Alerte! lecteurs, il n'est pas encore temps de vous reposer; car
l'industrie est infatigable, et elle vous convie aujourd'hui à une fête
nouvelle. Hier le chemin qui allait puiser au centre de la France les
produits du travail national et de la richesse agricole; aujourd'hui le
chemin qui va chercher dans vos ports les produits exotiques et les
denrées coloniales. Tout change d'aspect, et les hommes et les choses,
et le langage et les habitudes. Hier vous avez remonté vers cette belle
Touraine, au climat si doux, à la robe émaillée de fleurs, au dialecte
pur et choisi; aujourd'hui vous allez descendre le cours de ce beau
fleuve qui, né dans les montagnes de la Côte-d'Or, va se perdre dans la
mer par une embouchure de trois lieues de large, et vous traverserez
cette belle Normandie qui a pour fleurons à sa couronne l'agriculture,
le commerce et l'industrie. Dans la contrée que votre oeil a embrassée
hier, vous avez vu plus de châteaux que d'usines, aujourd'hui, au
contraire, si par moment vous voyez sur les hauteurs qui bordent la
Seine quelque vieux château féodal, aux murs lézardés, aux tourelles en
ruine, au nom historique, plus souvent encore vous reconnaîtrez de loin
la ville manufacturière, l'usine aux murailles noircies par la houille,
autour de laquelle se groupent, comme des enfants autour de leur mère,
quelques chaumières à la livrée de l'usine, noires comme elle, habitées
par des centaines d'ouvriers qui le jour trouvent près d'eux leur pain
quotidien, et le soir, à la veillée, goûtent les joies du foyer
domestique. C'est un beau pays que celui qu'arrose la Seine, ce Pactole
de la Normandie! et quel mouvement, quelle vie, dans cette riche vallée!
Là ce sont deux routes de terre, où tous les jours passent des milliers
de voitures; entre ces routes, c'est une voie navigable que sillonnent,
de gracieux bateaux à vapeur, de lourds chalands hâlés par des chevaux;
et tous ces bruits se mêlent, se confondent, et donnent une âme à cette
belle nature. Et voilà qu'à ces trois sources de prospérité vient se
mêler un chemin de fer; voilà qu'à ces vigoureux chevaux, à ces légers
bateaux qui trouvent un élément de vitesse dans la résistance de l'eau
que repousse leur puissante palette, vient se substituer, non, je me
trompe, s'ajouter la force de la locomotive, la merveille de ce siècle,
cette espèce de Léviathan intelligent et soumis, qui glisse rapide comme
la pensée, franchissant les fleuves et les vallées, s'engloutissant sous
les montagnes et reparaissant un instant après, toujours haletant et
formidable, avec son souffle saccadé et son aigrette de fumée et de
vapeur. Heureux pays! pour lequel la nature a tout fait, et que l'art a
choisi pour y écrire une des plus belles pages de son histoire. Hier
encore, en 1841, il y a deux ans à peine, et qu'est-ce que deux ans dans
le siècle où nous vivons? hier encore, les vallées étaient spacieuses,
les montagnes intactes, la Seine libre et glorieuse, et voilà
qu'aujourd'hui, 3 mai, les vallées sont comblées, le fer et la poudre
ont pénétré dans les entrailles de la montagne, et la Seine ronge,
furieuse, les culées de trois nouveaux ponts! Qu'on vienne encore citer
les gigantesques travaux des Romains et leurs aqueducs, et leurs routes
immortelles! Nul ne sait combien de victimes ont péri à la tâche,
combien d'années le peuple vaincu a gémi sous le fouet du centurion. Ici
rien de tout cela: Une médaille va répondre aux siècles futurs. Cette
médaille portera d'un côté: commencé en 1841; de l'autre, terminé en
1843.
[Illustration: (Rôtissage du boeuf à Maisons.--_Le tourneur de la
broche_: un Anglais.--_Les cuisiniers;_ Gien, de Paris; Poua, de
Belleville; Fiault, de Poissy.)]
En voyant ces travaux cyclopéens, ne se croirait-on pas transporté aux
temps bibliques ou mythologiques! Dans la Bible, les murs de Jéricho
s'écroulent au son des trompettes des Hébreux. Aujourd'hui le rocher de
Douvres disparaît tout entier sans bruit et sans laisser de trace; un
signal est donné, et le feu des hommes, aussi terrible que le feu du
ciel, pousse et renverse dans la mer, qui se referme silencieuse, des
masses de granit.
Au son de la lyre d'Amphion, les pierres viennent se placer
d'elles-mêmes sur les murailles de Thèbes, et quand il dépose sa lyre,
Thèbes, la ville aux cent portes, a sa ceinture de fortifications. Nos
ouvriers, il est vrai, sont moins harmonieux, et je crois que leurs plus
doux chants ne déplaceraient pas le moindre grain de sable; mais ils
s'animent l'un l'autre par leurs cris, par leurs chansons, et, le
pour-boire aidant, le pont est jeté, le viaduc couronné, le souterrain
voûté, en moins de temps qu'il n'en fallait autrefois pour en faire le
projet.
La compagnie du chemin de fer de Paris à Rouen avait convié pour son
inauguration moins de monde que la compagnie d'Orléans; aussi, au lieu
de quatre convois, il n'y en a eu que deux.
Le premier départ a eu lieu à huit heures du matin. Le convoi était
composé de dix-huit wagons et de deux locomotives, et tenait sur la voie
la longueur énorme de près de 150 mètres; ce n'est pas, il faut
l'avouer, la particularité la moins étonnante de ces nouvelles voies de
communication, celle, qui excite le moins l'admiration des populations,
que cette espèce de puissance magique qui déplace et donne des ailes à
ces lourds wagons, et transporte avec la rapidité de la pensée des
milliers de voyageurs.
Le convoi des princes, qui avaient voulu aussi participer à cette
seconde inauguration, n'était composé que de voitures de luxe. Ce sont
de vastes coupés, des diligences divisées en stalles, sur les panneaux
desquelles brillent soit les armes de la famille royale, soit celles de
la ville de Rouen et de la ville de Paris.
