Le commandant vint à Paris, pour plusieurs semaines, dans les premiers
jours de juillet. Peut-on dire qu’en rentrant il surprit sa femme? Avant
chacune de ses absences, elle savait la date, et presque l’heure où son
bateau rallierait Marseille, celle-ci pouvant, selon la mer plus ou
moins varier, mais un retard de quelques jours étant l’exception.
Cependant, lorsqu’elle tint la courte dépêche qui précédait son
signataire environ d’une nuit, Hélène dut faire, en la posant sur son
chiffonnier, un léger effort de mémoire pour s’assurer qu’elle arrivait
sans aucune avance.
Jamais, vraiment, elle n’avait moins attendu Michel. Jamais encore comme
à cette heure elle n’avait senti à quel point, dans la vie, il lui
manquait peu. Si, d’ordinaire, elle accueillait ses retours sans fièvre,
le plaisir de revoir un bon compagnon les lui rendait chers, malgré
tout. L’estime avait suffisamment de pouvoir en elle pour suppléer de la
façon la plus délicate l’amour qu’elle n’avait jamais eu.
Car, aussi loin qu’elle remontait dans leur longue union, elle en voyait
toutes les années également plaisantes ou, si l’on veut, d’un coloris
aussi monotone dans son évidente gracieuseté. Ni fort soleil, ni vraie
bourrasque: un air tiède et pur. Quelquefois un rayon, mais qui durait
peu, l’âme de Michel, parfaitement droite, étant sans grandeur. Même
idolâtre, et, de sa femme, il l’était assez pour lui soumettre
aveuglément et sans amertume bien des préférences personnelles, il
manquait de cette flamme dans l’adoration qui en éveille, puis en
échauffe, puis en brûle l’objet. Trop de sagesse et de calcul gâtait
tout chez lui. Ses attentions lui rapportaient mille remerciements,
jamais un regard passionné. Douze ans plus tôt, dans la personne
d’Hélène de Kerbrat, il avait eu la bonne fortune d’épouser une femme
que la tournure de son esprit et sa distinction éloignaient sinon du
plaisir, du moins d’y prendre un intérêt qui l’aurait perdue. Avec une
autre en pleine jouissance de cette liberté qu’octroyait largement sa
carrière nomade, même supposé que les grandes lignes de leurs caractères
se fussent, dans l’ensemble, accordées, il aurait encouru de sérieux
mécomptes. Hélène s’était accommodée d’un bonheur moyen. Des certitudes
bien définies constituaient la part qu’elle avait cru, dans sa jeunesse,
pouvoir accepter. Et jamais elle n’avait ni visé plus haut, ni déploré
profondément, d’une manière suivie, d’avoir à le faire aussi bas.
Cependant, lorsqu’elle sut son mari en route, sa première idée fut
celle-ci:
--Il va falloir recommencer les mortelles visites que, justement, je
viens de faire en faveur de Marc!
Ensuite, elle pensa:
--Les épingles!...
C’était le mot net et précis du secret d’alcôve. Les ardeurs de Michel
étaient mesurées. Pourtant, chacune, à son début, d’une paresse extrême,
exigeait l’emploi d’expédients. Chez cet homme digne avec méthode, digne
avec passion, qu’à la lettre obsédait dans la vie courante le souci
minutieux de sa dignité, l’amour prenait, sur le moment, une taquine
revanche en n’acceptant ses sacrifices qu’offerts sous les pointes et
dans une posture ridicule.
Hélène prêtait peu d’importance à cette bizarrerie. La satisfaire était
si bien dans ses habitudes que tout au plus parvenait-elle à la séparer
de sa notion proprement dite de l’amour physique. Imaginez
l’introduction d’un rite accessoire régulièrement à chaque reprise d’une
cérémonie et voyez comme bientôt il s’y confondra. Mais la burlesque
anomalie du goût des piqûres frappa cette fois-ci la jeune femme. Toutes
les grimaces qu’il provoquait lui vinrent à l’esprit. Il lui parut qu’en
se livrant aux laides complaisances faute desquelles son mari demeurait
inerte, elle imitait les courtisanes dont c’est la fonction d’enflammer
les sens des vieillards. Puis elle rêva profondément sur ce dernier mot.
Michel, sans doute, n’était point d’âge le justifier, mais, pour
l’humeur, pour les manières, même par son aspect, c’était un nom qu’il
avait dû mériter bien jeune. Aujourd’hui certainement, il y avait droit.
Jamais encore, ce sentiment si mélancolique qu’elle était la femme d’un
vieillard ne s’était éveillé dans le cœur d’Hélène. Elle essaya de le
combattre et elle s’endormit. Mais, à la gare, le jour suivant,
lorsqu’elle vit Michel, ce que d’abord elle remarqua, ce furent ses
tempes grises et les plis accusés que formait la peau de son long visage
disgracieux.
On était alors un jeudi. Jusqu’au dimanche ce fut chez elle un besoin
constant que de noter les moindres signes de décrépitude par où
périssait cette figure. Elle y cédait sans ressentir l’ombre d’une pitié
et tirait même de ses trouvailles un amer plaisir. Tout à coup, le
dimanche, elle se fit horreur. Qu’était-elle donc pour s’attacher avec
cette passion à ce misérable inventaire? Quatre mois avaient-ils
transformé Michel? Son dévouement, les qualités qu’elle goûtait chez lui
s’étaient-ils évanouis durant cette période? Alors, pareille aux femmes
frivoles, si méprisées d’elle, c’était au grain de l’épiderme, à la
flamme de l’œil que, désormais, elle jugerait du mérite d’un homme? Elle
aurait eu pour compagnon le meilleur des êtres et, constatant qu’il
vieillissait, le prendrait en grippe? Quelle ingratitude! Quelle
bassesse!
