IV

Son mécontentement dura peu. Elle n’était pas rentrée chez elle qu’il

n’existait plus, et lorsqu’elle s’éveilla, le jour suivant, ce qui

l’avait impatientée lui fut agréable.

Il n’était pas dans sa coutume de flâner au lit. Pourtant, elle y resta,

se trouvant bien, satisfaite de goûter sans remuer un membre le

réconfort que dégageait sa méditation.

Dans la salle de bains, toute voisine, Marc soufflait bruyamment et

s’aspergeait d’eau.

«Quel petit patricien!» se disait Hélène. Mais elle réfléchissait, se

corrigea. «Tout pesé, l’expression n’est qu’en partie juste. Les

patriciens couraient au cirque avec la crapule et ici commençait leur

vulgarité. Ce qui me plaît surtout chez lui, c’est sa distinction. Un

tableau sublime, de beaux vers, voilà qui parle une autre langue à ses

dix-sept ans que les plaisirs plus ou moins creux, plus ou moins

barbares, où ses camarades se passionnent. Rien de bas ne l’amuse, et

comme il le dit!» De leur dialogue de la veille, dont certaines des

répliques lui restaient présentes, s’entrelaçant dans sa mémoire et y

chatoyant comme les molles vapeurs du tabac entre les murs d’une petite

pièce où l’on a fumé, elle retenait cette expression: des batailles de

gouapes, rendue frappante par le grand air de désinvolture que Marc,

plaidant pour sa noblesse, y avait su mettre. Le dernier mot lui

semblait vif, l’offusquait un peu. Elle défendait à son beau-fils d’user

devant elle d’un vocabulaire aussi rude. Elle n’aimait pas non plus

beaucoup que, dans ses jugements, il témoignât à brûle-pourpoint de tant

d’assurance. Mais l’accent du cri sauvait tout. Quand Marc entra, net et

dispos, pour lui dire bonjour, elle sentit bien que le baiser dont elle

l’accueillit résonnait d’une tendresse inaccoutumée.

Cette émotion prit des racines et se fortifia durant les journées qui

suivirent. Ce dont Hélène, surtout, se réjouissait, c’était que Marc se

détournât de divertissements pour lesquels elle n’avait qu’un furieux

dédain. Pareille attitude la flattait. Elle y voyait un résultat de son

influence. Tous ses efforts avaient toujours jalousement tendu à

rapprocher, dans la pratique, de la naturelle, sa maternité d’adoption.

Sans souci d’observer la personne de Marc et de laisser se déployer, en

les cultivant, les qualités particulières qu’il pouvait offrir, elle

l’avait réglé sur elle-même, avait tout fait pour qu’au mépris de son

caractère il lui ressemblât moralement. Rien n’enrageait cette

passionnée d’une domination dont elle espérait des merveilles comme de

noter une divergence entre ses goûts propres et quelque chose que son

beau-fils lui montrait des siens. Au contraire, régnait-il de l’union

entre eux, sentait-elle s’établir une communauté, sur un point

quelconque, dans leurs vues, un élan plus actif la poussait vers Marc et

l’affection qu’elle lui portait gagnait en grandeur.

Comme elle l’avait promis, d’un jour sur l’autre, les dépenses

consacrées aux jeux athlétiques disparurent du budget de leurs

distractions: le théâtre hérita des après-midi, quelquefois même des

soirées vacantes qu’ils perdaient.

Le commandant vint à Paris sur ces entrefaites. Comme toujours, il

rentrait de courir le monde avec la mine d’un fonctionnaire que rend à

son gîte une tournée d’inspection dans la grande banlieue. Quelques

nouvelles qu’il rapportait de villes australiennes n’offraient guère,

dans sa bouche, d’intérêt plus vif que si elles étaient d’Orléans. Il

avait su, en cours de route, par différentes lettres, la direction

qu’avait donnée aux études de Marc la décision prise par sa femme. Le

principal était pour lui qu’il fût occupé. Sur le Droit, il n’avait

nulle idée précise.