La voiture qui a reçu les princes et quelques hauts dignitaires de
l'État, et dont nous donnons le dessin, est une espèce d'omnibus, ou
plutôt de salon élégamment décoré, à l'extrémité duquel se trouve un
fauteuil richement sculpté; c'est là que le duc de Nemours a pris place;
le duc de Montpensier, MM. de Rambuteau, Teste, Duchâtel, et
Cunin-Gridaine se sont assis sur les banquettes longitudinales, et, à
huit heures et demie, le convoi d'honneur s'est mis en marche au son de
la musique militaire.
La gare de Rouen est commune avec celle de Saint-Germain et de
Versailles: elle se divise en deux groupes de six voies, avec quatre
quais d'embarquement et de débarquement. En dehors des quais extrêmes,
et sur les parties latérales, on construit une série d'arcades qui
recevront les divers bureaux; ces arcades sont destinées à soutenir une
charpente monumentale qui embrassé les douze voies et les quatre quais.
Quant à présent, les voyageurs continuent à monter dans les convois par
la pluie ou le soleil, suivant qu'il plaît à Dieu; nous avons entendu de
nombreuses plaintes sur cet oubli indécent de la commodité du public.
Quoi qu'il en soit, la charpente est en projet, et nous devons nous
déclarer satisfaits, surtout si de cette attente doit naître un
monument. Nous souhaitons que la compagnie de Rouen ne se trouve pas un
jour à l'étroit dans cette gaine où viennent aboutir déjà trois chemins
de fer, et où l'on espère voir encore arriver un embranchement de la
ligne de Belgique et d'Angleterre, et qu'elle ne comprenne pas qu'elle a
payé un peu cher l'économie de 13 millions qu'elle a faite en empruntant
au chemin de Saint-Germain son entrée dans Paris.
Le chemin de fer que nous allons parcourir a été commencé, dit la
chronique, le 1er mai 1841. Ainsi, deux ans ont suffi pour faire sortir
cette oeuvre du néant; l'imagination recule, effrayée, devant les
travaux considérables, les difficultés sans cesse renaissantes dont est
parsemé ce chemin; mais, quoique nous reconnaissions que celui qui a
dirigé et exécuté ces travaux est un homme d'un haut mérite, nous ne
pouvons dissimuler que plusieurs ouvrages d'art ont paru généralement
laisser quelque chose à désirer.
La partie commune aux deux chemins de Saint-Germain et de Rouen s'étend
sur une longueur de 8,850 mètres; ils se séparent près de Colombes, où
le chemin de Rouen a une station, d'où il se dirige sur la Seine, qu'il
passe à Bezons. Tous les ponts sur lesquels le chemin traverse la Seine
présentent cette particularité, qu'ils sont doubles. La Seine forme sur
tout son parcours des îles nombreuses, qui ne sont pas la partie la
moins pittoresque du trajet que l'on fait en bateau à vapeur. Le pont de
Bezons a neuf arches de 30 mètres d'ouverture. De là le chemin traverse
à peu près en ligne droite le détour que forme la Seine pour aller
passer au Pecq et la retrouve à Maisons, où il la passe sur un autre
pont de cinq arches de 30 mètres d'ouverture. Tout le monde connaît
cette magnifique propriété qui a pris le nom de son possesseur, et qui
est pour ainsi dire enclavée dans la forêt de Saint-Germain. Le château
date de 1658, et a été bâti par Mansard; vendu pendant la révolution
comme bien national, Napoléon l'acheta pour le donner à son fidèle
Lannes. Depuis, M. Jacques Laffite en devint acquéreur. Mais la
révolution de Juillet, qui, en élevant si haut la réputation de l'homme,
porta un coup fatal à la fortune du banquier, le força à se défaire
d'une partie de cette propriété. On a divisé le parc, qui a mille
arpents, en petits lots, sur lesquels des littérateurs, des artistes,
des hommes du monde, ont construit, suivant leurs goûts on leur fortune,
qui un cottage anglais, qui un chalet suisse, qui une maisonnette
gothique; le pittoresque a pu y gagner, mais l'ensemble est défloré et a
perdu son caractère grandiose.
[Illustration: (Transport du boeuf découpé.)]
[Illustration: Repas des ouvriers à Maisons.]
C'est dans ce parc qu'a eu lieu ces jours passés un repas en harmonie
avec les moeurs anglaises, et qui rappelle les festins des héros
d'Homère. Un boeuf entier a été servi rôti à six cents ouvriers, qui
venaient de mettre la dernière main au pont de Maisons. M. Laffite
présidait à ce banquet.
En quittant Maisons, la ligne se développe à travers la forêt de
Saint-Germain, sur une longueur île près de deux lieues pour arriver à
Foissy, cette vieille ville, qui, en 868, sous Charles le Chauve, fut le
siège d'une assemblée générale des grands et des prélats du royaume.
Maintenant Poissy n'est plus connu du public que par son marché de
bestiaux et des malfaiteurs, que comme un lieu de détention.
Triste retour des choses d'ici-bas!
A partir de Poissy, on reste constamment sur la rive gauche de la Seine,
dont on s'éloigne plus ou moins, suivant les caprices du chemin, tantôt
la surplombant, pour ainsi dire, tantôt s'en écartant, comme ferait un
observateur qui s'éloignerait pour mieux jouir d'un point de vue
pittoresque. Rien ne peut rendre la magnificence du spectacle toujours
nouveau que l'on a sous les yeux pendant 24 on 25 lieues; et qu'on ne
vienne pas dire qu'on ne jouit pas du paysage quand on est emporté par
la locomotive: le paysage n'est pas à vos pieds, il est au loin, dans
les masses surtout; et si les objets qui bordent le chemin fuient avec
une rapidité qui vous donne le vertige, ceux qui sont à bonne distance
posent complaisamment devant vous, et vous avez tout le temps d'en
saisir l'ensemble et les détails; et ce serait vraiment fâcheux de
passer dans cette luxuriante vallée de la Seine comme un aveugle, sans
se réjouir le coeur et les yeux des beautés si pittoresques et si
multipliées qui s'y présentent à chaque inflexion nouvelle du chemin. Ce
n'est pas une partie seulement qui est ainsi, comme sur le chemin
d'Orléans; c'est toute la vallée. La, il n'y a pas de Beauce, pas de
Sologne: il n'y a que la grasse Normandie, ses beaux pâturages, ses;
troupeaux bondissants, ses châteaux sur le versant des collines, ses bois
qui couronnent les hauteurs et les îles si verdoyantes de la Seine.
[Illustration: (Profil de la voiture des princes.)]