Cette violente crise de repentir ne dura qu’un temps. Le commandant
avait appris presque avec bonheur non seulement qu’elle et Marc
sortaient fréquemment, mais encore que sa femme s’habituait au monde et
qu’elle se mettait à danser. Tout incident qui soulignait la jeunesse
d’Hélène lui était cher comme au fiévreux la fraîcheur de l’eau, la
pulpe juteuse d’un fruit tendre. Il était à Paris depuis quelques jours
quand l’occasion se présenta de conduire les siens dans un salon d’une
renommée parfaitement assise et surtout réputé difficile d’accès. La
saisir fut pour lui question d’amour-propre: il n’était rien dont se
grisât plus délicieusement cet homme laborieux et modeste que du plaisir
de figurer dans une compagnie où le mérite de la naissance éclipsait les
autres.
Hélène fit donc devant Michel ses seconds débuts, à quelque quinze ans
des premiers. De ceux-ci, régentés par un protocole qui répandait sur
les ébats d’une jeunesse contrainte comme une atmosphère de couvent,
elle n’avait retiré qu’un ennui sans bornes. Aujourd’hui, la danse la
charmait. Quelques leçons l’avaient rompue à ces pas modernes dont
l’anarchie complète si bien pour le philosophe celle de la peinture et
des lettres. Elle les avait consciencieusement répétés chez elle, puis,
sur le point d’en témoigner publiquement sa science, elle avait désiré
que Marc la guidât. Des compliments et des sourires les saluèrent, unis.
Un mari et sa femme, une mère et son fils, soudain piqué de bonhomie
dans sa corruption, le monde s’attendrit à les voir, pour lui s’exhale
de pareils couples, une vertu touchante et comme une odeur d’honnêteté.
Aucune parure n’eût assuré le succès d’Hélène avec autant de certitude
que cette coquetterie, cependant risquée sans calcul. De toutes parts,
aussitôt, des hommages lui vinrent. Les hommes s’empressaient autour
d’elle. A peine eut-elle un sentiment des regards jaloux que lui
adressaient certaines femmes.
Les fenêtres, donnant sur un jardin noir qu’éclairaient çà et là
quelques grosses lanternes, laissaient entrer dans les salons un air
paresseux qui n’y répandait nulle fraîcheur. Bien des figures semblaient
gênées par l’orage prochain. Hélène, pourtant, loin d’éprouver un
malaise quelconque, s’épanouissait dans l’illusion vraiment délicieuse
d’assister, sous la Ligne, à un bal créole et se grisait du parfum lourd
que mêlaient des roses à de sourds aromes de chairs moites. Plaisir
pénétrant, plaisir fort, en matière de jouissance, une révélation! Et
quel pouvoir inconnu d’elle avait cette musique! Jaillissant d’une
touffe de plantes vertes, elle éveillait dans sa personne des
correspondances qui la situaient au rang si doux d’une esclave heureuse.
La veille encore, un tel vertige, noté chez autrui, lui aurait paru
ridicule. Elle y cédait et comprenait qu’on le recherchât, que l’on en
devînt insatiable.
Cependant, son visage se rembrunissait toutes les fois qu’en dansant
elle frôlait Michel. Était-ce curieux, cette impression blessante comme
un choc! Toujours mesuré, toujours froid, il projetait sur son bonheur
une ombre irritante. Assez adroite pour lui sourire lorsqu’il
l’observait, elle dévorait d’un seul regard, presque avec rancune, ces
tempes dégarnies, cette peau jaune, ces lèvres molles qui découvraient,
en se disjoignant, des dents déchaussées d’arthritique et ces narines
d’où s’échappaient des poils durs et gris. Les yeux, surtout, la
pénétraient d’une vive amertume. «C’est là mon mari!» songeait-elle.
Déjà reprise par la musique et par l’atmosphère, elle cessait de penser
presque au même instant, mais ses regards se répandaient sur les figures
d’hommes qu’elle savait être les époux de femmes de son âge. Aucun, sans
doute, n’était vraiment distingué d’elle. Tous, pourtant, lui causaient
comme une jalousie. Les plus insignifiants, les plus médiocres avaient
cet air d’animation, cette seconde jeunesse que, sur les traits du
commandant, elle cherchait en vain, qui paraissaient incompatibles avec
sa personne et qu’elle n’y avait jamais vus. Rapprochés de leurs femmes,
ils formaient des couples où l’on sentait qu’un lien charnel pouvait
exister. Si de tels hommes, dans leurs ménages, par leur seule présence,
n’apportaient pas tous le bonheur, tous en avaient offert les gages,
tous permis l’espoir, aucun n’était d’une apparence à le mettre en fuite
comme le crépuscule chasse le jour. Leurs gentillesses pouvaient donner
de ces émotions qui se traduisent par une offrande spontanée du corps
et, souvent, se terminent par un dîner fin. Avec eux, des élans
demeuraient possibles. Telles étaient, mais confuses, mais mal
enchaînées (figurez-vous des notes sommaires qu’on jette sur une feuille
à grands intervalles l’une de l’autre) les idées qui, tandis que
régnaient les danses, occupaient ce soir l’âme d’Hélène. Lorsqu’en
rentrant elle prétexta des douleurs de tête pour se soustraire à son
mari qui la pressait trop, elle connut à la fois leur suite et leur
force et sentit à quel point elle s’en tourmentait.
