RÉCEPTION AUX TUILERIES.

[Illustration: (Présentation du Corps diplomatique.)]

Le canon gronde, les cloches sonnent, les voûtes des temples

retentissent; trente-quatre millions d'habitants célèbrent la fête d'un

seul homme. Quel honneur! mais aussi quelle fatigue et quels ennuis! A

pareil jour, permis à un simple citoyen du nom de Philippe d'oublier le

reste du monde et d'abriter derrière le mur de la vie privée les saintes

joies de la famille; quant au souverain, il ne s'appartient pas: la

félicitation officielle le réclame; la harangue l'attend, toute

boursouflée d'élogieuses hyperboles; son devoir est de l'entendre

jusqu'au bout et de trouver pour chaque orateur des formules de

remerciements qui seront lues et commentées par la nation tout entière.

On jugera de ce qu'il lui faut de patience et de mémoire par cette

simple énumération:

Le 30 avril au soir, le roi, entouré de sa famille, reçoit dans la salle

du Trône:--l'archevêque de Paris, à la tête du clergé

diocésain:--l'évêque de Versailles et ses grands-vicaires;--les membres

du corps diplomatique;--le conseil d'État, précédé par le

garde-des-sceaux, son président-né;--l'administration de la liste civile

et celle du domaine privé. Après ces réceptions, le roi et la famille

royale se rendent dans la salle des maréchaux, où les détachements de la

garde nationale et de la troupe de ligne sont admis à offrir leurs

compliments à S. M. à l'occasion de sa fête. Le lendemain, à onze heures

le roi reçoit ses aides-de-camp, ses officiers d'ordonnance et ceux des

princes de la famille royale; à onze heures et demie, le conseil des

ministres et MM. les maréchaux de France--A midi, le roi, en uniforme

(habituellement celui d'officier-général de la garde nationale) se rend,

avec la reine, les princesses, les princes, également en uniforme, dans

la salle du Trône, où il reçoit successivement:--les grandes députations

de la Chambre des Pairs et de la Chambre des Députés ayant à leur tête

le chancelier et le président de la Chambre;--les députations de la cour

de cassation et de la cour des comptes, conduites par les chefs de ces

deux compagnies;--le conseil royal de l'instruction publique;--le

premier président de la cour royale, à la tête de sa compagnie;--les

membres des cinq académies qui forment l'Institut de France;--le préfet

de la Seine,--le préfet de police;--le conseil de préfecture de la Seine

et le corps municipal de la ville de Paris;--les sous-préfets de

Saint-Denis et de Sceaux, et les conseils municipaux de la

banlieue;--l'Académie royale de médecine;--les députations du tribunal

de première instance et du tribunal de commerce de la Seine;--les juges

de paix de Paris;--la chambre de commerce;--les membres des corps royaux

des Ponts et Chaussées et des Mines;--les fonctionnaires et professeurs

de l'école royale polytechnique;--les professeurs du Collège de

France;--le conseil de perfectionnement du conservatoire des arts et

métiers;--les consistoires de l'église réformée et de la confession

d'Augsbourg;--le consistoire central du culte israélite;--les délégués

des colonies;--la chambre, des notaires de Paris;--la chambre syndicale

des agents de change;--la chambre des commissaires-priseurs;--la chambre

syndicale des courtiers de commerce;--la société royale et centrale

d'agriculture;--le préfet et le conseil de préfecture de

Seine-et-Oise;--les corps municipaux de Versailles et autres villes du

département;--les officiers-généraux, supérieurs et autres, qui ne font

point partie de la garnison de Paris, et ceux des fonctionnaires civils

ou militaires qui n'appartiennent à aucun des corps admis aux réceptions

du jour.

S. M. reçoit ensuite:--le commandant supérieur et l'état-major de la

garde nationale de la Seine;--les officiers des légions de Paris et de

la banlieue;--les officiers des gardes nationales de Versailles et

autres villes ou communes du département de Seine-et-Oise;--les

officiers composant l'état-major des Invalides;--les généraux et

états-majors de la division et de la place;--les maréchaux-de-camp et

officiers des différents corps de la garnison de Paris;--les généraux et

officiers supérieurs du département de Seine-et-Oise. Enfin, à quatre

heures, le roi reçoit les membres du corps diplomatique.

Pendant cette longue réception, qui ne dure pas moins de cinq heures, le

roi se tient debout, le chapeau à la main, un peu en avant de sa

famille, saluant sans cesse et prenant continuellement la parole, soit

pour adresser quelques mots affables aux personnes qu'il distingue dans

la foule, soit pour répondre aux diverses harangues que prononcent

successivement les présidents de la Chambre des Pairs et de la Chambre

des Députés, les premiers présidents de la cour de cassation, de la cour

des comptes et de la cour royale de Paris, le ministre de l'Instruction

publique au nom du conseil royal, le président de l'Institut, le préfet

de la Seine, les présidents des tribunaux de première instance et de

commerce, le ministre de l'Agriculture au nom du Conservatoire royal des

Arts et Métiers, le préfet de Seine-et-Oise, et le chef du corps

diplomatique.