[Illustration: (Intérieur de la voiture dis princes.)]
Triel, Meulan, Epones. Mantes, voilà les diverses stations du chemin; et
chacune est si coquette, si gracieuse, qu'on serait tenté de quitter le
convoi et d'y transporter ses dieux lares; Mantes surtout avait mis ses
habits de fête pour saluer le passage du convoi d'inauguration: un arc
de triomphe orné de guirlandes de feuilles et de fleurs attendait le
prince; la garde nationale était sous les armes, et l'oeil découvrait,
au milieu de cette verdure et de cet appareil militaire, de gracieuses
figures de femmes qui souriaient à ce spectacle nouveau. Elles aussi
auraient bien voulu qu'on leur permît de faire partie de cette marche
triomphale. Mais le signal du départes! donné; voilà que la locomotive
nous emporte vers un point qui fait frémir d'avance bien des intrépides:
il s'agit de s'engloutir au sein des ténèbres, de rester pendant trois
quarts de lieues dans l'obscurité la plus complète; il s'agit tout
simplement de percer une montagne, de quitter la Seine à Rolleboise et
de la retrouver à Bonnières. Qu'est-ce cela? Quatre minutes au plus. Et
cependant, comme les coeurs ont battu pendant ces quatre minutes! on se
trouvait lancé d'un bond dans le domaine de l'inconnu. Avançait-on? on
le supposait; mais où trouver un point de comparaison? Allait-on vite ou
doucement? le convoi allait-il dérailler? n'avait-on pas dit adieu pour
toujours à ceux qu'on aimait? Aussi, quelle imprudence! à quoi bon
tenter Dieu? Il nous a donné le soleil, pourquoi le dédaigner? Anxiétés
terribles, difficultés insolubles, supplice inénarrable! Ouvrir les yeux
et ne pas voir, s'abandonner à une puissance aveugle qu'on ne peut ni
diriger soi-même ni arrêter d'un geste. Oh! rendez nous la lumière, et
les campagnes, et la verdure, et le silence des bois, et la fraîcheur de
l'eau: ce bruit de locomotive haletante, ces chaînes qui se heurtent
dans la nuit, ce sifflet infernal qui prévient, dit-on, le danger, tout
cela est affreux à entendre, quand on ne peut pas le voir.--Eh quoi!
quatre minutes seulement, et nous avons passé le souterrain; mais c'est
admirable! mais qui donc a frémi? C'est une plaisanterie, quatre
minutes! Oh! mon Dieu, oui, pas davantage; et dans ces quatre minutes il
vous est passé par le coeur des sensations infinies: vous avez pensé à
vous, à vos parents, à l'événement du 8 mai, à la manière de vous sauver
en cas d'accident; vous avez regretté et aimé plus que vous ne le ferez
en dix ans peut-être. Rien ne peut se comparer à la rapidité des
sensations que donne, un danger imminent; et maintenant que vous n'avez
plus peur, que vous n'avez jamais eu peur, nous vous dirons que ce
souterrain est un des plus grands qui existent sur le chemin de fer. La
montagne s'élève à 82 mètres ou à environ 230 pieds au-dessus de vos
têtes; le souterrain forme une ligne droite de 2,625 mètres de longueur,
et est voûté sur presque tout son parcours.
[Illustration: carte.]
[Illustration: (Pont de Maisons.)]
Vous avez encore trois souterrains à traverser avant d'arriver à Rouen,
dont l'un a 1,700 mètres. Mais qu'est-ce que cela auprès de celui de
Rolleboise? Les têtes de chacun de ces souterrains sont flanquées de
deux tours octogones, surmontées des armes des deux villes que rapproche
le chemin de fer. C'est un heureux rapprochement, c'est un symbole
d'union entre ces deux grandes cités, dont on doit savoir gré aux
constructeurs; c'est une idée d'artiste née dans un esprit d'ingénieur.
Nous avons encore à passer deux fois la Seine, au Manoir et à Oyssel,
sur deux ponts doubles qui ont ensemble seize arches de 30 mètres
d'ouverture; et puis dans un instant nous allons saluer Rouen et ses
vieilles flèches, la jeune et la nouvelle ville, la ville qui a vu périr
Jeanne d'Arc et naître Corneille, et la ville du commerce et des marins.
Encore quelques pas le long de la vaste forêt du Rouvray. Entendez-vous
déjà les cris de joie que fait naître le sifflet de la locomotive? c'est
que la ville entière est venue là, descendant de ses faubourgs, passant
ses ponts, parée, joyeuse, fêtant à la fois le 1er mai et le 3 mai, la
fête du Roi et la fête de l'industrie; c'est que pour elle tout se
résume dans cette grande solennité dont elle comprend instinctivement la
portée; car, se disait-elle, pourquoi aurait-on dépensé tant de
millions, s'il ne devait pas en résulter pour tous un bien-être nouveau?
A quoi bon cette pluie d'or jetée sur la terre, sur le fleuve, dans les
montagnes, si nous ne devons pas avoir une goutte de cette rosée? Et le
bon sens du peuple est admirable; il ne se trompe jamais; il n'a pas le
raisonnement, il a l'instinct, qui le sert mieux, souvent, que les
lumières qui éblouissent l'intelligence.
[Illustration (Tunnel de Rolleboise.)]
Aussi voyez dans cette vaste plaine ou le chemin de fer a assis les
bases de sa gare, voyez sur les hauteurs, sur les toits, sur les ponts,
cette foule compacte, serrée, haletante, qui vient la pour joindre sa
prière à celle du prêtre qui bénit, ses applaudissements sympathiques à
ceux que donnent les princes à l'ingénieur du chemin.
[Illustration: (Tunnel de Tourville.)]
Dans cette vaste plaine sont rangées les troupes de la garnison de
Rouen, les gardes nationales accourues de dix lieues à la ronde, puis
les différents corps de métiers, chacun avec sa bannière, ses attributs.
Là, ce sont les ouvriers des Chartreux qui ont confectionné toutes les
locomotives qui circulent sur le chemin de Rouen; la, les terrassiers,
les charpentiers, les maçons, dont les mains calleuses ont tracé sur
leur drapeau le touchant témoignage de leur reconnaissance pour les
entrepreneurs du chemin, MM. Brassey et MacKensie. Quelle plus douce
récompense peuvent désirer ces rudes travailleurs, qui, en deux ans, ont
attaché leur nom à une oeuvre immortelle? Aussi là chacun a sa part: aux
hommes intelligents qui ont créé, le duc de Nemours donne, de la part du
roi, la croix de la Légion-d'Honneur; aux hommes de labeur qui ont
exécuté, les ouvriers donnent tout ce qu'ils peuvent donner, la preuve
de leur naïve admiration.