Les raisonnements qu’elle édifia furent sans influence. Les reproches
qu’elle se fit ne servirent de rien. Deux ou trois autres réunions où
ils furent conviés n’eurent pour effet que d’accentuer cet affreux
malaise qui cheminait à travers elle, rompant toutes les fibres, avec
une puissance continue. L’éclat du monde et l’ambition d’y briller en
tout tuaient le mari qu’évidemment rendaient peu flatteur son aspect
d’ensemble et son âge. L’appétit des plaisirs, en se développant,
s’impatientait que, de certains, il ne pût offrir qu’une assez vilaine
parodie. Sur la donnée d’hommes séduisants remarqués au bal, mais dont
aucun ne lui semblait la perfection même, ni ne l’attirait spécialement,
Hélène, bientôt, prit l’habitude de se proposer d’idéales figures
pleines de charme autour desquelles papillonnèrent ses aspirations. Leur
caractère le plus commun, avec un air jeune, était un front compréhensif
et gracieusement noble. Elle pensait que quelqu’une existait sans doute
et qu’autrefois il eût suffi d’une heureuse rencontre pour faire d’elle
une femme fortunée.
Le contact de Michel lui devint odieux. Une espèce de haine la saisit.
Sous l’influence de cette passion, perdant toute mesure, elle le
traitait soit d’échassier, soit de poisson mort dans ses monologues
intérieurs. Par-dessus tout, c’était sa bouche qui la révoltait. Quand
elle voyait approcher d’elle cette gluante fissure d’où sortait un
souffle un peu rance, il lui fallait se contracter et fermer les yeux
pour ne pas brusquement détourner la tête. Le baiser la fouillait avec
minutie. Elle pensait alors: «Quelle horreur!» D’autres fois, déchaînée
comme une romantique et déjà meurtrissant le muscle indiscret, elle
éprouvait la tentation de trancher cette langue qu’elle sentait si molle
sous ses dents. Ses doigts portaient, à certains jours, une violence
rageuse dans les artifices du plaisir. Michel tremblait, demandait
grâce, et elle s’acharnait.
Lorsqu’au mois d’août il la quitta pour rallier Marseille, bien
qu’impatiente de retrouver son indépendance et à peine maîtresse de sa
joie, elle se surprit à regretter presque avec colère qu’il n’eût rien
pénétré de ses sentiments. «C’est un butor!» se disait-elle, dans
l’automobile, en le conduisant à la gare. Elle songea: «Je devrais
l’éclairer d’un mot.» Cependant, sur le quai, elle fut délicieuse. Deux
jours plus tard, elle-même partait pour l’Amirauté.
Un peu de gêne, due à la vie que, ces derniers temps, elle avait menée
avec Marc, l’avait conduite à renoncer par économie au séjour habituel
sur une plage bretonne. Aussi bien, cette année, n’y tenait-elle guère.
C’était surtout de solitude qu’elle avait besoin. Des sorties trop
fréquentes l’avaient fatiguée et, d’autre part, elle désirait revoir
clair en elle après cette période de folie. Elle se sentait comme une
jeune fille ordinairement sobre qui, tout à coup, reprend conscience et
se ressaisit après quelques flûtes de champagne et qui, sans doute, ne
regrette pas de les avoir bues, mais n’en est pas moins étonnée.
Pour une retraite, l’Amirauté valait une chartreuse. Avec ses murs bas,
ses grands arbres, le vieux domaine, dans une campagne pleine des
travaux d’août, figurait une île de silence. Les soins heureux qu’il
recevait du comte de Kerbrat lui conservaient ce caractère de bien
familial qui ne réside ni dans la pompe de certaines allées, ni dans
l’ordonnance des parterres, mais dans la suite des éléments, parfois
disgracieux, dont quatre ou cinq générations ont cru l’enrichir. Pour le
doter d’une perspective, faire naître un rond-point, ou, simplement,
donner plus d’air et de pittoresque à quelque passage resserré, le père
d’Hélène n’eût pas coupé deux douzaines d’arbustes. Jusque dans l’humble
éparpillement, sur un sol médiocre, d’une chronique roturière de sa
péninsule, la passion de l’histoire soumettait chez lui ce qu’aurait eu
d’entreprenant son goût du progrès. Les bâtiments bénéficiaient d’une
égale faveur. Quant aux meubles, restés dans les coins des chambres aux
endroits mêmes où le voulait Mme Cortambert, ils prenaient là des
invalides de pièces de musée. Presque tous respiraient les vertus
bourgeoises et la laideur de leurs charpentes n’était égalée que par
celle des velours et des tapisseries qui en recouvraient un bon nombre.
Nulle élégance, mais du confort et des grâces naïves. Une odeur de
fruitier quand les pommes sont mûres. Au demeurant, séjour austère,
cette maison bretonne et ce grand jardin presque inculte, pour une jeune
femme toute au supplice des regards amers qu’elle promène depuis peu sur
sa destinée! Hélène, d’abord, en éprouva la mélancolie jusqu’à céder,
dans le secret, à des crises de larmes. Celles-ci la gagnaient vers le
soir. Plus elle tentait d’y échapper en se contractant, plus elle les
rendait orageuses. «C’est ici,» pensait-elle, «que ma vie s’est faite!
