacres fussent
commencés, et cependant c'était un homme fort doux et fort modéré,
comme on le voit à son discours, qui était dans cet horrible secret et
qui n'en était nullement révolté, tant l'esprit de vertige était dans
toutes les têtes. Ma mère ne reconnut pas cet homme alors; elle a su
depuis que c'était un marchand de bas. Elle revint chez elle,
consternée comme on peut croire, cependant un peu moins désolée qu'au
départ, car les bruits de la rue disaient tout égorgé au château.
À minuit, mon père arriva. Je fus réveillée par le bruit et par la
joie de le revoir, mais elle ne fut pas longue. Il venait nous dire
adieu et prendre quelque argent. Il donna l'ordre de seller ses
chevaux et de les mener par un détour gagner Saint-Cyr. Son frère,
l'abbé d'Osmond, qui l'accompagnait, devait aller avec eux l'y
attendre.
Ces messieurs s'occupèrent de changer leur costume de Cour pour en
prendre un de voyage. Mon père chargea des pistolets. Pendant ce
temps, ma mère cousait tout ce qu'on avait pu trouver d'or dans la
maison dans deux ceintures qu'elle leur fit mettre. Tout cela fut
l'affaire d'une demi-heure et ils partirent. Je voulus me jeter au cou
de mon père; ma mère m'en arracha avec une brusquerie à laquelle je
n'étais pas accoutumée, je restai confondue. La porte se ferma, et
alors je la vis tomber à genoux dans une explosion de douleur qui
absorba toute mon attention; je compris qu'elle avait voulu épargner à
mon père la souffrance inutile d'être témoin de notre affliction.
Cette leçon pratique m'a fait un grand effet et, dans aucune occasion
de ma vie depuis, je ne me suis laissée aller à des démonstrations qui
pussent aggraver le chagrin ou l'anxiété des autres.
J'ai entendu raconter à mon père qu'arrivé sur la terrasse de
l'Orangerie, où était le rendez-vous, il se promena longtemps seul;
survint un homme enveloppé d'un manteau. Ils s'évitèrent d'abord, puis
se reconnurent; c'était le comte de Saint-Priest, alors ministre,
homme de sens et de courage. Ils continuèrent longtemps leur
promenade; personne ne venait, l'heure s'avançait. Inquiets et
étonnés, ils ne savaient que penser sur la cause qui retardait le
départ projeté du Roi et qui devait se rendre dans la nuit même à
Rambouillet. Ils n'osaient se présenter dans les appartements avec
leur costume de voyage; non seulement c'était contraire à l'étiquette,
mais, dans cette circonstance, ç'aurait été une révélation.
Monsieur de Saint-Priest, qui logeait au château, se décida à rentrer
chez lui changer de costume; il donna rendez-vous à mon père dans un
endroit écarté. Celui-ci l'y attendit longtemps, enfin il arriva: «Mon
cher d'Osmond, allez-vous-en chez vous rassurer votre femme: le Roi ne
part plus.» Et, lui serrant la main: «Mon ami, monsieur Necker
l'emporte; le Roi, la monarchie sont également perdus.»
Le départ du Roi pour Rambouillet avait été décidé, mais les ordres
pour les voitures avaient été transmis avec les nombreuses formes
usitées dans l'habitude. Le bruit s'en était répandu. Les palefreniers
avaient hésité à atteler, les cochers à mener. La populace s'était
ameutée devant les écuries et refusait de laisser sortir les voitures.
Monsieur Necker, averti, était venu chapitrer le Roi que les
difficultés matérielles du transport avaient arrêté plus encore que
ses discours, et on s'était décidé à rester. Aller à Rambouillet sur
un cheval de troupe, lui qui faisait vingt lieues à cheval à la
chasse, lui aurait paru une extrémité à laquelle il était impossible
de songer. Et là, comme à Varennes, les chances de salut ont été
perdues par ces habitudes princières qui, pour la famille royale de
France, étaient une seconde nature. Mon père, obligé de rentrer chez
lui pour changer d'habits, ne retourna pas au château cette nuit-là et
ne fut pas témoin des horreurs qui s'y commirent.