Dans les quelques semaines qu’il passait à terre, ce taciturne à qui

pesaient les devoirs mondains, mais qui révérait leur principe, ne

trouvait de bonheur qu’à s’en accabler. Autant Hélène les esquivait

lorsqu’elle était seule, autant il lui fallait, par complaisance, y

montrer de zèle, lui présent. Alors, pour elle, reparaissaient

d’étonnantes cousines, de ces amies dont on ignore, en voyant leur âge,

si elles l’étaient de votre mère ou de votre aïeule, tout un lot de

bonnes gens séchés dans Paris entre deux fouilles d’un _Messager_, deux

pages de la _Croix_, au beau milieu d’une livraison du _Correspondant_.

Michel, à tous, faisait honnête et sérieuse figure, la composant de

telle façon qu’ils ne pussent douter qu’il venait les voir sans plaisir.

Ç’aurait été, lui semblait-il, gâter ces visites et surtout leur ôter de

leur caractère que d’y mêler ouvertement un peu d’allégresse. Il

importait avant toute chose qu’elles fussent méritoires. Le bénéfice

qu’il en tirait se chiffrait pour lui par la somme des baptêmes et des

enterrements, des mariages prochains ou défaits, des médisances, des

calomnies, des menus scandales qu’enregistraient, comme autrefois chez

les Cortambert, ses longues oreilles sans expression poliment tendues.

Par instants, sous sa veste, il cherchait sa montre, en comprimait dans

sa main close le lourd boîtier d’or, paraissait s’absorber dans une

réflexion et déchiffrait l’heure en louchant. Hélène savait, lorsque sa

tête s’inclinait ainsi, ce que signifiait cette mimique. Elle levait

alors la séance.

Si fastidieuses que fussent pour elle de pareilles corvées, on n’aurait

pu ni la surprendre en flagrante posture de se dérober à une seule, ni

l’accuser de s’y soumettre avec mauvaise grâce. Elle estimait de son

devoir d’oublier ses goûts pour être agréable à Michel et, souvent

obligée, sur des points sérieux, de le contrarier par doctrine, était

heureuse de lui donner cette preuve d’attachement.

Cette fois-là comme les autres, elle se résigna. Peut-être même, le

sacrifice l’occupa-t-il moins et lui parut-il plus léger. La discipline

que réclamait le travail de Marc n’était plus, dans l’ensemble, aussi

minutieuse et, pour sa fille, en prenant soin de la chapitrer, elle

pouvait la laisser aux mains d’une servante. Marie-Thérèse, qui

l’adorait, la redoutait trop pour se permettre, en son absence, de

désobéir, fût-ce à la plus molle des gardiennes. Elle pouvait donc,

sinon vraiment s’amuser beaucoup, du moins tirer des relations chères à

son mari le comique enfermé dans leurs ridicules, sans souci des

fonctions qu’elle s’était données, ni du temps sérieux qu’elle perdait.

Elle en prit le parti et l’inclination. Le commandant la vit, un soir,

pendue à son bras, le conjurer, avec la moue d’une femme capricieuse, de

retourner le jour suivant chez une vieille cousine qu’ils avaient

quittée l’avant-veille. Et comme, surpris, il accueillait une pareille

demande par une question sur le motif qui la lui dictait:

--C’est si curieux, dit la jeune femme, ses corsages en pointe et ses

bengalis empaillés!