Jolie fille, assez riche, pouvant tout prétendre, j’y suis venue, sans
discussion, choisir un homme veuf, dépourvu de tout charme et précoce
vieillard! Qu’avait-il donc pour me séduire, pour m’influencer?» se
demandait-elle à haute voix, avec l’accent et l’expression, si proches
de l’angoisse, dont on cherche une excuse à une folle conduite. Elle
revoyait à ses côtés, dans un deuil sévère, ce prétendant cérémonieux
d’au moins trente-huit ans qui, ne pouvant, même en pleine cour, secouer
son air digne, paraissait ne songer qu’à sa première femme. Aussitôt,
les images se multipliaient. Trop baignée d’amertume pour séparer d’elle
l’adolescente assez virile et peu susceptible qui s’était jadis
accordée, elle prêtait à celle-ci toutes ses répulsions et, retrouvant
dans sa mémoire les mille circonstances où la nature aurait voulu
qu’elles se fussent trahies, s’admirait sombrement d’avoir pu les
vaincre. Les baisers, surtout, quelle horreur! «Cette bouche flétrie,»
se disait-elle, «sur la mienne, si pure!» Là, une comparaison, toujours
la même, celle d’une limace couvrant de glu les pétales d’une rose,
entrait en jeu, se proposait avec tant de force et la captivait à tel
point qu’un moment elle cessait de verser des larmes. Du dégoût, de la
honte se mêlaient en elle au désespoir que lui causaient et sa vie
manquée, et les épreuves qu’elle subirait jusqu’à sa vieillesse. Puis,
de nouveau, des pleurs brûlants lui coulaient des yeux. Et jamais, dans
ses crises, elle ne prenait garde qu’elle supportait sans y penser,
quelques mois plus tôt, ce dont l’obscure et fugitive représentation la
faisait frémir aujourd’hui.
La vue de Marc lui donnait seule quelque soulagement. Tous les jours, il
gagnait et s’accomplissait. Des façons de jeune homme remplaçaient chez
lui l’air un peu mièvre et les manières d’enfant mortifié qu’il avait
gardés si longtemps. Sa voix s’était posée, son corps musclé, dans ses
regards, encore tout frais, mais déjà moins vifs, commençait à régner
assez d’assurance. D’autre part, sa toilette était plus soignée. Ou, si
l’on veut, elle révélait un désir de plaire qui jamais, jusque-là, n’y
avait paru.
Loin de souffrir, comme autrefois, ces divers symptômes avec impatience
et chagrin, sa belle-mère les notait d’un esprit joyeux et faisait tout
pour les aider dans leur développement. La cuisante meurtrissure de son
amour-propre en était rendue plus légère. Elle avait l’impression qu’en
polissant Marc elle achevait l’unique ouvrage qui, par sa noblesse, pût
en partie la justifier de l’indigne union qu’elle avait jadis
contractée. Ce sentiment, négligé d’elle dans ses paroxysmes, reprenait
à ses yeux une valeur frappante lorsque, rompue d’avoir cédé à l’action
des nerfs, elle se retrouvait de sang-froid. Alors, l’espèce
d’excitation, le chaud contentement qu’elle éprouvait à goûter Marc
comme un élixir suffisait à lui faire oublier Michel. Elle avait une
tendance à grandir son rôle. «Mon cavalier!» se disait-elle, en songeant
au monde, avec une nuance de fierté. Son orgueil, sa tendresse
demeuraient d’une mère, mais subissaient l’altération qu’y jette à son
heure la virilité d’un grand fils. Elle ne pouvait ni s’empêcher de le
trouver bien, ni s’abstenir de méditer qu’il était flatteur de paraître
avec lui dans une réunion. Mille propos, sur ce point, l’avaient
édifiée. Intérieurement, elle admirait l’image harmonieuse que formait
sa silhouette jointe à celle de Marc quand, par hasard, ils
stationnaient dans le champ d’une glace.
Presque chaque jour, matin ou soir, ils sortaient ensemble. Tantôt,
leurs pas les conduisaient, à travers la plaine, vers un village qu’ils
parcouraient ou qu’ils contournaient pour revenir en empruntant la route
de Quimper, et tantôt ils gagnaient un étroit cours d’eau dont les
rives, tapissées d’une herbe abondante, couraient, obliques et
capricieuses, sous de beaux ombrages. Marc, habitué à suivre Hélène, s’y
montrait docile et n’en éprouvait nul ennui. La vie du monde l’avait
mûri et rapproché d’elle. A partager les distractions de sa jeune
belle-mère, et à la voir y déployer, depuis qu’elle dansait, une ardeur
au plaisir qui valait la sienne, il avait pris le sentiment, pour lui
plein d’audace, d’une relative égalité entre leurs personnes. Sa
déférence n’en subissait nulle espèce d’atteinte. Tout au plus, si l’on
veut, le trahissait-il--et de loin en loin, discrètement,--par une
certaine indépendance de langage et d’actes que chez un autre, accoutumé
de façon moins stricte, on n’aurait pas même remarquée. Cette apparence
de liberté, dans une courtoisie dont toutes les notes sans exception
gardaient leur fraîcheur, non seulement complétait sa nouvelle allure,
mais s’accordait plus heureusement avec l’âge d’Hélène que de trop
timides précautions. Quelquefois, de grands rires les secouaient tous
deux. L’écho breton pouvait trouver à s’en offusquer comme d’une
insolence parisienne. Plus souvent, ils causaient à bâtons rompus, dans
un rapport plein d’harmonie de tout point semblable à l’entretien d’une
sœur aînée et d’un très jeune frère. Marie-Thérèse les précédait en
jouant au cerceau ou gambadait de l’un à l’autre et tirait leurs bras.