La veille, S. M. a reçu les félicitations du conseil d'État par l'organe

du ministre de la Justice. Un conflit de préséance entre le conseil

d'État et la cour de cassation, a fait, depuis plusieurs années, décider

que le conseil d'État ne serait pas reçu le jour même, mais la veille de

la Saint-Philippe.

Il est d'usage que les discours prononcés à la réception soient d'avance

communiqués au chef du cabinet du roi, qui les place sous les yeux de S.

M.

Nous n'avons rien à dire de ces pièces d'éloquence que reproduit

textuellement le _Moniteur_, et, après lui, la plupart des journaux

politiques, et qui n'offrent guère que des banalités officielles. La

louange y revêt ses formes consacrées, stéréotypées, pour mieux dire, à

l'usage de tout gouvernement. Quelquefois cependant la réclamation, la

sollicitation, s'y glissent sous les protestations d'amour; c'est le

serpent caché sous les fleurs de rhétorique. Mais de telles

manifestations sont rares et habituellement «la paix du monde,

l'harmonie des pouvoirs de l'État, si nécessaire au bien public, le

maintien de l'ordre, si désirable pour assurer le libre jeu et

l'affermissement de nos institutions, etc.,» toutes choses fort neuves,

comme l'on sait, font tous les frais de ces élucubrations prévues qui

n'offrent guère plus de différence entre elles que les variations d'une

même phrase musicale.

Un grand dîner, auquel sont admis plusieurs centaines de convives,

succède aux réceptions du jour. Pendant ce repas, un concert d'harmonie,

installé dans un vaste kiosque dressé entre les deux parties du jardin

réservé, en face du pavillon de l'Horloge, se fait entendre d'habitude;

mais il n'a pas eu lieu cette année, et, par suite, aucun billet n'a été

délivré aux personnes privilégiées qui d'ordinaire trouvaient place sur

les pelouses du jardin clos, d'où elles jouissaient tout à la fois de

l'audition du concert et de la vue du feu d'artifice.

[Illustration: (Sérénade de Tambours dans la cour des Tuileries.)]

_Sérénade de tambours sous les fenêtres des Tuileries._ Hélas! plaignez

la royauté! Voici des harangueurs d'une nouvelle espèce qui viennent

mêler leurs voix bruyantes aux périodes cadencées des orateurs

officiels. Ce ne sont rien moins que les tambours de la garde nationale,

conduits par le plus colossal, le plus brodé, le plus chamarré, le plus

empanaché de leurs tambours-majors, qui régalent d'un roulement

gigantesque les oreilles du souverain à l'occasion de sa fête; ils

appellent cela donner une sérénade. Certes, l'intention est louable,

mais cette galanterie trop espagnole nous semble mériter mieux un autre

nom.

Il n'y a pas de bonne fête, dit-on, sans lendemain et sans gendarmes;

nous ajouterons: et sans tambours. Depuis quelques années surtout, le

roulement a pris chez nous des proportions démesurées. Impossible de s'y

soustraire, que l'on soit roi ou caporal de la garde nationale;

seulement, comme la monarchie a droit à des honneurs tout particuliers,

elle a le privilège de jouir de trois cents tambours au lieu d'un;

heureuse si la solidité de son appareil auditif est en rapport avec la

majesté de son rang et l'étendue de cette flatteuse prérogative! Cette

tyrannie de la peau d'âne tient, nous inclinons à le croire, aux

circonstances politiques. Le tambour-citoyen qui se sent placé à la tête

de la milice nationale, l'un des plus fermes appuis de l'ordre de choses

établi, se considère naturellement comme la colonne du pouvoir: aussi

abuse-t-il de l'aubade en homme fort de son importance et du bruit qu'il

fait dans le monde. Il faut bien se garder de le mécontenter: il a la

tête près des baguettes, et si, par malheur, on avait l'imprudence de le

molester, il battrait en retraite, laissant le gouvernement et les

Chambres se débrouiller comme ils pourraient. Voilà peut-être ce qui

explique comment cette année le roulement-monstre de la cour d'honneur

du Carrousel a été maintenu le 1er mai, tandis que le concert du jardin

a disparu du programme des réjouissances. Une politesse en vaut une

autre, et toute _sérénade_ a un sens. Celle des virtuoses de la basane

signifie très expressément qu'il faut leur donner de quoi boire à la

santé du chef de l'État, pour célébrer dignement sa fête. Cet appel est

compris: le moyen de rester sourd à une demande de cette espèce! et ce

digne corps, en achevant son formidable roulement, se retire chargé des

dons de la munificence royale. Mais si, comme dit le proverbe, ce qui

vient par la flûte s'en retourne par le tambour, il est rare que par

analogie le pécule gagné en abaissant le poignet ne s'en aille pas en

levant le coude, suivant l'expression populaire, avant la fin de la

journée. Mais c'est qu'aussi le tambour est doué d'une soif de

dévouement inextinguible!

