Mais avant d'entrer dans le récit de ces conflits déplorables qui
devaient si profondément affecter le sort des édifices religieux
catholiques de notre ville et tout particulièrement celui de la
Cathédrale, il nous reste encore quelques instants de calme et de paix
publique, où nous pourrons rencontrer le vieux sanctuaire du moyen
âge sous un autre aspect que celui d'une citadelle prise d'assaut et
occupée par une garnison étrangère. La municipalité nouvelle, sortie
du scrutin de février, avait décidé de célébrer son entrée en
fonctions par des cérémonies civiles et religieuses, et d'appeler
sur sa gestion future les bénédictions divines, par la bouche des
prédicateurs de tous les cultes. Aussi la voyons-nous, à la date du
18 mars, se rendre en cortège à l'Hôtel-de-Ville, pour y recevoir les
pouvoirs des mains du Magistrat intérimaire, resté jusqu'à ce jour en
fonctions. De là le cortège officiel se dirige vers la place d'Armes,
où l'on avait érigé une immense estrade et que couvrait une foule
compacte. C'est devant cette masse d'auditeurs que M. de Dietrich,
après avoir prêté le serment civique, ainsi que ses collègues,
fit un appel chaleureux à la concorde de tous les bons citoyens.
"Sacrifions, leur dit-il, tout esprit de parti; réunissons-nous
pour toujours! Que la France apprenne que les Strasbourgeois ne forment
qu'une seule famille de citoyens; embrassons-nous comme des frères. Je
vais le premier vous en donner l'exemple. On verra que nous n'avons plus
qu'un même coeur, que nous sommes indissolublement liés par les
liens sacrés de la liberté et du patriotisme." Et le procès-verbal
officiel de la fête continue en ces termes: "Le respectable maire
s'est alors livré à la douce effusion de son coeur; à l'instant
même, chacun éprouvant le même sentiment, on a vu le spectacle
touchant des citoyens de tout âge, de toute qualité, de tout culte,
confondus dans les bras les uns des autres, les coeurs aussi vivement
affectés. Ce ne fut qu'au milieu des sanglots que les citoyens purent
s'écrier: Vive la Nation, Vive le Roi, Vive la Constitution, notre
Maire et la Municipalité!"
C'est au milieu de l'enthousiasme trop passager de cette scène
fraternelle que le cortège, suivi par des milliers de citoyens, se
remit en marche pour se rendre à la Cathédrale, au son de toutes les
cloches de la ville, au bruit de l'artillerie de la place, à travers
les rangs de la garde nationale qui formait la haie le long des rues et
présentait les armes, en battant aux champs. Le suisse et le bedeau de
la Cathédrale vinrent recevoir les autorités à la grande porte de
la nef et les menèrent aux bancs préparés devant la chaire, où
les officiers municipaux et les notables prirent place, tandis que les
détachements de la garde nationale se rangeaient sur les bas-côtés
et qu'entre eux se groupaient les orphelins, les enfants trouvés, les
pensionnaires de la maison des pauvres des différents cultes. "Un
peuple immense" remplissait le reste de l'église. M. l'abbé de
Kentzinger, prêtre du diocèse de Strasbourg et secrétaire de la
légation de France à la cour électorale de Trèves, monte alors en
chaire et prononce un discours sur ce verset du cent quarante-troisième
psaume: "Bienheureux est le peuple dont Dieu est le Seigneur!" Ce
qui caractérise cette homélie à la fois religieuse et politique,
ce qui fait que l'on doit s'y arrêter un instant, c'est le souffle
patriotique qui l'anime, c'est l'affirmation répétée de la
nécessité de l'accord entre la religion et la loi civile, c'est
l'assurance donnée au maire que "tous les citoyens de la croyance de
l'orateur" sauront reconnaître son zèle, et apprécier ses talents
"avec autant d'empressement que si vous étiez né dans notre
Eglise". "Il existera parmi nous, j'aime à le croire, un échange
mutuel de franchise, de loyauté, de confiance, et quand il s'agira du
salut de la patrie, nous penserons tous de même." L'orateur terminait
en insistant sur le respect dû à la religion, mère de toutes les
vertus. "Nous lui conserverons, s'écriait-il, la majesté et le
respect que les peuples les plus éclairés se sont fait une gloire
de lui accorder; en un mot, nous serons chrétiens, frères, amis.