Pour qui n'a pas vu ce spectacle imposant il n'est pas de paroles qui
puisse le rendre. C'était une fête comme Rouen n'en avait jamais vu, et
nous tous, Parisiens, qui avions quitté, quatre heures auparavant, la
ville la plus remuante, la plus empressée, la plus populeuse, nous en
avons emporté des souvenirs ineffaçables. Rien n'y a manqué, ni un
splendide et délicieux banquet de huit cents couverts, présidé par le
duc de Nemours, et servi avec le plus grand ordre, ni même cette pluie
bienfaisante, la Providence de la Normandie; elle aussi a voulu prendre
sa part de cette fête. Le Normand est resté ferme à son poste pour
recevoir son hôte connu, et pendant que nous, étrangers, nous cherchions
un refuge contre l'ondée, il lui a fait accueil et l'a reçue en
souriant. Bonne pluie! bon Normand!
Cependant l'heure du départ s'approche, les princes ont passé la revue
des troupes et des corps de métiers, ils vont franchir le pont et
assister au dîner, au bal, que la ville a préparés pour eux, et toute
cette foule est toujours là, attendant le départ, comme elle a attendu
l'arrivée, attentive, inquiète, s'approchant des machines avec défiance,
cherchant à reconnaître l'agent inconnu qui leur donne la puissance et
la vitesse. Le sifflet a retenti: il faut partir.
Adieu! bons Rouennais! adieu, Saint-Ouen, et vous tous grands hommes
auxquels la patrie reconnaissante a élevé des statues, Corneille,
Richelieu! nous vous quittons pour revoir encore une fois, avant le
coucher du soleil, avec des teintes nouvelles, un horizon nouveau, les
coteaux admirables et les riches plaines qu'arrose la Seine. Adieu! mais
nous reviendrons; nous sommes vos voisins maintenant de par la
locomotive, et nous en profiterons. Qui parlera de Saint-Germain, de
Versailles? qui voudra y aller? Mais Rouen, à la bonne heure. Adieu et
merci!
[Illustration.]
Bulletin bibliographique.
_Napoléon et Marie-Louise,_ souvenirs historiques de M. le baron DE
MENEVAL, ancien secrétaire du portefeuille de Napoléon, premier Consul
et Empereur, ancien secrétaire des commandements de
l'impératrice-régente, 2 vol. in-8.--Paris, 1843. _Amyot._ 15 fr.
Les _Souvenirs historiques_ du M. le baron de Meneval contiennent la
condamnation la plus sévère qui ait été portée jusqu'à ce jour contre
Marie-Louise, et cependant leur auteur ne se pose ni en accusateur ni en
juge. C'est un homme de bien qui raconte simplement, sans passion, sans
colère et sans haine, et ce qu'il a vu et ce qu'il a entendu. Jamais un
seul mot de blâme ou de reproche ne s'échappe malgré lui de sa plume; il
n'a qu'un tort: il est trop bienveillant, mais aussi il est sincère; il
dit la vérité, et, sinon toute la vérité, du moins rien que la vérité...
Or, la vérité est un arrêt terrible que la postérité confirmera.
M. le baron de Meneval était encore, en 1789, un enfant; il n'avait pas
entièrement achevé ses études au Collège-Mazarin, lorsqu'il fut obligé
de quitter cet établissement, détruit, comme les couvents, par la
Révolution. Il n'avait pas de but déterminé; il se fit homme de lettres.
La conscription l'atteignit peu de temps après, mais il n'avait aucun
goût pour l'état militaire; sa santé l'éloignait de la carrière des
armes. Singulière circonstance! ses efforts pour se soustraire à
l'application de la loi sur la conscription furent, dit-il, la route
obscure et ignorée qui le conduisit à la protection de l'homme qui passe
pour avoir été inflexible dans l'exécution de cette loi et en avoir
poussé la rigueur jusqu'à ses dernières limites.»
M. Meneval avait fait, chez un de ses amis, la connaissance de Louis
Bonaparte, qui le présenta à son frère Joseph, récemment arrivé de son
ambassade de Rome. Joseph, ami et protecteur des gens de lettres,
attacha à sa personne l'ex-élève du collège Mazarin en qualité de
secrétaire, et comme il n'avait qu'à se louer de lui, il crut rendre un
service à son frère Napoléon en le lui cédant. Le 3 avril 1802, M.
Meneval fut installé dans ses nouvelles fonctions; quelques jours après,
il remplaçait M. de Bourrienne, et dès lors il resta seul au cabinet
consulaire. A dater de cette époque jusqu'en 1812, il ne quitta pas
Napoléon. Des fatigues multipliées, et l'état d'épuisement dans lequel
il revint à Paris après les désastres de la retraite de Moscou, lui
rendaient le repos nécessaire. L'Empereur le plaça en convalescence,
selon son expression, auprès de l'Impératrice, en qualité de secrétaire
des commandements, emploi auquel il avait refusé jusqu'alors de nommer.
M. Meneval, créé baron, accompagna Marie-Louise à Vienne, et ne rentra
en France qu'au mois de mai 1815. Il voulait suivre Napoléon dans son
exil; mais des circonstances indépendantes de sa volonté l'en
empêchèrent. Plus tard, il sollicita vainement du gouvernement anglais
l'autorisation de partager la captivité de son maître; il n'obtint qu'un
refus déguisé.
Napoléon dit on jour à M. de Meneval: «Dans l'ordre de la nature, je
dois mourir avant vous; quand je ne serai plus, que ferez-vous? Vous
écrirez.» Et comme son secrétaire répondait par un geste négatif, il
ajouta: «Vous ne résisterez pas au désir d'écrire des mémoires.»--Plus
tard, à ses derniers moments, à Sainte-Hélène, entre autres
recommandations contenues dans les instructions qu'il laissa à ses
exécuteurs testamentaires, il exprima le désir que certaines
personnes,--et il nomma M. de Meneval,--s'occupassent du soin de
_redresser les idées de son fils sur les faits et sur les choses_, et
portassent à sa connaissance des communications qui _pourraient être
d'un grand intérêt pour lui._ Bien que le duc de Reichstadt soit mort,
M. Meneval a pensé avec raison qu'il ne devait point garder le silence.
Le temps n'est pas encore venu pour lui de mettre au jour ses Mémoires;
mais il a regardé comme un devoir de faire paraître, dit-il, «quelques
souvenirs, dont la publication, si elle n'accomplit pas dès à présent la
recommandation qui lui a été faite, déposera du moins de son respect
pour une mémoire qui lui sera, toujours chère et sacrée, et qu'il ne
peut mieux servir qu'en restant scrupuleusement fidèle à la vérité.»