Mais Hélène préférait à ces excursions les promenades faites avec Marc,
à l’abri des murs, dans le vaste jardin de l’Amirauté. Là, tout parlait
à son esprit la plus douce des langues dont se pussent charmer ses
rancœurs. Si la mémoire de sa sottise y tenait par trop, elle s’y mêlait
au souvenir, si recherché d’elle, des motifs généreux qui l’avaient
causée. N’était-ce pas là de quoi la rendre à sa propre estime? Cette
orgueilleuse (car elle l’était, bien qu’avec des formes, et moins,
d’ailleurs, personnellement que par atavisme), une action vraiment noble
accomplie par elle aurait-elle pu, même à distance, ne pas l’émouvoir?
Pareille figure, surtout blessée, néglige-t-elle un trait qui la
dissocie du vulgaire? De méditer sur une souffrance d’espèce peu commune
à se dire qu’elle la doit à sa grandeur d’âme, il n’existe qu’un pas et
elle le franchit. D’autre part, l’intérêt et la compassion, une profonde
tendresse envers Marc, non un caprice à la merci d’un sursaut d’humeur,
l’avaient jadis déterminée à conclure l’union qu’elle se surprenait à
maudire. Nul détour du jardin qui ne l’y fît songer. C’était ici comme
le berceau, demeuré tel quel, de ces sentiments toujours frais.
Lorsqu’appuyée sur son beau-fils qu’elle tenait au cou, elle parcourait,
en s’arrêtant toutes les deux minutes, une allée bossue et pleine
d’ombre, mainte image du passé la faisait frémir et, sous les plis de la
cravate, nouée avec mollesse, elle recherchait la peau si douce et la
souple attache qu’autrefois dégageait le costume marin. S’abandonner à
cette pratique en suivant son rêve lui causait une joie délicieuse. Tout
un âge mort lui remontait à l’esprit d’un bond. Mais son bonheur était
surtout d’éveiller chez Marc une émotion superficielle et toute fugitive
où la sienne pût trouver à se rafraîchir quand, d’aventure, elle
insistait sur quelque anecdote pour la lui remettre en mémoire.
Un matin, lui montrant un gros marronnier dont le feuillage, plein de
reflets et bruissant d’oiseaux, formait une voûte imperméable aux rayons
solaires:
--Te souviens-tu, demanda-t-elle, de ce jour d’été où, te cherchant
depuis une heure, avec ta grand’mère, dans toutes les parties du jardin,
nous t’avons découvert juché sur cet arbre?
--Non, dit-il. Mais comment y avais-je grimpé? J’étais donc bien leste
et bien fort?
--Tu avais pris, je ne sais où, une petite échelle et, une fois parvenu
dans les maîtresses branches, tu t’étais arrangé pour gagner les autres.
Au grand dommage de ta culotte qui revint en loques de cette téméraire
excursion. Ta grand’mère te gronda, et c’était justice. Bien petite
justice! fit Hélène. Ah! méchant drôle, poursuivit-elle, si je t’avais
eu!
Elle fit un soupir:
--Comme c’est loin!
Puis, de ce ton presque uniforme et un peu chantant sur lequel, comme
craignant de les voir se rompre, nous déroulons les souvenirs de nos
jeunes années:
--Moi, je portais, j’en suis certaine,--il me semble y être,--une robe
entravée blanche et mauve. Et j’avais les cheveux noués en catogan. Tu
sais bien, cette coiffure tombant sur le cou avec deux grandes coques de
faille noire. Dire que j’ai pu être assez fraîche pour supporter ça! Me
vois-tu aujourd’hui, ainsi affublée? Les galopins du voisinage, quand
nous sortirions, enverraient des pierres derrière moi!
Il tourna la tête.
--Pourquoi donc?
--Et le temps, dit Hélène, tu le comptes pour rien?
--Pas pour grand’chose, répliqua-t-il d’un accent sérieux, quand il fuit
légèrement, sans laisser d’empreinte. Moi, petite mère, je ne vous ai
jamais vu vieillir.
Elle leva les épaules avec impatience.
--Ah! dit-elle, flatteur! Comme tu mens!
Mais sa poitrine était serrée, mais sa voix tremblait et le plaisir
qu’elle éprouvait la rendait toute rose. Marc affirma chaleureusement
qu’il était sincère. Cependant, ils rentrèrent, un quart d’heure après,
sans qu’Hélène fût sortie de ses réflexions.
De ce jour, elle connut une félicité qui présidait à son réveil et
grisait son cœur tant qu’elle n’était pas endormie. Ses chagrins
disparurent dans cet enchantement. Ce fut en elle comme si des eaux
longtemps abondantes et qu’elle présumait épuisées avaient repris
nonchalamment leur cours d’autrefois. Tout l’esprit qu’elle donnait à
son infortune devint la proie, si délirante qu’elle ne souhaitait mieux,
d’un espoir sans figure et sans précision. Il lui semblait qu’à la
faveur de cette vive jeunesse dont elle présentait tous les signes elle
recevrait d’une destinée exorable, en somme, puisque déjà, par
intervalles, tintait une promesse sous son apparent dernier mot, une
attention particulière, un bonheur quelconque. Où, comment, à quelle
date, il importait peu! Le principal était pour elle qu’un tel événement
fût encore possible à son âge. Rien n’était excitant comme de s’en
convaincre. Le toucher de sa joue la remplissait d’aise et tous les
miroirs la flattaient.