_Le canon des Invalides._ Autre genre de concert dont l'imposante voix

domine le fracas de la fête. C'est le coup de tamtam au milieu de

l'orchestration officielle. Le canon des Invalides est comme le

_Moniteur_; il enregistre à sa manière tous les triomphes, toutes les

joies. Ce n'est point pour cela un flatteur; au contraire, il ne sait

que gronder, et cependant sa brutalité ne déplaît pas. C'est par deux

salves de vingt et un coups tirés le matin et le soir, qu'il s'associe

aux réjouissances de la journée du 1er mai. Une compagnie d'Invalides,

choisis parmi les moins manchots, fait le service de la belle batterie

élevée sur l'esplanade de l'hôtel, et prouve, par la précision et la

promptitude de son feu, qu'au besoin, le peu de bras qui lui restent

sauraient encore lancer à l'adresse de l'ennemi une suffisante quantité

d'obus et de boulets de trente-six. Le canon des Invalides tonne

également pendant qu'on tire le feu d'artifice, et son organe majestueux

se détache, grave et sonore, de cet assourdissant vacarme, comme le

bourdon de Notre-Dame, une veille de grande fête, au milieu des grêles

sonneries de toutes les autres paroisses.

Fêtes et jeux des Champs-Élysées.--Nous voici au coeur de la fête, C'est

aux Champs-Élysées que se concentrent les réjouissances municipales;

aussi la foule, toujours avide de plaisirs, s'y porte-t-elle avec

fureur, et Paris n'est plus dans Paris pendant toute une grande journée;

il est tout entier empilé entre la place de la Concorde et la barrière

de l'Étoile. Les divertissements et les jeux offerts la population

justifient-ils cet empressement, répondent-ils, à l'attente générale?

Hélas! non, il faut bien l'avouer. Les fêtes se suivent et se

ressemblent; Louis-Philippe est fêté comme l'était Charles X, et avant

celui-ci Louis XVIII, et avant ce dernier Napoléon. Le programme des

réjouissances a été, à ce qu'il paraît, arrêté! une fois pour toutes et

chaque année il se réimprime sans le plus léger amendement; il n'est

besoin que d'en changer la date. Certes, à une autre époque où le talent

de la mise en scène, du décor et de la pompe générale est poussé si loin

et partout, dans le plus petit bouge dramatique comme sur notre première

scène, il faut que l'imagination de nos ordonnateurs de fêtes soit bien

stérile pour ne pas leur suggérer, une fois par hasard, autre chose que

l'éternelle répétition de leur fastueux programme. Qu'à défaut d'un

autre genre de prodigalité, ils se mettent du moins en frais

d'invention. Que si leur cervelle prosaïque et frappée d'infécondité ne

peut donner naissance à la moindre idée neuve, à la plus petite des

découvertes, qu'ils appellent à leur secours les archéologues et les

poètes. Qu'ils remontent vers le passé; qu'ils nous rendent le cirque de

nos pères, non point avec les gladiateurs et les combats de bêtes

féroces, mais avec un spectacle approprié à nos moeurs, quelque chose

qui moralise et élève l'esprit des masses, comme pourrait être le

tableau de nos grandes épopées nationales, représentées avec des

milliers de comparses sur une scène immense, sous les yeux d'un people

tout entier. Pourquoi l'Académie des sciences morales et politiques ne

proposerait-elle pas un prix à l'auteur du meilleur projet de fête

nationale et populaire? Il nous semble qu'un tel objet se recommande

directement à ses méditations, à son intérêt spécial; et assurément

jamais médaille d'or n'aurait été plus dignement et plus utilement

placée, que celle qui nous doterait enfin de pompes et de solennités en

rapport avec les progrès de notre civilisation et la majesté d'un grand

peuple.

[Illustration: (Salves d'artillerie aux Invalides.)]

En attendant que cette idée se réalise, si tel doit être son destin,--ce

dont nous doutons fort,--pénétrons dans ces Champs-Élysées, si richement

pourvus de joies municipales, et examinons les merveilles que la moderne

édilité offre en pâture aux citoyens, de par le programme officiel.