Le théâtre fit mieux, pour la rendre heureuse, que de donner à son désir

de tromper les heures ces satisfactions d’ironie. Marc y venait

régulièrement, sauf aux pièces légères. Hélène, assise au bord d’une

loge, entre les deux hommes, élégante, mais avec cette modération

qu’elle cultivait, par dignité, comme le droit d’une femme à n’être pas

exclusivement une bête de plaisir, s’épanouissait dans la conscience du

splendide pouvoir qu’elle exerçait concurremment sur l’un et sur

l’autre. Leur présence auprès d’elle dans un lieu public lui rendait

plus frappante cette félicité. Ses pensées auraient pu se traduire

ainsi: «Quelle existence est donc la mienne! La fortune me comble. Nulle

ne sait à quel point elle devrait m’envier, parmi toutes ces femmes qui

m’entourent. Combien d’entre elles peuvent sincèrement se flatter comme

moi d’avoir goûté dans le mariage un miel sans absinthe? J’en suis

encore à pardonner une parole blessante échappée à Michel dans une

discussion et Marc fait preuve, à dix-huit ans, d’une docilité contre

laquelle ne prévaudrait aucun entraînement. Les plus communes de mes

actions prennent valeur d’exemples. Je suis jeune, je me passe de toute

protection, et j’ai pourtant à ma portée cette épaule robuste et cette

frêle épaule qui grandit. Car elle grandit!» songeait Hélène en tournant

la tête pour adresser à son beau-fils un rapide regard. «Elle grandit,

et bientôt elle sera virile, mais je la guide, elle se laisse faire,

elle subit mon poids et ce n’est, sous ma main, que celle d’un enfant.»

Arrivée à ce point de ses réflexions, elle éprouvait presque toujours un

plaisir si vif que l’enchaînement de ses idées en était rompu. L’orgueil

de soi gonflait en elle tous ses instruments. Une étrange langueur le

baignait. Elle contemplait avec mépris les brillantes parures répandues

aux places de l’orchestre, puis, secouant un état qu’elle jugeait

absurde, interrogeait parfois Michel et plus souvent Marc sur ce qu’ils

pensaient du spectacle.

Le commandant n’avait qu’un mot: «C’est intéressant!» Il donnait

l’impression, l’air méditatif, de le choisir au fond de lui comme avec

une pince et le lâchait en inclinant sévèrement la tête, même s’il

s’agissait d’une pièce gaie. C’était un homme qui, par défaut

d’imagination, prenait au sérieux toute la vie. Marc, au contraire,

ordinairement, ne répondait pas, mais un coup d’œil de son côté

instruisait Hélène qu’il n’avait même pas entendu. Tout son jeune être

appartenait au jeu des acteurs. Appuyé des deux coudes à la balustrade,

on le voyait tantôt frémir, la joue pâle ou pourpre, et mordiller du

bout des dents sans discontinuer son mouchoir roulé en tampon, tantôt,

saisi d’une gaieté folle, rire à bouche cousue, dominé par la crainte de

perdre un plaisir en étouffant quelque réplique sous son propre éclat.

Hélène, alors, le désignait d’un geste amusé à son mari qui, docilement,

se penchait un peu. Puis ses yeux revenaient se fixer sur Marc.

--Ah! se disait-elle, comme il vibre! C’est grâce à moi! lui plaisait-il

de se répéter, l’esprit tendu vers les étapes de sa longue tutelle.

De nouveau, la fierté pénétrait son âme, et elle sentait confusément,

dans toute sa personne, courir une chaleur délicieuse.

Ce ne fut guère que lorsqu’en mars Michel l’eût quittée pour un voyage

de quatre mois sur un navire neuf qu’Hélène, redevenue plus attentive à

la vie ordinaire du jeune étudiant, crut remarquer dans sa conduite

certaines libertés. Comme l’année précédente, au début des cours, il

parlait haut, riait plus fort, sifflait et chantait, se donnait

volontiers des mines importantes, montrait, en somme, dans ses manières,

cette audace trop crue, cette désinvolture un peu gauche qui ressemble à

l’aisance, dont elle se réclame, comme le croquis d’un collégien à celui

d’un maître. D’autre part, il était beaucoup moins exact. A tout

instant, se produisaient, dans l’après-midi, sur ses heures normales de

rentrée, des retards, quelquefois assez étendus, dont s’impatientait sa

belle-mère.

Elle lui fit sur ce point des observations: il invoquait pour s’excuser

tantôt une rencontre et, plus souvent, l’obligation où il s’était vu

d’assister à l’École à une conférence.

Hélène finit par s’aviser au bout d’un grand mois que, sauf exceptions

négligeables, c’était toujours le mercredi et le vendredi qu’il se

montrait irrégulier le moins discrètement. Cette constatation l’alarma.

Fallait-il croire de ses absences qu’elles fussent concertées? En

admettant qu’à l’occasion il prît du bon temps, quelle raison de flâner

jusqu’à des six heures pouvait-il avoir à jours fixes? Un mercredi, par

une fenêtre, à la nuit tombante, elle le vit accourir, débouchant d’une

rue, d’un pas rapide qu’il modéra, pour souffler un peu, parvenu à vingt

mètres de la maison. En même temps, il tira son mouchoir de poche et,

soigneusement, s’en essuya la nuque et les tempes.