Dans les motifs de l’affection qu’elle portait à Marc s’était glissé le
sentiment d’une obligation qu’elle avait de plus envers lui. Sans le
vouloir, par le seul jeu d’une franchise brutale, qu’elle s’amusait à
comparer à celle d’un jeune chien, il l’avait tonifiée et sauvée
d’elle-même. L’adolescent prenait plaisir, par ces longs jours d’août,
dans cette campagne aimable et saine, mais sans distractions et dont le
manque de pittoresque engendrait l’ennui, à reproduire par le dessin et
par la couleur divers aspects du vieux domaine si traditionnel où
s’était écoulée sa petite enfance. Les promenades lui plaisaient fort,
sans l’intéresser. Il avait passé l’âge des jeux. Ces esquisses
l’instruisaient et lui tuaient le temps. Hélène, bientôt, prit
l’habitude, lorsqu’il travaillait, de s’installer auprès de lui dans un
fauteuil bas, munie d’un ouvrage ou d’un livre. Elle évitait de le gêner
en lui parlant trop. Mais, quelquefois, lorsqu’un chapitre offrait un
passage qui lui paraissait remarquable, elle lui en faisait la lecture.
C’était pour elle un grand sujet de curiosité que l’impression produite
sur Marc par certaines des phrases dont elle-même admirait les subtiles
cadences. Le voyait-elle cesser de peindre et secouer la tête, qu’elle
donnait à sa voix, tout naturellement, une intonation plus émue. Il lui
semblait qu’entre leurs cœurs se tissait un lien qui les attirait l’un
vers l’autre. Marquait-il, au contraire, de l’indifférence, elle
s’ingéniait, par l’analyse, à rendre éclatante la gracieuse invention
qui l’avait touchée. Et parfois, mais gaiement, elle le traitait d’âne
lorsqu’elle notait sur son visage le sourire de coin par lequel
s’exprimait qu’à la réflexion il y demeurait insensible.
En public, aussi bien qu’en particulier, toutes ses manières portaient
l’empreinte d’une délicatesse sur laquelle elle tentait de donner le
change par de familières apostrophes. A aucun prix, même en ayant un
solide motif, elle n’aurait grondé sérieusement. Un scrupule assez vague
s’y fût opposé. L’ère des réprimandes était close. Dans ce garçon tenu
par elle, des années durant, avec une rigueur inflexible, elle voyait
désormais un individu, autrement dit un être humain doué de liberté dont
les actions et les penchants pouvaient lui déplaire sans cesser pour
cela d’être respectables. En l’accusant d’abandonner tout contrôle sur
lui, on se serait heurté sans doute à sa conscience même, on l’aurait
indignée, on l’eût fait bondir. Pratiquement, néanmoins, elle se
démettait. De l’indulgence, elle descendait à une tolérance qui ne
devait qu’à la nature peu frondeuse de Marc de n’avoir pas à s’exercer
plus assidûment. Sans besoin, par humeur de le flagorner, elle en venait
à se soucier de ses opinions, à le consulter sur ses goûts. Toutes
façons relâchées que, six mois plus tôt, elle aurait jugées imbéciles.
Dans cette maison, qu’entretenaient avec dévouement de vieux domestiques
éprouvés, ses devoirs de maîtresse ne l’occupaient guère, le plus gros
étant fait suivant une routine qui la dispensait d’y pourvoir. Les
leçons qu’elle donnait à Marie-Thérèse lui prenaient, tout au plus,
chaque matin, deux heures. Puis commençait de s’écouler une grande
journée vide où des besognes comme, le jeudi, l’inspection du linge,
avaient l’importance d’événements. Bientôt, le temps lui parut long
qu’elle passait sans Marc. Ce n’était point qu’elle désirât sa
conversation à la manière de tant de femmes, même intelligentes, qui se
sentent désœuvrées dès que chôme leur langue, mais sa présence lui
inspirait une tranquillité qu’elle cherchait en vain hors de lui. De ses
sourires, de ses propos, de ses silences mêmes, naissaient l’équilibre
et la joie. Avait-elle, dans sa chambre, un moment pénible, elle
descendait auprès de Marc et tout s’effaçait. Pareille vertu, qu’elle
attribuait aux mille ressemblances de leurs caractères respectifs, la
charmait comme une preuve de sa réussite dans la mission d’éducatrice
qu’elle s’était donnée. «Il est mon ouvrage,» pensait-elle. «Je l’ai
voulu,» se disait-elle, «moralement moi-même, aujourd’hui, ce reflet
m’est une compagnie dont je me délecte avidement!» Les différences,
pourtant réelles, qui régnaient entre eux, ou elle mettait une
complaisance à les négliger qui pouvait paraître un peu vive, ou, trop
frappantes, elle s’en souciait comme de fantaisies et se bornait à
déplorer légèrement chez Marc un amour excessif pour le paradoxe. Au
fond du cœur, peut-être même se réjouissait-elle, tirait-elle vanité de
lui croire ce goût. Toute expression que revêtait son intelligence la
jetait secrètement dans l’admiration.