Que voyons-nous d'abord? Quatre orchestres de danse établis à chaque

angle du carré Marigny. Premier et flagrant anachronisme! Le peuple n'a

nul besoin des violons de la Ville pour danser, s'il en a envie.

N'est-ce pas l'avilir que le convier à prendre de risibles et grossiers

ébats au milieu de la voie publique, sous le soleil le plus ardent, à

travers les nuages épais d'une poussière fort peu olympique? Aussi le

peuple répond-il comme il le doit à cet absurde et inconvenante

provocation, en s'abstenant complètement. Les orchestres jouent, sinon

dans le désert, au moins dans l'inaction et le dédain de la foule. Je me

trompe pourtant, car ils servent à animer la danse macabre qu'une

douzaine de polissons exécutent sous la protection de la garde

municipale, et qui, en toute autre circonstance, et en tout autre lieu,

vaudrait certainement à ses auteurs une incarcération immédiate, suivie

d'une comparution en police correctionnelle et de quinze jours

d'emprisonnement, pour fait d'outrage public aux moeurs.

Un autre plaisir délicat qu'offre l'administration aux bons habitants de

Paris, c'est l'ascension au mât de Cocagne. Ici encore nous retrouvons

les mêmes haillons, les mêmes visages repoussants qu'autour des

orchestres forains rétribués par l'autorité. Une population de drôles à

jambes nues, de gamins de la pire espèce, dont les faces rébarbatives

inspirent l'effroi et le dégoût, grouillent en tumulte autour de l'arbre

Symbolique, impatients de monter à la conquête des timbales et des

montres d'argent suspendues à quelque trente mètres au-dessus du sol.

Les plus avides, les novices, s'élancent les premiers, et ne tardent pas

à égayer la galerie par une lourde dégringolade.

«Mais ceux qui de _ces jeux_ ont un plus long usage,» laissent les

conscrits passer devant et s'épuiser en vains efforts, attendent

patiemment, sachant bien que chaque tentative infructueuse de leurs

devanciers les approche du but désiré. En effet, lorsque le fretin leur

a suffisamment aplani le chemin en détachant du mât la couche savonneuse

qui s'opposait à l'ascension, les habiles apparaissent à leur tour; ils

recueillent le fruit des défaites de leurs infortunés rivaux. Pour

augmenter encore leurs chances de succès, ces _grimpeurs_ émérites, qui

à l'agilité du singe joignent la prudence du serpent, ont eu soin de

ceindre leurs reins d'une corde soutenant deux sacs, ou immenses poches

de toile pleines de gravier et de poussière, dont ils se frottent par

intervalles les mains et les jambes pour aider à leur pérégrination

aérienne, et balancer, par cet utile auxiliaire, l'action perfide des

parties savonneuses encore adhérentes au mât. Cette sage précaution leur

assure la victoire, jointe à la lenteur réfléchie qu'ils apportent dans

leur ascension et aux temps de repos fréquents dont ils savent

l'entrecouper, n'oubliant pas un seul instant cette salutaire maxime:

Qui veut voyager _haut_, ménage sa monture.

Une fois le mât dégarni de ses agréables pendentifs, il reste à enlever

le drapeau qui surmonte l'arbre gigantesque. C'est la le beau idéal, le

triomphe du genre. Celui qui a le bonheur ou l'adresse de se signaler

par ce haut fait, est conduit, entre deux municipaux, au commissaire de

police du quartier des Champs-Élysées, qui, de sa magistrale main, lui

remet une récompense proportionnée à la grandeur de l'action. A la mine

de ce lauréat, on jugerait, en le voyant sous l'escorte de la force

armée, qu'elle va le conduire aux galères. Il n'en est rien pour le

moment; mais il y a gros à parier, à en juger du moins par la

physionomie de ce singulier triomphateur, que ce n'est que partie

remise.

Jusqu'à présent, les divertissements de la fête royale n'ont d'autre

but, comme on le voit, que de fournir de l'argenterie et les délices du

bal en plein vent à une cinquantaine de jeunes gueux, semblables de tous

points à ceux dont Callot nous a légué le type. Est-ce bien là, de bonne

foi, ce qu'il est permis d'appeler une fête nationale?

Parlerons-nous des deux théâtres élevés aux deux extrémités du vaste

carré Marigny, et des ridicules pantomimes qu'y exécutent de malheureux

bateleurs forains recrutés au rabais par l'adjudication des

réjouissances du 1er mai? Une plate et insipide copie des batailles du

Cirque-Olympique, moins les chevaux, les décorations, la mise en scène,

et, en un mot, tout ce qui attire la foule, tel est cet attrayant

spectacle, que dédaignent même les Titis, car, pour les quinze centimes

que coûte une place au paradis du Petit-Lazari, ils auront la jouissance

d'une représentation infiniment plus amusante. Nous avons pu juger de

cette indifférence par le renouvellement incessant du public

essentiellement populaire qu'attroupe d'abord devant ces théâtres

l'aimant irrésistible des feux de pelotons et des évolutions guerrières;

et, certes, il faut que l'exhibition soit au-dessous du médiocre pour ne

pas captiver un tel public avec de pareils éléments de succès.