Hélène se demanda:

--Que me cache-t-il?

Le vendredi suivant, elle prit un fiacre et se fit conduire rue

Saint-Jacques.

La démarche était loin de la révolter. Elle manquait de noblesse, elle

était gênante, mais, pour elle, n’était-ce pas un devoir d’état que de

surveiller son beau-fils? Se faisait-elle, naguère, scrupule de fouiller

ses poches lorsque, parmi les vingt objets qu’elle savait y être, elle

pensait y trouver des choses interdites? De la voiture qui stationnait

le long du trottoir devant la porte principale de la Faculté, elle

guettait tranquillement la porte ordinaire, sans autre crainte que de

faillir à distinguer Marc s’il venait, par hasard, à quitter l’École

dans un flot important de ses camarades. Quelques minutes après quatre

heures, il sortit enfin. Hélène le vit se séparer de deux étudiants et

se diriger seul vers la rue Soufflot. Elle abaissa une glace du fiacre

et dit au chauffeur:

--Regardez ce jeune homme en pardessus gris! Je désire savoir où il va.

Il faut le suivre discrètement, sans qu’il s’aperçoive...

Elle ajouta vite:

--C’est mon fils.

L’homme ricana sous sa moustache. Hélène devint rouge et pensa, dépitée,

en se rencognant:

--Pour le bénéfice que j’en tire, j’aurais pu m’épargner cette dernière

parole!

Le locatis avait grimpé la raide rue Saint-Jacques et tourné en roulant

à l’allure du pas. Hélène voyait Marc devant elle. Il cheminait assez

vivement le long des boutiques. Elle essaya de supputer le but de sa

course, mais aucune hypothèse ne la contenta. A vrai dire, l’inquiétude

lui mordait les nerfs. C’était curieux comme, jusque-là, même en

l’attendant, elle avait peu imaginé, lancé dans Paris, ce garçon mince

et net qu’elle regardait fuir. Pourvu surtout que le chauffeur pût

garder contact! «Si je descendais?» pensa-t-elle. Sur le trottoir, les

embarras ne sont pas à craindre. Mais il marche plus vite et me

distancerait!» Soudain, la voiture s’arrêta. Marc stationnait à quelques

mètres, au coin du boulevard. Hélène, tremblant d’être aperçue, se

dissimulait, lorsque, venant du côté gauche de la longue artère, elle

vit arriver une jeune fille. Son beau-fils lui baisa gracieusement la

main, puis, côte à côte, ils traversèrent, se pressant un peu, La

chaussée qui grondait sous les véhicules.

Le temps d’un saut, de payer l’homme, de passer elle-même, indifférente

aux mille dangers que présente l’endroit, sans quitter des yeux le jeune

couple: elle entra derrière lui dans le Luxembourg.

Ni indignation, ni chagrin. Nul des signes apparents de contrariété

qu’on aurait attendus d’une nature si prompte. La stupeur l’emportait

sur tout sentiment. A peine savait-elle qu’elle marchait. «Marc est avec

une femme... Il voit une femme...» ces quelques mots brillaient en elle

comme, dans les ténèbres, l’inscription lumineuse tendue sur un toit,

seul vibrant phénomène de la masse des ombres et pensée unique de la

nuit. Les deux jeunes gens avaient gagné, à travers les groupes, une

partie du jardin à peu près déserte et, tendrement, ils cheminaient,

trop occupés d’eux pour que l’on eût à redouter d’en être aperçu. Hélène

les suivait à vingt pas. Machinalement, elle étudiait la forme et la

coupe de la robe qui frôlait la silhouette de Marc. «C’est celle d’une

jeune fille», songea-t-elle. Elle réfléchit et renchérit: «Même d’une

très jeune fille!» Tout à coup, elle sentit comme un ébranlement. «Mais

j’ai déjà vu cette personne!» Un effort de mémoire à peine laborieux et

le nom qu’elle cherchait lui montait aux lèvres: «La petite Vulmont!