Pour se conformer autant qu'il était en lui au désir de l'Empereur qu'il
considère comme un ordre, M. de Meneval a cru devoir choisir les temps
qui ont suivi son second mariage. Le récit qu'il publie est destiné à
rappeler quelques traits épars de son histoire privée pendant cette
époque, non à peindre le conquérant et le législateur, mais à faire
connaître Napoléon dans son intimité comme époux et comme père.
Toutefois, dans une vie aussi largement remplie, la politique et les
affaires du gouvernement tiennent une très grande place, l'homme
historique est presque toujours le personnage principal. Sous ce point
de vue, les aperçus sur Napoléon ne sont pas les moins dignes d'intérêt.
D'ailleurs, M. de Meneval s'est trouvé reporté souvent à des souvenirs
qui datent du commencement de ce siècle; il a donc consigné, dans des
notes biographiques en forme d'introduction, quelques-uns des faits les
moins connus, antérieurs à l'année 1810. Ainsi ses révélations jettent
une vive lumière sur les importantes transactions de Lunéville, du
concordat et de la paix d'Amiens.
Le premier volume est consacré presque exclusivement à Napoléon, le
second à Marie-Louise. Aux victoires ont succédé les revers. Les armées
alliées s'approchent de Paris; l'impératrice-régente s'enfuit avec son
fils, qui se débat vainement en s'écriant qu'il ne veut pas quitter sa
maison; que, puisque son papa est absent, c'est lui qui est le maître.
Va-t-elle rejoindre l'Empereur; montrer le roi de Rome à l'armée pour
ranimer son courage? Non, elle se livre volontairement aux ennemis de la
France et de son époux; elle reçoit la visite de l'empereur de Russie et
du roi de Prusse; puis elle se laisse emmener à Vienne, et n'oublie pas
de visiter toutes les curiosités des pays qu'elle traverse. En vain son
aïeule, l'ex-reine de Naples, lui donne le conseil d'attacher les draps
de son lit à sa fenêtre et de s'échapper sous un déguisement pour aller
rejoindre son époux, elle va faire un voyage en Suisse avec l'homme
qu'elle doit, quelques années plus tard, épouser de la main gauche.
Pendant que l'Empereur la rappelle à l'île d'Elbe, elle s'amuse à écrire
la relation de son ascension au Montanvert. De retour à Vienne, elle
assiste, cachée derrière un rideau, aux fêtes données au palais de
Schoenbrunn pour célébrer les défaites de la France et de Napoléon. On
lui enlève même son fils, et pas une plainte ne s'échappe de sa bouche;
on lui défend de donner de ses nouvelles à son époux, et elle s'empresse
d'obéir. Son amant n'a qu'un mot à lui dire, et elle déclare
solennellement qu'elle ne se réunira jamais à l'Empereur. Comme si
toutes ses infamies n'étaient pas suffisantes, elle devient un des
instruments de la politique anti-française en Italie; elle demande
secours aux Autrichiens contre ses sujets, que sa tyrannie a poussés à
la révolte; elle prête son nom aux exactions et aux persécutions de tout
genre qu'il plaît au cabinet de Vienne d'exercer dans le duché de Parme.
Tels sont les principaux événements sur lesquels l'ex-secrétaire des
commandements de l'impératrice-régente, donne, dans son second volume,
des détails inédits et dignes de foi. Oui, honte éternelle à cette femme
sans coeur et sans esprit, qui viola si indignement tous ses devoirs
d'épouse, de mère et d'impératrice, qui n'eut même pas l'excuse d'une
passion quelconque pour se justifier, et qui mourra sans s'être
inquiétée un seul instant de sa coupable nullité!
Les _Souvenirs historiques_ de M. le baron Meneval ne peuvent manquer
d'obtenir un grand succès; ils ont tout l'intérêt d'un roman; ils sont
écrits d'un style simple et franc; on sent en les lisant que leur auteur
est un honnête homme et un homme de coeur qui ne dit que la vérité;
enfin, ils nous font non-seulement connaître la vie privée de Napoléon
et de Marie-Louise, mais ils contiennent, en outre, une foule de
révélations nouvelles sur les hommes et sur les événements du Consulat
et de l'Empire. La critique ne peut pas leur reprocher d'être
incomplets, car M. de Meneval avoue lui-même n'avoir voulu que fournir
quelques matériaux à l'historien futur de Napoléon, s'il juge à propos
de les consulter.
_Itinéraire descriptif et historique de la Suisse_, du Jura français, de
Baden Baden et de la Forêt-Noire, de la Chartreuse de Grenoble et des
eaux d'Aix, du Mont-Blanc, de la vallée de Chamouni, du Grand
Saint-Bernard et du Mont-Rose, avec une carte routière, imprimée sur
toile, les armes de la Confédération suisse et des vingt deux cantons,
et deux grandes vues de la chaîne du Mont-Blanc et des Alpes bernoises,
par ADOLPHE JOANNE.--Paris, _Paulin_, 1 gros volume in-18 de 635
pages.--10 fr. 50 c.
M. Adolphe Joanne est le plus curieux, le plus intrépide et le plus
infatigable de tous les touristes français. Dès que le printemps a fondu
les neiges qui recouvrent pendant l'hiver les cols des Alpes, il quitte
Paris, il va revoir une fois encore ses chères montagnes, où, comme M.
de Saussure, il avoue lui-même avoir passé les plus belles heures de sa
vie. Tout en admirant la nature, M. Adolphe Joanne s'apercevait, durant
ses promenades en Suisse, que les itinéraires ou guides français ne
pouvaient, sous aucun rapport, se comparer aux ouvrages du même genre
dont se servaient les étrangers. Ils étaient faits sans conscience, sans
esprit et sans goût, inexacts, incomplets; quelquefois même d'une
naïveté par trop ingénue.--Le désir d'être utile aux voyageurs futurs,
et surtout de venger la France de l'infériorité relative où elle avait
été tenue jusqu'alors à l'égard des autres grandes puissances, par des
spéculateurs inintelligents, le détermina à entreprendre un ouvrage qui
devait le détourner cependant de travaux plus sérieux. Il fit pour ses
compatriotes ce qu'Ebel avait fait pour les Allemands, et Murray pour
les Anglais, un Itinéraire descriptif et historique de la Suisse et des
contrées voisines les plus curieuses à visiter.