Nous avons fait comme tout le monde: nous avons séjourné cinq minutes

devant ces tréteaux de quinzième ordre. Ce qui s'y consomme de poudre

est réellement incalculable, des nuages de fumée éclipsent à chaque

instant la scène: c'est là le plus clair de l'action. On s'y fusille à

bout portant mais il n'y a jamais ni morts ni blessés, attendu que, la

toile ne baissant pas, les blessés et les morts seraient, faute

d'entractes, contraints de se relever eux-mêmes à la face des

spectateurs, ce qui serait contraire aux lois de la nature et pécherait

un peu contre la vraisemblance. Un général français, adossé au garde-fou

d'un pont, a essuyé devant nos yeux, sans en être contusionné le feu

d'une armée toute entière, représentée par vingt comparses, ce qui nous

a porté à croire que ce digne militaire était invulnérable comme Achille,

d'autant plus qu'en vrai héros français, il n'avait garde, comme on

pense de montrer le talon à l'ennemi.

Un duel à l'arme blanche, entre une vivandière et un officier

autrichien, n'a pas eu de suites plus funestes.

La même vivandière a, la minute d'après, poignardé et précipité dans un

torrent un montagnard, que son feutre nous a fait soupçonner être

Tyrolien, et qui, deux fois occis, n'en est pas moins rentré incontinent

sur le théâtre par une coulisse opposée.

Presque aussitôt une armée de Russes a débouché par le pont déjà

mentionné, et est venue se ranger en bataille au bord de la scène, en

commençant un feu de file des moins nourris, sans doute pour

s'entretenir la main en attendant que l'ennemi parut.

«Ah! bon, voilà les bédouins! s'est écrié cependant notre voisin de

droite, excellent type de g--------- parisien, au visage épanoui et

candide; et tout aussitôt, trente voix ont répète autour de nous:

«Voilà, voilà ces gueux de bédouins!»

Il paraît qu'aujourd'hui le bédouin est passé à l'état d'ennemi

universel, comme l'était autrefois l'anglais: c'est du moins ce qui nous

a paru résulter de l'unanimité de notre entourage à proclamer Bédouins

et archi-bédouins des soldats parfaitement Russes. Aussi est-ce pour

rendre hommage à ce sentiment populaire que notre dessin représente

l'armée française aux prises avec les troupes d'Abd-el-Kader sur le

théâtre municipal; mais la vérité historique nous force à déclarer

maintenant que l'aspect de nos adversaires n'avait rien que de

moscovite. Après cela, il est fort possible que les Bédouins soient venu

ensuite, apparemment par le même pont; et s'il faut le dire, nous n'en

serions pas étonné, attendu la grande variété de nationalités ennemie

que nous avons vu se succeder sur le théâtre en question, dans l'espace

de cinq à dix minutes. Quoiqu'il en soit, nous avons laissé les Russes

battus à plate couture et nos soldats, au nombre trois les

pourchassèrent à outrance; et, justement flattés d'un coup d'oeil si

bien fait pour émouvoir une âme française, nous avons tenu à demeurer

sur cette douce satisfaction d'amour-propre national.

[Illustration.]

Quittant donc sans regret les joies officielles, nous avons suivi la

multitude vers le point des Champs-Élysées où elle afflue de préférence;

nous voulons parler de l'espace compris entre la place de la Concorde,

le carré Marigny et la rive de la Seine. C'est là que donnent

rendez-vous à la foule des promeneurs, et le saltimbanque qui a quitté

les foires circonvoisines pour venir _développer ses talents dans la

capitale_, et les _phénomènes vivants qui viennent de faire l'admiration

des différentes cours de l'Europe_, et les escamoteurs, physiciens,

alcides, écuyers, qui, aux alentours du 1er mai, débouchent par toutes

les barrières et viennent peupler avec les monstres, les funambules, les

marchands de mirlitons et de bons hommes de pain d'épice, les ombrages

de l'ancien Cours-la-Reine. Aussi, ce jour-là, n'y peut-on faire un pas

sans tomber en extase; tous les sens sont charmés à la fois: tandis que

l'odorat est doucement chatouillé par le parfum incomparable des

cuisines ambulantes et des fritures en plein vent, l'oeil ébloui s'étend

sur une immense file de tableaux-affiches représentant les plus

curieuses merveilles du globe, et l'oreille se délecte au son de vingt

grosses caisses, appuyées par autant de trompettes ou trombones sur les

notes graves ou éclatantes desquels se détachent, comme une aérienne

dentelle, les folles gammes chromatiques de la perçante! clarinette.