Oui, c’est elle! Maigre et jaune, parfaitement, elle n’a pas changé

depuis leurs tennis du mois d’août!» Les amoureux, timidement joints,

semblaient s’alanguir. Alors, elle marcha vite, les atteignit et posa sa

main droite sur l’épaule de Marc.

--Que fais-tu là? demanda-t-elle d’une voix étranglée.

Il tressaillit, ouvrit la bouche, demeura sur place et ne put trouver un

seul mot.

--Que fais-tu là? reprit Hélène, lui secouant l’épaule, guère plus gênée

de cet éclat dans un lieu public que de quelque semonce dans l’intimité.

Depuis quand t’ai-je permis de flâner en route. A la fin, suis-je ta

mère ou ta domestique? Me croirais-tu faite pour t’attendre? Où as-tu

pris cette péronnelle qui traîne à tes trousses avec des allures de

chienne chaude?

Une voix grêle monta:

--Mais, madame...

Ce fut assez pour détourner la colère d’Hélène. Comme si son cœur se fût

réjoui de cette occasion, elle fit un pas vers la jeune fille et,

l’index pointé:

--Vous, ma petite, s’écria-t-elle, vous êtes une coquine! Commencer à

votre âge à courir les hommes, c’est faire preuve d’une nature

singulièrement trouble. Et pleine de promesses, croyez-moi! Je

plaindrais vos parents, s’ils le méritaient! Puisqu’ils vous laissent

vagabonder à la longueur du jour, ce qui leur arrive est fort bien, il

faudrait que je fusse la dernière des bêtes pour m’apitoyer sur leur

compte. Cependant, retenez, de ma part, ceci: je vous invite une fois

pour toutes (son accent vibra, l’autorité qu’elle sut donner à cette

injonction était réellement d’une grande dame), une fois pour toutes,

répéta-t-elle en scandant les mots, à cesser tout rapport avec mon

beau-fils. Marc n’est pas un fantoche pour gamine vicieuse. Libre à vous

d’essayer, par vos manigances, de le ressaisir malgré moi. Mais alors,

vous verrez comme j’y mettrai fin!

Elle suspendit son algarade. La jeune fille pleurait. Hélène grinça des

dents, haussa l’épaule, se redressa pour accabler d’une dernière injure

le timide visage convulsé, le parcourut encore une fois d’un regard

furieux. Puis, s’éloignant d’un pas rapide, sans tourner la tête:

--Viens, dit-elle à Marc, nous partons!

Devant la grille, elle s’assura qu’il marchait près d’elle et fit signe

à un fiacre, où elle le poussa. Dans le trajet du Luxembourg à la rue

Vaneau, ils n’échangèrent pas une parole.

Marc fila dans sa chambre, aussitôt rentré. La confusion et le dépit lui

brûlaient les joues. Surpris par Hélène en plein tort, il n’avait ni

songé à la résistance, ni même frémi devant l’outrage fait à sa compagne

avec une violence passionnée. En bousculant et gourmandant, blessant et

rompant, sa belle-mère lui semblait exercer un droit. Ce n’était qu’en

voiture qu’il s’était repris. Alors, tandis qu’au bord des rues

circulait une foule dont s’emplissaient machinalement ses regards bornés

par le cadre obscur d’une portière, qu’à son côté se durcissait un

silence farouche, il avait eu présente au cœur, le désespérant, la

figure d’Alice tout en larmes et sa propre conduite l’avait humilié. De

quel nom la traiter, qui fût assez fort? De quelle épithète la flétrir?

Différait-elle assez à fond de celle des grandes âmes que lui

décrivaient ses lectures! Chez celles-ci, tout était générosité,

combative ardeur, zèle brûlant, lui souffrait qu’un affront fût

publiquement fait à la jeune fille qui s’était crue sous sa protection.

Une occasion se présentant de parler en homme, il avait eu peur comme un

mioche! Fallait-il qu’il fût lâche et de faible amour!