Outre ses propres notes, prises durant sept étés consécutifs, de 1834 à
1840, outre les journaux de voyage inédits de quelques-uns de ses amis,
il a consulté tous les ouvrages scientifiques, historiques et
littéraires qui ont été publiés sur la Suisse et sur les Alpes, en
France, en Allemagne et en Angleterre.
L'introduction comprend les renseignements généraux dont les voyageurs
ont besoin avant de se mettre en route.--A quelle époque doit-on partir?
quels sont les pays les plus curieux à visiter? comment faut-il tracer
son itinéraire? quelle somme dépensera-t-on? de quels moyens de
transport pourra-t-on se servir? Telles sont les graves questions que
traite, avec une intelligence profonde de la matière, M. Adolphe Joanne.
Viennent ensuite des conseils pleins de sagesse sur le voyage à pied, le
costume du piéton; puis des indications précieuses sur les guides, les
porteurs, les auberges, les distances, les monnaies, etc.
Tous les préparatifs sont terminés, vous partez, vous avez franchi la
frontière. Quel est ce charmant village que vous venez de traverser? A
quelle famille a appartenu jadis le vieux château qui couronne le sommet
de ces rochers? Cherchez à la table générale des routes la route que
vous suivez; M. Adolphe Joanne va répondre, soyez-en sûr, à vos
questions. Désirez-vous vous arrêter quelques instants? il vous indique
la meilleure auberge, et il vous prévient qu'il y a dans les environs
quelque curiosité naturelle digne d'être visitée. Continuez-vous votre
voyage? vous n'avez plus qu'à tenir ouvert le livre que vous venez de
consulter; il ne vous dira pas, comme certains ouvrages de ce genre, que
vous devez, à tel endroit désigné, éprouver des sensations douces ou
fortes; mais, vous laissant parfaitement libre d'être agréablement ému
ou faiblement impressionné, il se contentera de vous apprendre tout ce
que vous ne pouvez ni sentir ni deviner. Il est tour à tour géographe,
historien, statisticien, industriel, savant, etc. Quelquefois seulement,
il citera un curieux fragment d'un écrivain célèbre; il vous rappellera
ce que Montaigne, Goethe, J.-J. Rousseau, madame Roland, Byron, George
Sand, ont senti en présence de ce beau paysage, qui vous arrache malgré
vous une exclamation de joie et d'admiration.
L'Itinéraire de M. Adolphe Joanne est tellement exact et tellement
complet qu'un jeune écrivain, qui publie en ce moment des articles sur
l'Oberland dans la _Revue de Paris_, lui en faisait de sérieux
reproches. «Ce livre, dit M. Francis Wey, m'impatienta par son
exactitude même. Pour être agréable, un ouvrage de ce genre doit
contenir quelques bonnes erreurs, quelques bévues flagrantes, afin que
le lecteur puisse donner carrière au plaisir de la critique et
reconnaître, avec un dédain satisfaisant, que nul n'a su voir aussi bien
que lui. Le livre de M. Ad. Joanne ne fait pas de quartier, sous ce
rapport, à l'amour-propre du voyageur; cherchez les lieux les plus
escarpés, les recoins en apparence les plus inconnus, faites les
découvertes les plus extravagantes, et vous n'aurez rien trouvé que ce
touriste infatigable n'ait consigné. D'ordinaire aussi, le cicerone
portatif est sentimental et vous offre, dans des descriptions _senties_,
une parodie ingénieuse des merveilles du chemin. Est-il rien de plus
propre à prévenir un promeneur contre les extases ridicules que des
phrases pareilles à celle-ci, tirée du _Manuel_ de Richard: «Le voyageur
se nourrit de ces douces émotions jusqu'à ce que la route tourne à
gauche?» Ces naïvetés amusantes font défaut à l'Itinéraire de M. Adolphe
Joanne. Par malheur, il mesure toutes les distances avec des mètres et
des kilomètres, ce qui ne le rend accessible, sous ce rapport, qu'à des
mathématiciens consommés.»
L'Agriculture de l'Allemagne, et les moyens d'améliorer celle de la
France, par EMILE JACQUEMIN, 1 vol. in-8.--Paris, 1843, Librairie
Étrangère, quai Malaquais, 15 et 17. 7 fr. 50 c.
«Notre système d'instruction publique présente une immense lacune, dit
M. Emile Jacquemin, au début de son introduction. Le cultivateur s'y
trouve entièrement oublié. En effet, la population rurale, c'est-à-dire
les trois quarts de la nation, n'apprend, dans nos écoles, rien de ce
qui concerne l'état qu'elle est appelée à exercer durant tout le cours
de sa vie; on n'enseigne au petit cultivateur que des choses
parfaitement inutiles. L'esprit d'ordre et de propreté, les premiers
principes d'agriculture et d'horticulture, l'éducation des abeilles et
des vers à soie, celle des animaux domestiques, qui forme une branche si
importante de l'économie rurale, l'organisation communale, ce que la
physique et la chimie ont de plus généralement applicable à la culture
du sol, ne lui seraient-ils pas bien plus utiles à savoir que la
géographie, l'histoire, la grammaire, qu'il a déjà complètement oubliées
quelques années seulement après sa sortie de l'école?»
Pour remédier à ce mal, M. Emile Jacquemin indique, dans l'introduction
du nouvel ouvrage qu'il vient de publier, les traits principaux d'un
plan complet d'enseignement agricole, car il désire ardemment qu'on
donne à la jeunesse des campagnes les moyens d'acquérir les
connaissances qui lui sont indispensables.
Quant à l'ouvrage, auquel cette introduction sert de préface il a pour
but de placer la France agricole dans la voie si heureusement suivie par
l'Allemagne, l'Angleterre, la Belgique et la Hollande, et de l'inviter
au progrès à l'exemple de nos voisins d'outre-Rhin.