Les seules visites que l’on reçût à l’Amirauté étaient celles du comte
de Kerbrat. Excepté quand la goutte le tourmentait trop, il y venait
régulièrement deux fois par semaine, sans jamais consentir à passer la
nuit. C’était une chose, déclarait-il avec bonne humeur, qu’il ne
faisait bien qu’à Quimper, ajoutant que l’arome d’un jardin breton ne
valait pas pour l’endormir celui des vieux livres qui, de tout temps,
avait été son cordial de choix et son plus actif narcotique. Comme le
progrès avait banni la voiture à mules des moyens ordinaires de
locomotion, il recourait, depuis la guerre, pour le transporter, à une
voiture automobile, relique d’un garage, qui rappelait par son moteur et
sa carrosserie la période héroïque de ce véhicule. Lorsque le comte, sur
les neuf heures, se mettait en route, la campagne l’apprenait jusqu’aux
horizons. C’était un bruit vraiment affreux de ferraille disjointe,
régulièrement accompagné comme des coups d’une pioche. La vieille
machine, faisant effort de toute sa carcasse, se recueillait entre les
pointes qu’elle poussait à fond, semblait avancer par saccades. Dans les
côtes, elle allait à l’allure du pas et, pour garder sur le parcours son
honnête moyenne, dans les descentes, elle zigzaguait comme une
grand’mère ivre.
Le gentilhomme sortait de là le feutre écrasé et la redingote blanche de
poudre. Aussitôt, les enfants se jetaient sur lui. Il agitait
Marie-Thérèse ainsi qu’une poupée et grognait un mot tendre en
embrassant Marc. L’âge mordait peu sur ce colosse toujours excentrique
et ses souffrances ne lui donnaient aucune amertume.
En venant s’installer à l’Amirauté, Hélène avait, cette année-là,
ressenti d’abord un peu d’éloignement pour son père. Dans l’état de
détresse où elle se trouvait, elle le blâmait d’avoir jadis, par
philosophie, accepté sans lutte son mariage. «Une remontrance, au besoin
même, une opposition, et, connaissant sur cette matière sa largeur
d’idées, j’aurais réfléchi!» pensait-elle. Ce grief n’avait pas résisté
longtemps. Dès la seconde apparition du cordial vieillard, l’affection
qu’elle lui vouait l’avait balayé. C’était une chose bien difficile, et
surtout pour elle, que d’en vouloir profondément au comte de Kerbrat
d’avoir agi sans tenir compte d’un scrupule courant. Toute sa vie
témoignait d’une indépendance dont sa cravate aux coques flottantes
était l’étendard. Sans doute, l’esprit d’autorité lui manquait un peu.
Mais peut-on demander à l’agneau des griffes?
Tel qu’il était, avec sa goutte, ses allures fantasques et sa rayonnante
bonhomie, avec ce tour d’intelligence qui bravait l’absurde et prêtait
tant de grâce à l’érudition, comme naguère, il faisait les délices
d’Hélène. A trente-deux ans, elle retrouvait, dans toute sa fraîcheur
cet extrême plaisir à l’entendre qui, bien plus jeune, la lui rendait
entièrement soumise. Sa mémoire continuait à l’émerveiller. Elle adorait
cette humeur brusque et pleine de tendresse dont il lui disait par
instants: «Voyons, ma fille, tu n’y es pas! Ta pensée barbote. Réfléchis
un peu. C’est si simple!» Puis, agitant sa tête chenue, et vraiment
comique par le regard désespéré qu’il lançait au ciel: «Qu’avons-nous
fait de monstrueux, ta sainte mère et moi, pour qu’une pareille sotte
nous soit née!» De telles boutades, bientôt suivies d’un sourire de
biais, ravissaient la jeune femme comme des compliments, tant, avec
force, elles soulignaient, par leur tournure même, le caractère
exceptionnel de ses défaillances. Moins sujette à pécher sur certaines
questions, elle abordait plus volontiers, dans leurs entretiens, la
littérature ou l’histoire, mais, en pratique, le choix du thème lui
importait peu. Tous les sujets lui étaient bons à prêter l’oreille aux
curieuses paroles de son père.
Soyons véridiques! Tous, moins un. Il suffisait pour qu’elle rompît une
conversation que celle-ci, par hasard, tombât sur Michel. Alors, sans
cesse, au mot Michel, elle opposait Marc, jusqu’au moment où le vieil
homme, se laissant conduire, abandonnait son gendre obscur, si loin sur
les flots, pour son petit-fils d’adoption. La pudeur, la fierté
dissuadaient Hélène de dévoiler le sourd secret, en partie d’alcôve et,
pour le reste, inconciliable avec une âme forte, qui faisait d’elle,
depuis deux mois, une femme malheureuse. Or, elle savait que,
facilement, elle se fût trahie et, d’autre part, n’ignorait point,
connaissant son père, qu’elle n’eût pas été approuvée. Après douze ans
d’une vie commune subie sans révolte, un éloignement aussi rapide, aussi
capricieux, eût paru méprisable au comte de Kerbrat qui, passionné
d’extravagance, mais féru d’honneur et d’une parfaite égalité dans ses
attachements, appréciait en Michel un homme sans reproche. Volontiers,
sa conscience négligeait les formes. Il aurait mis fort peu d’égards à
blâmer sa fille et n’aurait eu pour l’accabler que trop d’arguments.
Hélène voyait avec horreur poindre une circonstance où, par sa faute,
elle eût perdu la confiance aveugle, peut-être l’estime de son père.
Depuis l’époque où, grâce à lui, sa nubilité se livrait au savoir dans
un enchantement, elle tenait ces deux biens pour des plus précieux.
N’était-il pas tout naturel qu’ils fussent défendus?
Puis, converser de son beau-fils était une telle joie! Interrogée sur
ses études ou sur ses penchants, elle éprouvait dans tout son être une
chaleur très douce, et, stimulée par un éloge, parlait d’abondance.
