II.

Il a pu sembler à quelques-uns de nos lecteurs que cet exposé

général de la situation des esprits à Strasbourg, nous entraînait

bien loin de la Cathédrale et de notre sujet plus restreint. Mais ils

comprendront bientôt, j'espère, que cet aperçu, résumé dans les

limites du possible, était nécessaire pour les orienter sur ce qui

va suivre. Si l'on ne parvenait à se rendre nettement compte des

dispositions morales de la population strasbourgeoise, dès le début

de la crise, tout le cours subséquent de la Révolution dans nos

murs risquerait fort de rester une énigme ou de donner naissance à

d'étranges malentendus.

Le prince Louis de Rohan, l'un des plus menacés, il est vrai, puisqu'il

avait sept cent mille livres de rente à perdre, fut aussi l'un des

premiers à se rendre compte de la gravité du danger. On se rappelle

qu'il avait refusé d'abord de siéger à la Constituante. Quand il vit

que l'Assemblée Nationale entamait sérieusement la discussion sur les

moyens de combler le déficit, il profita de la mort de l'abbé Louis,

l'un des députés du clergé alsacien, pour se faire envoyer à

sa place à Versailles. Il y parut dans la séance du 12 septembre,

s'excusant sur sa mauvaise santé d'avoir tant tardé à paraître

à son poste et faisant l'éloge du patriotisme de ses collègues; il

prêta même avec une bonne grâce parfaite le serment civique, exigé

des députés. Mais il ne lui servit à rien d'avoir "énoncé son

hommage et son respect", comme Schwendt l'écrivait le lendemain au

Magistrat de Strasbourg, et ce n'est pas de pareilles démonstrations

qui pouvaient détourner la majorité de l'Assemblée du vote final du

2 novembre, qui mettait les biens du clergé à la disposition de la

Nation. A partir de ce moment le cardinal se retourne franchement vers

la droite et devient bientôt l'un des plus fougueux, comme l'un

des plus directement intéressés parmi les protestataires, qui font

entendre à Versailles leurs doléances contre cette mesure radicale.

Pour un temps les récriminations bruyantes du prince-évêque s'y

mêlèrent aux plaintes plus discrètes de la ville de Strasbourg. Car,

en novembre encore, nous voyons M. Schwendt, l'un de nos députés, se

débattre contre les décisions du Comité féodal de l'Assemblée et

tâcher de persuader à ses collègues qu'il fallait laisser au

moins certains de leurs droits exceptionnels à ses commettants. Il

s'appuyait, nous dit-il, dans cette discussion, bientôt oiseuse, "sur

les motifs énoncés également par M. le cardinal de Rohan, fortifiés

encore par notre capitulation particulière."

Mais il était trop tard pour qu'on pût s'arrêter à des

considérations de ce genre. Surtout après les tristes journées du 5

et 6 octobre, après la translation forcée de la famille royale dans la

capitale, où les députés de la nation s'installèrent à sa suite,

il n'y avait rien à espérer désormais pour le maintien des droits

historiques qui choquaient l'esprit géométrique de la Constituante.

On y était résolu à "ne pas se relâcher sur la rigueur des

principes", comme l'écrivait M. Schwendt, et son collègue, M. de

Türckheim, l'avait si bien compris, qu'il donna sa démission, sous

prétexte de maladie, mais en réalité pour ne pas assister, le coeur

brisé, à la chute définitive du vieux régime strasbourgeois qui

l'avait vu naître et dont il fut l'un des derniers et plus honorables

représentants. Il avait raison; au point où en était la Révolution

française, c'était une illusion de croire que quelques articles du

traité de Munster ou de la capitulation de 1681 empêcheraient les

conséquences logiques des postulats de la raison pure, auxquels

l'Assemblée constituante dut ses plus beaux élans civiques, mais aussi

ses fautes politiques les plus déplorables.

Bientôt cependant la différence d'attitude s'accentua; les autorités

municipales, contenues, dirigées, calmées par l'habile commissaire du

roi, Frédéric de Dietrich, que ses goûts, son ambition légitime, ses

talents naturels poussaient du côté des novateurs, se résignèrent

peu à peu au cataclysme inévitable. Le clergé, au contraire, auquel

manquait une influence modératrice pareille, éleva de plus en plus la

voix, ce qui n'était pas le moyen de se faire écouter de bonne grâce.