Ici, on court la bague sur des _pur-sang_ de bois; plus loin,

l'escarpolette vous tend les bras de ses fauteuils on vous enlace de ses

filets; sous cette tente, on se livre à un repas champêtre; là-bas, on

arrache des dents; partout la joie est à son comble. Dans l'espace dont

nous parlions tout à l'heure s'élève une cité étrange qui hier

n'existait pas encore, et qui n'existera plus demain; ses habitants

nomades sont accourus des quatre coins de la France pour venir la

peupler et l'animer un jour. Aucun d'eux ne ressemble au commun des

mortels, et, chose singulière! à cette anomalie est attachée leur

existence. Les uns ont plus de six pieds, les autres moins de trois;

celui-ci a quatre jambes, cet autre est solipède; celui-là a deux têtes,

et, qui pis est, deux estomacs; tel autre, enfin, a toujours joui des

bienfaits de la paix, n'a jamais servi son pays, n'a point de place aux

Invalides, et n'a pourtant ni bras ni jambes. D'autres, avec une

conformation physique en apparence peu différente de celle des autres

humains, ont cependant des moeurs diamétralement opposées à celles de

leurs concitoyens: c'est ainsi que l'un marche habituellement sur la

paume des mains, la tête en bas, l'orteil en l'air, tandis que celui-ci

n'a d'autre nourriture que des cailloux et des pointes d'épées. C'est là

la cité des monstres, cité bruyante et musicale s'il en fut, où tout se

fait au son du cuivre et du tambour; cité opulente, bien que tout

entière faite de toiles et de planches, car l'or et le satin y brillent

de toutes parts; cité cosmopolite, car le Lapon y coudoie le Patagon et

le sauvage, et il n'est pas jusqu'aux lions du désert qu'on n'y entende

parfois mêler leurs rugissements sombres aux bruits des instruments et

des voix glapissantes qui retentissent éternellement dans ce vaste

pandaemonium.

C'est dans les sinueux carrefours de cette ville improvisée qu'aime à

errer la multitude, dédaignant, comme nous l'avons vu, et les danses en

plein vent et les parades du carré Marigny. Insensible aux joies du

programme, elle cherche pour son argent des amusements qui l'amusent, et

que lui offrent tant d'avances, tant de promesses séduisantes, formulées

tour à tour par une orchestration si crépitante et si échevelée, par une

éloquence si pittoresque, si entraînante, si insidieuse que Bilboquet,

ce roi de la cité en question, se montre grand et inimitable en ce jour

solennel! Avec quelle inépuisable faconde il captive, touche, étonne,

fascine son public, joignant le geste au discours et faisant résonner

sous les coups de sa baguette, à chaque chute de phrase, la toile

barbouillée qui sert de prospectus à son établissement!

Voyez cette vaste pancarte sur laquelle est tracée une femme

gigantesque; auprès d'elle se tient roide et droit, comme un simple

conscrit le jour de sa première prise d'armes, un magnifique

tambour-major. L'infortuné bel homme paraît avoir conçu la ridicule

présomption de mesurer sa taille à celle de la géante; mais c'est en

vain qu'il efface les épaules, allonge le col et se hausse sur la pointe

du pied; il ne produit guère plus d'effet en face de la moderne Titane

que la grenouille de la fable en parallèle avec le bouf, et c'est à

peine si, kolbach et plumet compris, il atteint à la hanche de la femme

colosse. Qui ne voudrait voir par ses yeux un si rare prodige? Telle est

sans doute la question que s'adresse chaque membre de l'assemblée; car à

peine le propriétaire de la baraque a-t-il annoncé, entre deux

roulements du tambour, le commencement de la représentation, que la

foule se précipite à longs flots dans le sanctuaire, et que nous-mêmes,

_proh pudor!_ nous nous laissons entraîner au torrent.

Là, le premier objet qui frappe nos regards est un assez beau lion

nonchalamment couché dans une forte cage et contemplant d'un oeil

paternel les nombreux spectateurs attroupés devant lui. On se demande si

c'est là la géante promise, et l'on commence à murmurer contre le maître

de céans. Mais, voyez à quel point les hommes sont injustes! ce n'est là

qu'un hors-d'oeuvre, une surprise, un préambule à la pièce principale.