Nulle entreprise ne lui causait plus noble émotion que d’inspirer à son
vieux père une idée flatteuse du jeune homme élégant qu’elle avait
formé. Son esprit s’appliquait à le définir, toute sa finesse à
rechercher dans son personnage les qualités et les défauts les plus sûrs
de plaire, et souvent même, par amour-propre, elle mentait sur lui.
Pareille ardeur divertissait le comte de Kerbrat, généreux lui-même par
nature, au fond, ravi, quand sa mémoire lui rendait une trace des
méthodes violentes de sa fille, qu’elle eût passé de la cravache à tant
d’enthousiasme. Il n’essayait d’en modérer les démonstrations qu’à des
moments où, bien que vues avec indulgence, elles lui paraissaient
excessives. Car, alors, l’ironie reprenait ses droits, sa forte tête,
sollicitée trop indiscrètement, refusant tout net l’adhésion.
Hélène, un jour, lui présenta deux esquisses de Marc, faites à la diable
et rehaussées de touches d’aquarelle. L’une montrait un vieil arbre à
demi ruiné, non loin duquel, en plein soleil, sur des verts trop crus,
prospérait un massif de rhododendrons, l’autre, une Bretonne à la
fontaine qui lavait du linge.
--N’est-ce pas, père, lui dit-elle, que c’est étonnant?
Le gentilhomme prit son pince-nez, le fixa sans hâte et souleva les deux
croquis d’un geste étendu pour les exposer au grand jour.
--Honorable! fit-il après examen. Ça manque un peu de légèreté, la
couleur bafouille, voici des fleurs que l’on prendrait assez facilement
pour de petits mouchoirs de poche de femme élégante... Mais, enfin,
c’est un bon exercice d’élève!
Hélène laissa tomber:
--Vous êtes sévère!
--Le crois-tu bien? interrogea M. de Kerbrat avec un sourire malicieux,
amusé qu’il était de cette épithète dont, jusque-là, pas une personne de
sa connaissance ne l’avait encore gratifié.
--Mais, certainement! dit la jeune femme. Oui, par exception! Moi, je
trouve Marc, déclara-t-elle, en constant progrès. Voyez donc ce
feuillage, s’il est délicat, et cette bonne femme, au bord de l’eau,
comme elle est construite! Certains détails sont négligés, mais
volontairement, pour, je suppose, mettre en valeur les points
essentiels. Il se donne, cet enfant, une peine infinie!
--Ce n’est pas une raison pour qu’il me surprenne! articula, les mains
croisées, le vieil historien, en agitant de droite à gauche sa crinière
chenue avec un paisible entêtement. Tu sais qu’en art, je n’admets pas
la médiocrité. Marc deviendra, s’il persévère, un bon amateur, mais
jamais un artiste au plein sens du mot. Jamais un vrai maître, un grand
peintre! Il s’en faudra d’une quantité de petites nuances que ton œil,
comme le mien, saisit forcément. Le travail peut donner plus ou moins
d’adresse, mais pas une seule des qualités qui ne s’acquièrent pas!
C’était en propres termes, ou peu s’en faut, ce qu’Hélène avait dit, en
octobre, à Marc pour l’éloigner de la peinture, dont il voulait vivre,
et lui faire choisir une carrière. Elle s’en souvint et, tout à coup,
ses propos d’alors lui parurent affreux d’injustice. L’éclair d’une foi
qui s’ignorait surgit dans ses yeux, en même temps qu’un pli dur lui
pinçait la bouche. Elle se retourna vers son père.
--J’ai pensé, lui dit-elle, un instant comme vous. Oui, peut-être en
vertu de cette prévention qui jette encore de la méfiance et du
discrédit sur les vocations artistiques! Mais, aujourd’hui, mon opinion
s’est bien modifiée. Marc a du talent, j’en suis sûre! Vous conviendrez
que, de nous deux, si quelqu’un se trompe, il y a toutes les chances
pour que ce soit vous, qui le jugez sur des pochades sans grande
importance... alors que moi, reprit Hélène, moi qui l’ai suivi...
Le gentilhomme, interloqué par cet argument, fit une moue de pitié et
haussa l’épaule.
--Voyons, mon enfant, rends-toi compte...
--N’insistez pas! s’écria-t-elle. C’est tout vu, mon père!
--Eh! bien, alors, n’en parlons plus! fit-il d’une voix douce.
Excepté sur des points si insignifiants que leurs querelles les plus
ardentes duraient une minute et se terminaient par des rires, ils se
trouvaient en désaccord pour la première fois. La question cessa d’être
agitée entre eux et, par la suite, ils évitèrent méticuleusement toute
occasion de la reprendre, avec ou sans fièvre. Cette expérience
inattendue leur avait suffi. Mais, si l’humeur philosophique du comte de
Kerbrat lui permettait de négliger tout naturellement la violence dont
avait témoigné sa fille, la jeune femme conserva de leur discussion un
souvenir qui, sans faire naître une sérieuse rancune, lui gâtait, par
instants, quelque peu son père. Elle le présuma moins cordial. Dans les
regards qu’elle dirigeait fréquemment vers lui, il en fut d’assez froids
et de soupçonneux. A tout propos, ne s’agît-il que d’un trait plaisant,
que d’une réflexion sans portée, elle sentait le besoin de protéger Marc
contre une malice dont le mordant et la perfidie existaient dans sa
seule imagination. Il ne pouvait, sans l’inquiéter, paraître ombrageux,
ni froncer le sourcil sans qu’elle s’en émût. On aurait dit qu’elle
faisait corps avec son beau-fils.