M. Emile Jacquemin a habité dix-huit ans l'Allemagne; il y fait encore
de fréquents voyages; loin de lui la prétention de présenter un système
nouveau, d'offrir l'Allemagne comme un modèle accompli, que nous devions
servilement copier; car il n'existe point en agriculture de modèle
universel. Il a seulement recueilli tous les faits intéressants qui
l'ont frappé, il les a réunis comme en un faisceau, pour que la France
les juge et en profite.
Les quatre chapitres dont se compose _l'Agriculture de l'Allemagne_ sont
consacrés, le premier, aux différents modes de culture; le deuxième, à
l'éducation des animaux domestiques; le troisième, à l'éducation du
cheval en général; le quatrième et dernier, à l'importance de
l'éducation du mouton et de la production de la laine. En terminant. M.
Emile Jacquemin fait des voeux pour que l'action éclairée, énergique et
persévérante de l'administration supérieure aille raviver, sur tous les
points du royaume à la fois, toutes les branches de l'agriculture; pour
que les sociétés et les comices agricoles, en relations constantes avec
elle, l'aident de tous leurs efforts dans l'accomplissement de cette
grande oeuvre; et pour que la France agricole, prenant parmi les nations
le rang qui lui appartient, apprenne enfin à connaître, par des
expériences victorieuses, tout ce que son beau sol est capable de lui
donner.
_Le Monde enchanté_, cosmographie et histoire du Moyen-Age; par M.
FERDINAND DENIS, conservateur de la Bibliothèque
Sainte-Geneviève.--Paris, 1843, _A. Fournier_. Prix: 1 fr. 75 c.
Sous ce titre: _le Monde enchanté_, M. Ferdinand Denis, l'auteur du
_Brame voyageur_, des _Scènes de la nature sous les tropiques_, le
savant écrivain qui a exploré avec autant de courage que de bonheur la
vieille littérature espagnole et portugaise, a publié tout récemment les
résultats de ses longues études sur les fantastiques créations du
Moyen-Age.
Après avoir analysé rapidement le _Trésor_ de Brunetto Latini, cette
grande encyclopédie qui eut tant d'influence sur l'imagination
gigantesque du Dante, il nous montre, aux treizième et quatorzième
siècles, un monde étrange, peuplé de dragons de salamandres, de serpents
hideux, d'oiseaux monstrueux, d'hommes à têtes de bêtes et de bêtes à
têtes d'hommes; la licorne à la redoutable défense; ici, le phénix,
qui vit cinq siècles; puis il nous apprend ce que cherchait Colomb à
travers l'Océan ténébreux du couchant; ce n'est pas l'Amérique, mais
l'île de Saint-Brandon, qui disparait aux regards comme un nuage
splendide; la Terre de Cipangu, où il y a des palais dont les toits et
les parcs sont d'or, les grands fleuves du Paradis terrestre; le Paradis
lui-même tel que le rêvaient les docteurs du temps. Ainsi, du monde
ancien, si fécond en créations bizarres, M. F. Denis nous transporte
dans le monde nouveau, qui n'est guère moins riche en êtres et en choses
étranges. Là, en effet, se trouve l'Eldorado et la cité de Monoa, aux
murs d'or, qui se mirent dans un lac d'argent; le Cibora, la région des
grands édifices abandonnés, l'empire du Partiti, les sept villes des
Césars, cachées au fond des forêts du Paraguay; les Americanus, etc. Le
merveilleux récit d'un chevalier qui pénètre dans le purgatoire de
Saint-Patrick, et la tradition non moins grandiose du fameux prêtre
Jean, sont le sujet d'un appendice que complètent de nombreuses notes
non moins curieuses que le texte.
_De l'Emploi de l'aimant dans le traitement des maladies_; par MOUZIN,
docteur-médecin.--Paris, 1843, _Fortin-Masson_, brochure in-8 de 5
feuilles.
Depuis longtemps on savait que le galvanisme offrait à la médecine des
ressources précieuses dans certains cas de maladie; mais si la science
avait constaté des résultats, la pratique n'en avait tiré parti que bien
rarement, en raison de la difficulté ou plutôt de l'embarras
qu'entraînaient l'emploi des appareils galvaniques, toujours assez longs
à préparer, et dont la puissance ne se soutient au même degré que
pendant un temps assez court. La belle découverte du professeur
OErstedt, de Copenhague, les travaux de MM. Ampère, Arago, Becquerel, en
France, Faraday, en Angleterre, Matcucci, en Italie, etc., etc., en
enrichissant la science d'une foule d'observations nouvelles, ont mis à
la disposition des médecins des moyens faciles d'employer le fluide
électrique et d'en régler à volonté la puissance, suivant l'exigence des
cas.
C'est au moyen de l'aimant qu'on produit aujourd'hui un courant
électrique pour le traitement des maladies, et les appareils
très-simples et portatifs dont on se sert à cet effet, permettent de
proportionner instantanément l'énergie du remède à la force plus ou
moins grande des malades.
L'auteur de l'opuscule que nous annonçons n'a point décrit les appareils
dont il se sert, pensant probablement qu'il suffisait de rappeler les
principes d'après lesquels on les construit. Après avoir exposé
succinctement ce qui a rapport à la force magnétique de l'aimant, à la
puissance (nouvellement découverte) qu'a un aimant de produire un
courant électrique, à l'action de l'électricité sur les fonctions
organiques, il a passé en revue les diverses affections à la guérison
desquelles le fluide dégagé par l'aimant peut être utilement employé, en
rappelant tout ce qu'on avait fait antérieurement avec le galvanisme,
dont les effets sont identiques avec ceux de l'électricité magnétique.
Si les heureux résultats indiqués étaient assurés dans tous les cas,
l'humanité aurait à se féliciter grandement d'un progrès scientifique
qui permettrait de guérir ou seulement de soulager certains maux contre
lesquels l'art de guérir n'avait que bien peu de ressources. Au nombre
de ces infirmités, nous ne citerons ici que l'asthme, dont l'auteur
affirme que la guérison a toujours lieu dans la proportion de neuf
malades sur dix.
Incendie du théâtre du Havre.
Encore un désastre à enregistrer! Cette année et les précédentes ont été
tristement fécondes! Le théâtre du Havre a été complètement détruit par
un incendie.
