--N’ajoutez rien, je vous prie. Mon titre de docteur est celui auquel je
tiens le plus... Voulez-vous, mademoiselle, me donner la main?
Certes oui, je voulais bien, il avait une si bonne figure!
Il tenait ma main et me regardait sans un mot... Je commençais à être
intimidée; ses yeux ressemblaient tant à ceux de M. Michel!
Enfin il se tourne vers papa et lui dit avec un sourire:
--J’envie mon fils... et je comprends qu’il trouve beaucoup d’attraits à
ses conférences!
Là-dessus, papa demande à M. Michel:
--Cette jeune fille n’est-elle pas une élève bien distraite, monsieur?
Distraite! Ah! si j’avais pu l’être ce certain jour... Je lance, malgré
moi, à M. Chambert un regard suppliant pour qu’il ne révèle pas mon
aventure à papa.
--Mademoiselle Paule est, au contraire, une auditrice très attentive...
Ce sont toujours ses yeux qui m’avertissent du degré d’intérêt que
j’éveille dans mon public.
--Alors ils doivent vous dire que l’heure du cours passe trop vite!
Il s’est incliné, et je me suis aperçue que je venais de lui faire un
compliment, en exprimant ma pensée toute sincère.
--Charles! a appelé maman qui causait avec Mme Raoul; n’êtes-vous pas
très satisfait des conférences de M. l’abbé Dubors sur la «Bible devant
la Science»...? Je disais à madame que, depuis un mois, Paulette s’en
était enthousiasmée, et, à ma grande surprise, ne voulait plus en
manquer une.
Depuis un mois! c’est-à-dire depuis ma conversion, maman ne s’en est pas
aperçue!...
Je n’ai rien compris au premier discours sur les «origines des Livres
sacrés»... C’était trop savant.
Mais comme je voulais absolument devenir une femme sérieuse, j’ai
persévéré; et maintenant je commence à me reconnaître assez bien dans
toute cette théologie!
Papa s’était rapproché avec le vieux M. Chambert; et dans le coin des
parents, on s’est mis à parler sermons, puis microbes, d’une façon si
animée, que Mme de Charmoy ne devait plus reconnaître son salon.
Nous, les jeunes filles et les jeunes gens, nous étions installés tous
ensemble à l’autre bout de la pièce. M. Michel était resté près de moi.
Jeanne, son frère, Thérèse, Louise de Charmoy, le petit de Boynes,--que
l’on trouve toujours partout, excepté dans son régiment,--se sont lancés
dans une grande discussion sur les toilettes du bal costumé des Denans.
La conversation devenait générale, très animée. Comme personne ne
faisait attention à moi, j’ai dit à M. Chambert:
--Ce n’est pas bien généreux de votre part d’avoir raconté à monsieur
votre père ce... ce qui s’est passé au cours!... Vous savez que j’en
étais très confuse!
Il m’a jeté un regard rapide, comme pour voir si je parlais
sérieusement.
--M’en voulez-vous vraiment de l’avoir fait?... Alors, je dois chercher
une excuse à mon indiscrétion. Je croyais avoir été le premier coupable;
et comme mon père s’intéresse fort à votre cours, je lui avais fait ma
confession... Il y a répondu en me déclarant qu’il trouvait...
Ici, M. Chambert s’est tout à coup arrêté avec un indéfinissable
sourire.
--Que j’étais bien mal élevée, n’est-ce pas? ai-je demandé très
malheureuse.
--Oh! comme vous êtes loin de la vérité! Ma phrase est restée inachevée,
parce qu’elle prenait l’allure d’un compliment si banal, que je n’ai pas
osé vous l’offrir.
J’ai répondu trop vite comme à l’ordinaire:
--J’accepte toujours les compliments! seulement, souvent je n’y crois
pas... Mais j’aimerais beaucoup à en recevoir un de M. le docteur
Chambert, car il ne peut jamais dire que la vérité!... Je suis si fière
qu’il ait désiré connaître papa!
Le regard brillant de M. Michel est devenu très doux.
--Mon père, en venant ici, était fort désireux de s’y rencontrer avec M.
de Marsay. Mais il souhaitait, je crois, tout autant, d’être présenté à
Mlle Paule.
Je suis devenue rouge de plaisir. M. de Boynes me regardait; il avait
l’air impatienté de me voir ainsi causer avec M. Michel, et il a dit à
Jeanne, qui soutenait avec ardeur la cause d’une coiffure Marie Stuart:
--Demandez à Mlle Paule ce qu’elle pense de la question.
Je ne savais pas du tout de quoi il s’agissait, mais j’ai répondu avec
enthousiasme:
--Je trouve que c’est extrêmement joli.
Jeanne, enchantée, a continué la discussion.
M. Chambert et moi, nous avons repris notre causerie; je m’efforçais
d’être bien tranquille pour que maman ne songeât pas à m’appeler de son
côté.
Il me paraissait si étrange et si charmant de pouvoir ainsi parler avec
lui, mon maître, qui m’intimide tant au cours!