Aussitôt que le consentement donné par le Roi à sa translation à Paris
eût ouvert les portes du château, ma mère se rendit auprès de sa
princesse. Elle trouva les deux soeurs, mesdames Adélaïde et Victoire,
dans leur chambre au rez-de-chaussée, tous les volets fermés et une
seule bougie allumée. Après les premières paroles, elle leur demanda
pourquoi elles attristaient encore volontairement une si triste
journée: «Ma chère, c'est pour qu'on ne nous vise pas comme ce matin,»
répondit madame Adélaïde avec un calme et une douceur extrêmes. En
effet, le matin on avait tiré dans toutes leurs fenêtres; les vitres
d'aucune n'étaient entières.
Ma mère resta auprès d'elles jusqu'au moment du départ. Elle voulait
les accompagner, mais Mesdames s'y refusèrent obstinément et
n'acceptèrent cette marque de dévouement que de leurs dames d'honneur,
madame la duchesse de Narbonne et madame de Chastellux. Elles
suivirent jusqu'à Sèvres la triste procession qui emmenait le Roi; là,
elles prirent le chemin de Bellevue. Mes parents allèrent les y
rejoindre le lendemain.
Néanmoins, la fermentation ne se calmait pas. À Versailles,
l'agitation était extrême, les menaces contre ma mère, atroces. On
disait que madame Adélaïde menait le Roi, que ma mère menait madame
Adélaïde et qu'ainsi elle était à la tête des aristocrates. Cela
devint tellement violent qu'au bout de trois jours le danger était
réel, et nous partîmes pour l'Angleterre.
J'ai peu de souvenir de ce voyage. Je me rappelle seulement
l'impression que me causa l'aspect de l'Océan. Tout enfant que
j'étais, je lui vouai dès lors un culte qui ne s'est pas démenti. Ses
teintes grises et vertes ont toujours un charme pour moi, auquel les
belles eaux bleues de la Méditerranée ne m'ont pas rendue infidèle.
Nous débarquâmes à Brighton. Le hasard y fit retrouver à ma mère
madame Fitzherbert qui se promenait sur la jetée. Quelques années
avant, fuyant les empressements du prince de Galles, elle était venue
à Paris. Ma mère, qui était sa cousine, l'y avait beaucoup vue.
Depuis, la bénédiction d'un prêtre catholique ayant sanctifié ses
rapports avec le prince sans les rendre légaux, elle vivait avec lui
dans une intimité à laquelle tous deux affectaient de donner les
formes les plus conjugales. Ils habitaient, en simples particuliers,
une petite maison à Brighton. Mes parents y furent accueillis avec
empressement, et cette circonstance les engagea à y passer quelques
jours.
Je me rappelle avoir été menée un matin chez madame Fitzherbert: elle
nous montra le cabinet de toilette du prince; il y avait une grande
table toute couverte de boucles de souliers. Je me récriai en les
voyant et madame Fitzherbert ouvrit, en riant, une grande armoire qui
en était également remplie; il y en avait pour tous les jours de
l'année. C'était l'élégance du temps, et le prince de Galles était le
plus élégant des élégants. Cette collection de boucles frappa mon
imagination enfantine et, pendant longtemps, le prince de Galles ne
s'y représentait que comme le propriétaire de toutes ces boucles.
Mes parents furent très fêtés en Angleterre. Les français y allaient
rarement dans ce temps; ma mère était une jolie femme à la mode, sa
famille la combla de prévenances. Nous allâmes passer les fêtes de
Noël chez le comte de Winchilsea, dans sa belle terre de Burleigh. Il
me semble que toute cette existence était très magnifique, mais
j'étais trop accoutumée à voir de grands établissements pour en être
frappée.
La mère de lord Winchilsea, lady Charlotte Finch, était gouvernante
des princesses d'Angleterre. Je vis les trois plus jeunes chez elle
plusieurs fois. Elles étaient beaucoup plus âgées que moi et ne me
plurent nullement. La princesse Amélie m'appela _little thing_, ce qui
me choqua infiniment. Je parlais très bien anglais, mais je ne savais
pas encore que c'était un terme d'affection.