Qu'on lise plutôt ce que disait le Grand-Chapitre de la Cathédrale

dans un mémoire, imprimé chez Levrault, avant la translation même

de la Constituante à Paris. Après avoir rappelé aux législateurs de

Versailles que "le respect des propriétés était une des premières

lois que l'auguste assemblée a prononcé", et que "privé de

ses dîmes, de ses droits seigneuriaux, le Grand-Chapitre serait

anéanti", le document déclarait que cette ruine "se ferait

amèrement sentir au grand nombre de familles qui doivent leur existence

ou leur bien-être à la magnificence des seigneurs qui le composent."

Il ajoutait encore qu'il "serait impossible que le culte divin se

fît dorénavant avec la magnificence imposante que les étrangers ont

toujours admirée." Si de pareils arguments n'étaient pas de nature

à faire grande impression sur les jansénistes et les voltairiens de la

majorité de l'Assemblée nationale, elle devait ressentir d'autant plus

vivement la menace qui se cachait sous les formes polies du mémoire.

"Le Prince-Evêque, y lisait-on, et le Grand-Chapitre de la ville de

Strasbourg se sont soumis volontairement au roi; ils l'ont reconnu

pour souverain seigneur et protecteur, _à condition que la France les

maintiendra dans leurs droits, leurs privilèges, leurs propriétés._

Sa Majesté le leur a promis. _Les puissances étrangères ont garanti

l'inviolabilité de ce pacte_..." Ce n'était qu'une figure de

rhétorique sans conséquence, que l'affirmation dans une phrase

finale, de la confiance du Grand-Chapitre en la "sagesse et la sainte

équité" de l'Assemblée, qu'elle se hâterait de prouver par ses

actes "_aux puissances garantes_" et à la France elle-même"[1].

[Note 1: _Pour le Grand-Chapitre de la Cathédrale de Strasbourg_.

Strasb., Levrault, 1789, 4 pages in-4°.]

Plus tard, alors qu'on eut quelque peu perdu l'espoir d'intimider

l'Assemblée Nationale, on essaya de la gagner. Le 30 novembre, un

grand nombre de dignitaires du clergé diocésain se réunissaient à

Strasbourg pour signer, d'accord avec son chef, une déclaration portant

abandon au trésor royal de la moitié des revenus d'une année

entière au nom de l'Eglise d'Alsace, à condition que la Constituante

confirmerait ses droits et privilèges. Cette démarche, appuyée par

des centaines de signatures, eut naturellement aussi peu de succès que

la première [2].

[Note 2: Réclamations et protestations du Clergé du diocèse de

Strasbourg et de celui de toute la Basse-Alsace. S. 1. 1790, in-18.]

On pense bien que des délibérations de ce genre et des documents

pareils provoquaient une émotion passablement vive dans la population

strasbourgeoise. Si c'était là le langage des pièces officielles, sur

quel ton ne devait-on pas parler dans les _poêles_ des tribus, dans les

cafés et les tavernes? A coup sûr, l'attitude du clergé, comme celle

plus calme du Magistrat, y suscitaient des attaques fort vives et des

applaudissements non moins énergiques. La liberté de presse, quoique

existant de fait, était alors encore une conquête trop récente pour

que nous puissions suivre, à ce moment déjà, par les journaux locaux

et les feuilles volantes, les fluctuations de l'opinion publique. Ce

n'est que quelques mois plus tard que commence la véritable bataille

et l'éclosion de ces innombrables pièces de tout genre qui font le

bonheur et plus souvent encore le désespoir du collectionneur et

de l'historien. Nous pouvons deviner cependant que le clergé

strasbourgeois ne négligea rien pour se concilier l'opinion publique.

C'est ainsi qu'au moment où s'accentuait le débat sur les biens

ecclésiastiques, nous voyons paraître dans les journaux un _Avis aux

pères de famille,_ émanant de la maîtrise des enfants de choeur de

la Cathédrale. Il annonçait l'ouverture prochaine, rue Brûlée, d'une

"Académie en faveur des enfants de la ville, où l'on enseignera les

langues allemande, française et latine, la géographie, l'histoire,

la musique, le dessin et la danse", et où l'on "attachera tout

particulièrement à la formation du caractère, des moeurs et de la

religion des enfants"[3]. L'ouverture d'un établissement de ce

genre, à cet instant précis, ne devait-elle pas réfuter l'accusation

courante que les richesses de la Cathédrale ne concouraient à aucune

oeuvre méritoire, et bien constater devant tous "le désir de se

rendre utile aux citoyens de Strasbourg"?