Ses réflexions prirent plus d’ampleur dans la solitude. Elles le

tourmentèrent davantage. Un instant même, il supposa le jeune corps

d’Alice tombant en syncope derrière eux, après un geste désolé qu’il

n’avait pas vu, puisqu’aussi bien, obéissant au premier appel, il avait

déguerpi sans se retourner. Et qui savait si l’algarade qu’elle avait

subie n’aurait pas des suites plus funestes? Chaque matin, les journaux

n’annonçaient-ils pas quelque suicide ayant pour cause un fait du même

genre? Le désespoir ou le remords, la crainte du scandale, les reproches

d’un parent y poussaient une fille. Soudain, passant du drame si proche

à son auteur même et jugeant sa belle-mère pour la première fois, il

détesta, non le seul rôle qu’elle avait tenu vis-à-vis d’Alice

interdite, mais ses principes, ses prétentions, son intransigeance et

son caractère tout entier. Que signifiait cet espionnage dont elle

l’entourait? Depuis quand un jeune homme sorti du lycée portait-il

encore des lisières? Désireux de goûter dans son amertume tout

l’exceptionnel de son cas, il recherchait, parmi la foule de ses

condisciples, quelque visage où se trahit manifestement une adolescence

opprimée et ne voyait s’en détacher que de fiers garçons respirant la

vigueur et l’indépendance. La plupart, sinon tous, avaient des

maîtresses. Ils s’en flattaient, buvaient comme elles, se contaient

leurs frasques et les escortaient sans vergogne. N’était-ce pas plus

coupable, et surtout moins digne, que de flâner au Luxembourg, deux fois

par semaine avec une jeune fille de son rang? «Je m’affranchirai!»

pensa-t-il. Mais ce propos tintait en lui d’un accent plus vif que

profondément convaincu. Il couvrait: «Espérons qu’elle m’affranchira!»

Marc s’était jeté sur son lit. Ce trait seul dénotait son effervescence,

car il savait comme, en plein jour, une pareille mollesse lui était

restée défendue. Les yeux fixés sur la corniche qui courait au mur, il

observait machinalement le progrès des ombres que le crépuscule y

versait. La jolie pièce bien décorée lui semblait maussade, lui faisait

l’effet d’une prison. Constamment l’obsédait le visage d’Alice et

quelquefois des pleurs brûlants mouillaient ses paupières.

Sur le coup de six heures, sa belle-mère entra. Elle avait l’air un peu

plus calme et la face moins dure. Marc sauta sur ses pieds en

l’apercevant. Elle ne parut ni triompher de l’avoir surpris, ni se

rendre compte de son trouble et lui dit en prenant tranquillement une

chaise:

--Maintenant, mon petit, nous allons causer! Ta faute de conduite est

très grave. Si tu veux qu’entre nous la confiance renaisse, tu vas

répondre exactement à toutes mes questions. Où as-tu rencontré cette

écervelée?

--Au Quartier Latin, souffla-t-il.

--Vers quelle époque? demanda-t-elle. Qu’y venait-elle faire?

Il pressentit avec humeur une sérieuse enquête et garda le silence en

baissant les yeux.

--Allons, reprit Hélène, sois raisonnable! Ce n’est pas sans motif que

je t’interroge. Tu sais fort bien qu’en cette matière, comme d’ailleurs

dans toutes, ton intérêt seul me conseille et que j’aurais moins

d’inquiétude si je t’aimais moins. C’est notre rôle, à nous, les mères,

qui avons vécu, de vous faire profiter de notre expérience. On ignore

trop les déceptions qu’elle peut épargner! Réfléchis, sois sincère, et

j’oublierai tout. Depuis quand revois-tu mademoiselle Vulmont?

Cette douceur de langage fit effet sur Marc qui, méditant de se dresser

contre sa belle-mère si quelque violence l’y poussait, se trouva désarmé

par son attitude.

--Mettons deux mois, murmura-t-il. C’était avant mars...

--Avant mars? fit Hélène en l’interrompant. J’aurais cru plus tard, mais

passons! Vous étiez séparés depuis les vacances et, bien entendu, sans

rapports, car, tout de même, je me refuse à vous croire si fous que

d’avoir échangé secrètement des lettres. Comment vous êtes-vous

rencontrés?

Il répliqua:

--Je vous l’ai dit: au Quartier Latin.

--Mais ce n’est pas une circonstance, le Quartier Latin! Je te demande

une circonstance, tu me cites un lieu.