M. Chambert avait entendu maman dire que je m’intéressais à la «Bible
devant la Science»; et cet intérêt avait l’air de lui sembler très
extraordinaire.
--Mais je suis beaucoup plus raisonnable que vous ne le croyez! me
suis-je écriée bien vite. Et même, je lis, en ce moment, un ouvrage
très, très sérieux, un «_Choix des lettres de Mme de Sévigné_».
Un éclair de gaieté malicieuse a passé dans son regard; et il m’a semblé
tout à coup le voir au cours, rendant compte de nos humbles résumés
littéraires, qu’il dissèque impitoyablement avec une parfaite politesse.
--Pauvre Mme de Sévigné! De quel ton vous parlez d’elle!... Il semble
que vous l’ayez trouvée très, très ennuyeuse!
Il avait si finement imité mon accent, que je n’ai pu m’empêcher de
rire.
--Que vous êtes moqueur! lui ai-je dit, moitié fâchée, moitié amusée.
Assistez une fois à l’une des conférences de l’abbé Dubors, et vous
verrez si j’ai peur des sujets graves!... Tous nos amis y viennent. Nous
nous retrouvons après la messe; c’est très agréable!... J’aime presque
autant ces sermons-là que vos cours... pas tout à fait, pourtant! ai-je
rectifié. Je sentais bien qu’à mes yeux les deux conférences n’avaient
pas absolument le même intérêt.
Je ne sais pourquoi, au premier moment, il n’a pas paru flatté du
rapprochement. Mais cette impression n’a pas duré; et comme il me
faisait compliment de ma sagesse, je lui ai raconté que je la lui devais
et lui ai parlé de la «Femme de devoir».
Mon récit l’a fait rire; mais après, il m’a dit, presque gravement:
--Vous ne devez pas lire ainsi les articles de la _Revue parisienne_;
ils ne sont pas écrits pour vous!
C’était mon tour d’être un peu effarouchée; pourtant, la première
seconde d’étonnement passée, j’ai trouvé bon de sentir qu’il
s’intéressait à moi; et je lui ai expliqué que je ne lisais jamais rien
sans la permission de maman. C’était par hasard, cette fois-là...
Jeanne, qui avait enfin fait triompher Marie Stuart, m’a glissé à
l’oreille:
--Laisse-nous-le un peu!
--Quoi donc?
--M. Chambert! Tu l’as pris pour toi toute seule depuis le commencement
de la soirée!
J’avais un peu envie de me fâcher. Mais je n’en ai pas eu le temps. Mme
de Charmoy, qui n’avait plus son regard endormi, s’est précipitée de mon
côté, me demandant: «Si je serais assez aimable pour dire une de mes
délicieuses romances.»
En général j’adore chanter, surtout chez Mme de Charmoy, car personne ne
fait attention, et c’est alors comme si j’étais seule.
Mais ce bienheureux soir, tout avait changé. Les travailleuses sortaient
de leur engourdissement et ne travaillaient pas; les joueurs ne
ressemblaient presque plus à des automates, et M. de Charmoy paraissait
aussi joyeux que lorsqu’il sort de sa maison pour aller au Cercle...
Mais chanter devant lui, M. Michel!
Ah! si j’avais pu, au moins pour un instant, être une grande artiste!
Je n’avais pas la ressource de dire que je ne me rappelais rien par
cœur, puisque toutes mes amies savent que j’ai une mémoire excellente.
Aussi je me suis résignée; j’ai accepté le bras de M. de Charmoy, et
j’ai bravement commencé une mélodie suédoise, très originale, mon
morceau favori.
Dès les premières notes, quand j’ai entendu ma voix monter claire et
vibrante, toute ma frayeur s’est envolée.
Je ne regardais pas!... Et pourtant, j’ai vu que M. Michel se
rapprochait de façon à être tout près du piano, à quelques pas de moi...
Cela m’était égal! J’ai été croquée, un jour que je faisais ainsi de la
musique avec Suzanne: j’étais fort... passable! Je ressemblais à sainte
Cécile, une sainte Cécile parisienne, du dix-neuvième siècle, comme
celles que fait Dubufe...
Malgré moi, je le sentais bien, je chantais pour lui seul.
Quand j’ai eu fini, tout mon auditoire a applaudi avec une chaleur qui a
dû faire frissonner les échos du salon, habitués au calme.
Maman m’a murmuré:
--Jamais tu n’as mieux chanté!
M. Michel, qui s’est trouvé juste à point pour me ramener à ma place,
m’a dit tout simplement: «Merci, mademoiselle.» Mais son «merci» à lui
m’a semblé bien meilleur que les compliments de tous les autres.
Il ne m’a plus parlé pendant la fin de la soirée. Jeanne aura été
contente!... Il causait avec les personnes respectables de la société;
mais, une ou deux fois, j’ai rencontré son regard qui me suivait... Et
au moment du départ, c’est lui qui nous a mises en voiture, maman et
moi.