[Note 3: Affiches de Strasbourg, 5 septembre 1789.]

De pareilles démarches ne pouvaient manquer d'atteindre, au moins

partiellement, le but proposé, c'est-à-dire de provoquer un courant

sympathique aux intérêts de l'Eglise dans la population de la ville.

Ce qui devait également faciliter la tâche des chefs du parti,

c'était le mécontentement, fort explicable, de la population

catholique, en présence des décrets, annoncés déjà, de l'Assemblée

Nationale (et qui devaient en effet intervenir plus tard), qui

exceptaient les biens ecclésiastiques protestants d'Alsace de la vente

des biens nationaux, comme ayant été sécularisés dès le temps de

la Réforme. Aussi, quand on dut procéder, en février 1790, aux

premières élections municipales, d'après les lois édictées par

l'Assemblée Nationale, on put constater déjà les fruits de cet

antagonisme à la fois politique et religieux. Le parti libéral

modéré présentait comme maire au suffrage des électeurs le

commissaire du roi, Frédéric de Dietrich, qui, depuis le mois de

juillet 1789, se montrait infatigable à maintenir l'ordre public,

habile à ménager les transitions nécessaires et se prononçait pour

la fusion complète des dissidences locales dans un même sentiment

de dévouement à la grande patrie. Cette candidature fut vivement

combattue par le parti catholique; l'un de ses chefs, le baron de

Schauenbourg, essaya même de faire déclarer Dietrich inéligible,

comme n'ayant point résidé assez longtemps à Strasbourg. D'autres

membres influents du parti, l'abbé Rumpler, le fantastique auteur de

la _Tonnéide_ et de l'_Histoire véritable de la mort d'un chanoine

qui vit encore_; Ditterich, professeur de droit canon à l'Université

catholique; le médecin Lachausse, s'étaient employés, paraît-il, à

la même besogne. A la candidature de Dietrich ils opposaient celle de

l'ex-ammeister Poirot, très habilement choisie. Il pouvait symboliser

en effet l'ancien régime local, encore cher à bien des coeurs, sans

cependant appartenir aux familles régnantes proprement dites et sans

éveiller par suite les ressentiments populaires. Bon catholique, comme

il le prouva bientôt, on savait qu'on pouvait compter sur lui dans

les crises futures, qui déjà venaient assombrir l'horizon. Aussi le

scrutin du 8 février ne donna-t-il que 3312 suffrages à Dietrich,

tandis que 2286 voix se portèrent sur le nom de Poirot. On était loin

de l'unanimité des suffrages qui se serait manifestée sans doute, si

le vote avait eu lieu six mois auparavant. La liste tout entière des

officiers municipaux et des notables, qui, d'après l'organisation

nouvelle, constituaient le Conseil général de la commune, était

étrangement panachée et, dans son ensemble, donnait entière

satisfaction aux _modérés_ de toutes les nuances, car elle renfermait

l'état-major du futur parti constitutionnel, avec une prédominance

assez sensible de l'élément catholique. Pour s'en assurer, on n'a

qu'à parcourir la liste des élus, où figuraient, par exemple,

à côté de Poirot, François Brunon de Humbourg, syndic du

Grand-Chapitre; François-George Ditterich, professeur de droit canon;

François-Antoine Koegelin, curé de Saint-Etienne; Christophe-Louis

Daudet, receveur de l'OEuvre Notre-Dame; François-Louis Frischhelt,

receveur du Grand-Chapitre; Joseph-Ulrich Zaiguélius, curé de

Saint-Pierre-le-Vieux; François-Louis Rumpler, chanoine, sans compter

d'autres noms connus encore aujourd'hui, les Zaepffel, les Kentzinger,

les Hervé, etc. Sur les cinquante-huit noms de cette liste, trente

et un au moins appartiennent à des catholiques; mais cette imposante

majorité n'était qu'apparente. Elle allait se diviser, presque au

début, en deux fractions de plus en plus hostiles. L'une comprendra des

hommes très modérés, pour ne pas dire très tièdes dans leur foi et

plus attachés à leurs convictions politiques qu'à leurs obligations

religieuses; l'autre les représentants militants de la doctrine

ecclésiastique, décidés à lui rester fidèles, même dans son

conflit avec le pouvoir civil.

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 5 / 36 题