Vastes amas de matières combustibles, les théâtres ne sont préservés que
par la plus active vigilance et les plus minutieuses précautions. A
Paris, un rideau en fil de fer sépare la scène de la salle,
immédiatement après la représentation. Un détachement de pompiers,
ordinairement de douze hommes, commandé par un sergent, tient les pompes
en arrêt sur la scène, et fait des rondes pendant toute la nuit. Cette
surveillance, loin d'être superflue, est parfois insuffisante. Les
vieillards se rappellent encore avoir vu brûler, malgré le zèle des
pompiers et de M. Morat, leur directeur, la salle de l'Opéra, qui
occupait l'emplacement actuel de l'Athénée. Nous-mêmes nous avons
assisté à la destruction de l'Ambigu, de la Gaieté, du Vaudeville, des
Italiens. Celle du théâtre du Havre afflige d'autant plus, qu'on semble
n'avoir pris aucune disposition pour la prévenir. Quoi! le feu prend
dans les _dessous_, il emplit la salle, il gagne les combles, et il faut
qu'un jeune homme passe pour donner la première alerte au portier!
Personne ne veille dans cette grande enceinte, après la représentation
d'un opéra qui a exigé l'emploi de toutes les machines, et dont
l'exécution matérielle a dû nécessairement amener quelque confusion.
Le Havre entier déplore la perte de M. Fortier, et plus de quatre cents
personnes ont accompagné son convoi. Averti trop tard, forcé par la
fumée de se tenir sur l'entablement, à vingt mètres du sol, il indique
avec un admirable sang-froid ou l'on trouvera des échelles. On les
apporte; elles n'atteignent qu'aux fenêtres du foyer, dont elles brisent
les vitres. Au milieu de cette anxiété que causent les grands sinistres,
on ne songe ni à lui lancer des cordes, ni à étendre des matelas pour
amortir sa chute; le malheureux se précipite, et la femme Hauvel, sa
servante, se jetant après lui, achève d'écraser son corps meurtri.
Les efforts de la population n'ont eu d'autre résultat que de préserver
les maisons voisines; la flamme a tout dévoré et n'a laissé debout que
les quatre murailles.
Le théâtre du Havre, construit par M. Labadye, avait été commencé en
1817 et livré au public le 25 août 1823; il pouvait passer pour un
monument dans une ville toute commerçante, agrandie à une époque de
décadence architecturale, et où les oeuvres d'art sont rares.
[Illustration: (Vue du théâtre du Havre avant l'incendie du 28 avril
1843.)]
Du foyer, la vue était magnifique. Au premier plan la place Louis XVI,
ombragée d'arbres et traversée par la rue de Paris. Au-delà, entre les
quais d'Orléans et de Lamblardie, on apercevait le _Bassin du Commerce_
couvert de navires de toutes nations; plus loin, une partie du _Bassin
de la Barre_ et l'imposant arc de triomphe de la _Porte Royale_; à
gauche, derrière le quai d'Orléans, les yeux pouvaient s'étendre sur le
riant amphithéâtre d'Ingouville.
Les Havrais ont déjà songé à secourir les artistes victimes de
l'incendie. Un concert s'organise à leur bénéfice. En présence de tant
de désastres récents, la générosité publique se montre aussi inépuisable
que la mauvaise fortune, et lorsqu'on est malheureux, c'est déjà une
consolation de l'être sur le sol français.
Anniversaire du 5 Mai.
L'anniversaire du 5 mai ne se célèbre pas par des fêtes bruyantes; il se
pleure dans quelques coeurs restés fidèles au milieu de l'indifférence
du temps présent. Les fidèles dont je vous parle ne sont pas nombreux,
car, chaque jour, depuis bien longtemps, il se fait dans leurs rangs des
vides que rien ne peut combler; mais ils ont encore la même ferveur de
foi, la même naïveté d'enthousiasme qu'au jour de leur plus brillante
victoire avec leur Empereur; leur Empereur qu'ils ne peuvent pas croire
mort, et que, par une heureuse illusion d'amour, ils s'obstinent à voir
sur la colonne, jamais aux Invalides.
Cependant, le 5 mai de chaque année vient les rappeler douloureusement
au sentiment de la réalité. Ce jour-là, des le matin, leur pèlerinage
commence: on les voit arriver successivement têtes blanchies ou têtes
chauves, ceux-là avec un bras de moins, ceux-ci dès longtemps consolés
de l'absence d'une jambe oubliée dans une victoire, tous, âmes
vigoureuses dans des corps plus ou moins brisés, sur la place où se
dresse le monument de leurs anciens triomphes. Leur démarche est triste,
recueillie; et pourtant, vous verriez parfois un éclair de fierté
douloureuse illuminer leurs vieux visages, quand ils lèvent les veux sur
le jeune _pékin_ qui passe, d'un air de présomptueuse nullité. La
plupart d'entre eux déposent religieusement au pied de la colonne la
mélancolique couronne d'immortelles, tandis que quelques-uns, orateurs
improvisés, expliquent aux enfants attroupés le grandes choses que ce
bronze rappelle;--et la figure des enfants devient pensive à ces récits
épiques.
[Illustration.]
Nous avons vu, le 5 mai dernier, un de ces vétérans de l'Empire en
contemplation devant une statuette de Napoléon. Son attitude était celle
de la plus douloureuse rêverie; il se croyait seul, et deux larmes
silencieuses glissaient sur ses joues. A la fin, il plia un genou devant
son Empereur, et, en se relevant, il m'aperçut: «Mille noms d'un sabre!
monsieur, s'écria-t-il en essuyant ses yeux, excusez; mais, voyez-vous,
quand je pense que ce n'est plus qu'un petit morceau de plâtre, lui, mon
Empereur, que j'ai vu à Austerlitz et dans tant d'autres mille
tintamarres, tandis que moi, pauvre vieux bras-cassé, je suis encore de
faction, sans fusil, dans cette bicoque qu'on appelle la terre, c'est
plus fort que moi; mais ça m'arrache quelque chose là-dedans (il
frappait sa poitrine), et ça me donne des envies de déserter, que j'en
pleure comme une bête.»
Et ce pauvre soldat me parut bien grand dans son humilité, et bien
heureux dans sa douleur, car il avait une foi.
Rébus.
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. Un grand personnage disait: Rien ne pèse
autant qu'une couronne.
[Illustration: Rébus.]