Contrairement à l'usage, le conducteur de la géante tient plus qu'il n'a

promis. Vous allez voir. Muni d'un mince quartier de viande, le voilà

qui entre résolument dans la cage, harcelle, tourmente, bouscule son

lion, le fait sauter en l'air comme un barbet docile, en tenant suspendu

sur sa tête puissante le maigre lambeau d'aliment offert à son rude

appétit. Puis, lorsque le roi des forêts a pris enfin possession de

cette proie modeste, le cornac abandonne la cage pour y rentrer

immédiatement avec une petite fille au visage blanc et rose, qu'il pose

sur la croupe du féroce animal. Tout le public épouvanté pousse des cris

d'effroi; mais la petite fille sourit et envoie des baisers à la foule,

tandis que le lion continue en grondant à ronger sa pâture. Cela fait,

l'enfant et le père disparaissent, pour recommencer cinq minutes après

ce qu'ils viennent de faire, ce qu'ils ont déjà fait cinquante fois

depuis le matin, ce qu'ils feront demain et tous les jours suivants,

pour la modique rétribution de 25 centimes par personne. Et cependant

tout cela, dis-je, n'est qu'un hors-d'oeuvre, et cet obscur dompteur de

lions attache lui-même si peu d'importance à ce périlleux savoir-faire,

que c'est à peine s'il daigne en faire l'annonce dans le programme de

son spectacle. Quelle sanglante épigramme contre ses confrères, les

Martin, les Carter et les Van Amburgh, qui, plus heureux que lui,

récoltent des guinées là ou il glane à peine quelque, décimes crasseux,

en _travaillant_ toute la journée!

Mais, attention! voici le rideau du fond qui s'agite, s'entr'ouvre et

nous découvre la géante. Sur ma parole, l'affiche ne l'avait pas

flattée; car elle est vraiment monstrueuse, et je crois voir en elle

l'anti-hippopotame annoncé par Fourier.

«Ceci vous représente, messieurs, la _géante arabe_, dont la taille n'a

pas moins de six pieds onze pouces au-dessus du niveau de la mer,

s'écrie le cornac d'une voix stridente. Approchez, mesdames, et venez

comparer un peu votre bras à celui de madame, qui n'est pas de bois (le

bras), comme vous pouvez voir. Eh bien! mesdames, approchez donc!

Comment! vous ne voulez pas? Mon Dieu, que c'est ridicule d'être

bégueules comme ça! Allons, jeune guerrier, continue le propriétaire de

la superbe femme, en le tournant vers un novice tourlourou qui, immobile

au premier rang, semble n'avoir pas assez d'yeux pour voir ni assez

d'oreilles pour entendre, venez montrer que vous êtes Frrrrrrrrançais,

et qu'une _grande dame_ ne vous intimide pas!»

Un vrai Français n'est jamais sourd à la voix de l'honneur. Le jeune

héros, aiguillonné par cette attaque _ad hominem_, s'élance d'un bond

sur l'estrade, fait le salut militaire et rapproche complaisamment son

bras de celui de la géante. Mais, hélas! son action est plus hardie que

sage; car son grêle biceps apparaît en ce moment ou pour mieux dire

disparaît auprès de la solive brachiale de la superbe femme arabe, comme

un frêle roseau mis en regard du chêne. Un rire universel éclate à la

vue de ce frappant contraste, et, quant à la géante, avec une expression

de dédain que rien ne saurait rendre, elle toise le petit homme, et

élevant son bras horizontalement, le passe à diverses reprises sur la

tête de celui-ci. Le fantassin, humilié, se retourne vers elle et la

raille avec un accent méridional des plus prononcés. La géante repart

aussitôt dans une langue qui n'a rien d'arabe et nous paraît ressembler

considérablement à l'idiome provençal. L'altercation menaçait de devenir

sérieuse, et nous commencions à trembler pour le jeune défenseur de la

patrie, lorsque l'_impresario_ crut devoir mettre un terme au conflit,

en invitant le guerrier à descendre et en tirant le rideau sur la

femme-colosse. «Mais, nous dit un de nos voisins comme nous sortions

de la baraque, si cette géante est arabe, il faut que le lion soit

provençal. Qu'en pensez-vous?» Nous répondîmes par un geste

d'assentiment, et nous allâmes, de ce pas admirer une foule d'autres

merveilles.

[Illustration.]

Nous aurions bien envie de vous raconter en détail tout ce que nous

vîmes encore dans ce jour mémorable. Mais voilà que l'haleine et

l'espace nous manquent, et puis nous ne savons trop jusqu'à quel point

la plume serait apte à décrire tant de phénomènes surhumains. Nous

sommes comme cet Apollodore qui eut un jour la fantaisie de sonder le

Tartare antique. Il en revint, mais muet et frappé de vertige, tant les

prodiges surnaturels qui lui furent apparus sous terre avaient

bouleversé sa raison et ses sens, et ne put rendre aucun compte de ses

impressions à ceux qui vinrent l'interroger sur son voyage souterrain.