Français, nous crierons tous: Vive la Nation, vive la Loi, vive le
Roi!" On ne pouvait parler en termes plus convenables et même plus
chaleureux, dans une église catholique, en une pareille occurence, et
rien ne nous autorise à douter de la sincérité de l'orateur au moment
où il faisait entendre ces appels à la concorde et au respect des
choses les plus respectables. Nous apprenons cependant, par une note
du procès-verbal officiel, qu'à ce moment déjà, des fidèles,
"en très petit nombre, à la vérité et d'une conscience plus que
timorée" (ce sont les propres expressions de l'abbé de Kentzinger)
avaient désapprouvé le cri final du prédicateur, estimant "que la
maison du Seigneur devait retentir uniquement de ses louanges". Aussi
celui-ci dut-il ajouter une note apologétique au bas de son discours
pour expliquer à ces mécontents que "la majesté de notre Seigneur
Jésus-Christ ne pouvait être blessée par l'expression des voeux que
forme en sa présence, pour la prospérité publique, tout un peuple
assemblé. "N'est-ce pas à lui, dit l'orateur, que ces voeux
sont adressés? N'est-ce point à lui encore que j'ai demandé ces
bénédictions? Oui, ces sentiments étaient dans mon coeur et je
croirai toujours rendre un hommage agréable à la divinité quand
je publierai hautement et en tous lieux mon amour pour la Nation
française, mon obéissance à la Loi, mon profond respect pour le Roi
et mon désir ardent de le voir heureux; c'est l'Evangile surtout qui
m'a rendu bon citoyen".
Ce cri, dont s'étaient offusqués quelques-uns des auditeurs, mille
fois répété par les voix de la foule, "retentit jusqu'aux voûtes
de ce superbe édifice, de même que celui de: Vive la Constitution!"
Puis le maire et ses nouveaux collaborateurs quittèrent leur banc et
montèrent au choeur, où le maître des cérémonies les installa sur
des bancs couverts de tapisseries. "M. le maire, dit gravement le
procès-verbal, avait le fauteuil et le carreau". Les membres du
Grand-Chapitre et du Grand-Choeur avaient pris place dans leurs stalles
armoriées; près d'eux se tenaient les chapitres des collégiales de
Saint-Pierre-le-Vieux et de Saint-Pierre-le-Jeune; plus en arrière le
clergé des paroisses et les communautés religieuses. Le commandant
de Strasbourg, les officiers de la garnison, les professeurs des deux
Universités strasbourgeoises faisaient face au Conseil de la Commune,
sur la gauche du choeur. C'est en présence de cette imposante
assemblée, où les fidèles se confondaient pour la première fois avec
les hérétiques, que le _Te Deum_ fut entonné par le prince François
de Hohenlohe, chanoine, comte officiant, et chanté à grands choeurs
par l'orchestre de la Cathédrale. Combien, parmi tous les assistants
de cette cérémonie religieuse, sans précédent dans l'histoire de
Strasbourg, se doutaient-ils que ce serait aussi la dernière où se
manifesterait de la sorte l'entente cordiale de tous les citoyens? Et
cependant quelques mois à peine les séparaient du moment fatal où la
discorde allait diviser les esprits et envenimer ces mêmes coeurs qui
s'épanchaient à cette heure en de douces espérances, destinées à
n'être que des illusions fugitives. Dans l'adresse à l'Assemblée
Nationale, proposée par Dietrich à la foule assemblée sur la place
d'Armes et votée d'acclamation, il était dit: "Réunis sur cette
place où nos pères ne se donnèrent qu'à regret à la France, nous
venons de cimenter par nos serments notre union avec elle. Nous avons
juré d'obéir avec respect aux lois que vous aurez décrétées et qui
auront été sanctionnées ou acceptées par le Roi. Nous avons juré
et nous jurons de verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang
pour maintenir la Constitution. Si la ville de Strasbourg n'a pas eu la
gloire de donner, la première, l'exemple aux autres villes du royaume,
elle aura du moins celle, d'être, par l'énergie du patriotisme de
ses habitants, un des boulevards les plus forts de la liberté
française!"
Dans la séance du 30 mars M. Schwendt déposa cette adresse sur le
bureau de l'Assemblée Nationale, qui "applaudit à l'expression des
sentiments et au patriotisme du maire, officiers municipaux et habitants
de la ville de Strasbourg et par mention faite à son procès-verbal,
en a témoigné sa satisfaction." Qui donc aurait pu se douter que
l'accord entre eux n'était point parfait? Qui donc aurait osé soutenir
alors que beaucoup d'entre les citoyens de Strasbourg deviendraient
bientôt infidèles à leur serment de respect aux lois décrétées
par l'Assemblée Nationale, et que cette dernière aurait sous peu
des résolutions bien différentes à prendre au sujet de la
"patriotique" cité? Mais la Constituante n'avait point encore rendu
le décret malencontreux qui devait ébranler, plus que tout autre, la
royauté constitutionnelle et saper par la base la partie politique de
son oeuvre; et d'ailleurs, nul, parmi les plus sagaces observateurs
des événements du jour, ne pouvait se douter alors des conséquences
incalculables qu'aurait pour la France et la monarchie la Constitution
civile du clergé.