Nous nous bornerons donc, par cette raison, à mentionner pour mémoire:

_L'Enfant vivant à quatre jambes,_ offert à l'admiration des bipèdes,

ses dissemblables, moyennant la bagatelle de quatre centimes par tête;

_Le phénomène né à Berne_, et âgé de 14 mois, lequel n'est autre qu'un

veau de Pontoise orné de plus de pattes que n'en comporte sa qualité de

quadrupède;

_Le singe mathématicien;_

_Le nain et la naine Bébé_, hauts de cinquante-deux centimètres

au-dessous du puits de Grenelle;

_Les dames bâtonnistes_, honorées des suffrages de S. M. le roi de

Prusse;

Les exercices de _Laroche, modèle de l'Académie royale_, qui, par la

seule force de l'échine, soulève (sur l'affiche) un quadrige chargé de

quinze militaires;

L'aimable _Physicienne_, qui, après avoir escamoté les mouchoirs de

toute la réunion, nous renvoie le nôtre en l'air, en nous disant avec le

plus charmant sourire: «Excusez, Monsieur, si je vous le jette!»

Enfin, _les curiosités neuves et inconnues jusqu'à ce jour, et qui, pour

cette raison, n'ont point encore été offertes à la capitale;_ ainsi se

borne à les désigner, par une savante réticence, le tableau qui convie

le public à venir en prendre connaissance. Qu'est-ce que ces curiosités?

Il y aurait, en vérité, indélicatesse à vous le dire; nous porterions

trop de préjudice au chef de l'établissement. Faites comme nous; allez

les voir. Il n'en coûte que cinq centimes pour les admirer, et encore on

ne paie qu'en sortant, au cas où l'on est satisfait... Mais on est

toujours satisfait!

Au milieu de tant de jouissances, la fin du jour est arrivée, et une

fusée, partie d'un balcon du château, donne le signal du feu d'artifice

disposé le long du quai d'Orsay. C'est la pièce capitale des

divertissements de la journée, et la seule qui ait le don de fixer la

curiosité publique. Cette année, le feu du 1er mai n'a brillé ni par sa

splendeur ni par une grande nouveauté; les progrès de la pyrotechnie ne

nous semblent pas en rapport avec ceux de la science chimique en

général. Cet art est fort stationnaire: des moulinets, des fusées, des

chandelles romaines et les éternels feux du Bengale semés dans la voûte

des cieux avec ordre et économie, tel a été, comme toujours, le menu de

l'éruption artificielle; ce à quoi il faut ajouter pourtant une

décoration représentant, à ce que l'on nous a assuré, le char de Neptune

entouré de toutes les divinités nautiques. L'eau et le feu, ces ennemis

jurés et irréconciliables, avaient fait trêve pour cette fois. La

magnificence du bouquet, qui, présentant à l'oeil un immense éventail

diapré de toutes couleurs, a un instant projeté une lueur vésuvienne sur

le vaste panorama de la ville et des hauteurs environnantes, et quelque

peu racheté la maigreur de l'ensemble. Un autre feu d'artifice était en

même temps tiré à la barrière, du Trône, pour l'usage particulier du

plus populaire des faubourgs, à qui il faut aussi sa part de soleils et

de bombes tricolores, et qui ne s'en laisserait pas frustrer patiemment,

car un jour de 1er mai, tous les citoyens sont égaux devant le soufre et

le salpêtre. Après le feu d'artifice, les illuminations, quelque

brillantes qu'elles puissent être, semblent passablement mesquines:

aussi n'excitent-elles qu'un médiocre intérêt, à part toutefois celle de

l'avenue de l'Étoile, qui offre véritablement un coup d'oeil

prestigieux. La foule se disperse donc presque aussitôt après le

bouquet, et chacun regagne son logis; heureux s'il y parvient ce soir-là

sain et sauf, et ne reçoit pas dans les jambes, au détour de quelque rue

sombre, un de ces pétards à l'aide desquels les gamins de chaque

quartier se donnent, au mépris des règlements de police, des feux

d'artifice particuliers durant une partie de la nuit. Nous l'avons déjà

dit, le gamin est le roi des fêtes officielles; c'est à lui qu'elles

sont spécialement dédiées, et c'est pour sa satisfaction qu'à pareil

jour Paris dépense chaque année plusieurs centaines de mille francs.

Quant au reste de la population, nous ne connaissons guère qu'un moyen

de lui faire goûter les divertissements ordonnés par le pouvoir

municipal: ce serait de lui appliquer le précepte du grand sultan

Schahabaham, et de faire publier à son de trompe «que quiconque ne

s'amusera pas sera empalé séance tenante.»

[Illustration.]

L'Illustration, No. 0010, 6 Mai 1843 · 第 4 / 8 题