--Elle y prend des leçons de piano, dit Marc.

--Des leçons de piano? Et elle vient seule?

Il exprima d’un signe de tête que c’était ainsi.

--Bien! dit Hélène. N’insistons pas. De la plaine Monceau, elle vient

seule! Il y a des parents qui sont à gifler! Laisser courir,

s’écria-t-elle, une fille de son âge dans une ville réputée pour ses

mauvaises mœurs! Alors, un jour, vous vous êtes vus, vous vous êtes

parlé, vous avez fait sur le trottoir quelques pas ensemble... et,

depuis lors, régulièrement, deux fois par semaine...

Marc baissa la tête.

--Oui, c’est ça!

--C’est quoi? fit-elle, impatientée. Je veux tout savoir! Je t’ai promis

l’impunité si tu étais franc et je ne reviens pas sur ma parole. Tu peux

donc t’expliquer, te confier sans crainte. A quoi se passaient vos

rencontres?

Il répondit:

--Vous l’avez vu! Nous nous promenions.

--Toujours au Luxembourg?

--Mais oui, toujours.

--Et jamais ailleurs?

--Non, jamais.

Elle fit entendre un léger rire, agacé, nerveux.

--Quelle exemplaire fidélité! C’est attendrissant! Et alors, ces

sornettes te divertissaient? Tu les attendais avec fièvre? Réellement,

tu trouvais un certain plaisir à débiter des compliments pendant trois

quarts d’heure à cette péronnelle sans conduite?

--Elle n’est pas sans conduite, osa-t-il répondre. Et ce n’est pas une

péronnelle. Vous la jugez mal!

La jeune femme parut réfléchir.

--Admettons-le! dit-elle enfin, d’un air méprisant.

Et, posément, elle ajouta:

--Je connais sa mère... Comme je la crois, dans ce qu’elle fait, plus

sotte que méchante, il est bon, malgré tout, que je l’avertisse. C’est

même un devoir de conscience!

--Que voulez-vous dire? gronda Marc.

Piqué au vif par cette menace, il avait bondi. Ses pommettes se

couvrirent d’une rougeur foncée et ses sourcils se contractèrent,

donnant à son masque une expression qui paraissait également empreinte

d’énergie virile et d’enfance. Elle touchait en même temps qu’elle

faisait sourire. Hélène le regarda sans souffler mot. Puis, lorsqu’il

eut deux ou trois fois parcouru la chambre en prodiguant, la bouche

serrée, des signes de colère dont la violence prit quelque chose de

systématique dès qu’il se sentit observé:

--Parfaitement! fit-elle, de conscience! Certaines faiblesses ne se

cachent pas, d’une mère à une autre. Nous avons entre nous des

obligations qui dépassent quelquefois de beaucoup vos têtes.

--Mais quelles obligations? Que pensez-vous?

--Qu’à votre âge, dit Hélène, dans un certain monde, on ne laisse pas

encore courir deux écervelés comme un garçon de magasin avec une

modiste!

--Et alors, les penchants? fit pompeusement Marc. C’est bon pour la

gare, les penchants? Mais nous sommes fiancés! cria-t-il soudain.

Fiancés! reprit-il sur une note plus haute, en considérant sa

belle-mère.

Elle entr’ouvrit la bouche, battit des cils, leva les mains et les

secoua d’un air de pitié, puis se renversa pour mieux rire.

--Dieu, que c’est ravissant! Ah! la belle surprise! Je m’attendais à

bien des choses, mais pas à celle-ci. Toute l’époque! jeta-t-elle, à

moitié sérieuse. Ils sont là d’avant-hier, ils ne savent rien, on n’est

pas sûr qu’ils aient mangé leur dernière bouillie, et, tranquillement,

ils vous font part de leurs fiançailles! La fessée se marie avec le pain

sec...

Elle insista sur cette boutade et elle rit encore. Tout à coup, se

tournant pour regarder Marc et, cette fois, vraiment agressive:

--Tu t’es, hélas! trompé d’adresse, mon beau soupirant! Ta folie

méritait un accueil plus chaud. Elle aurait touché bien des mères. Moi,

que veux-tu, malgré le siècle et malgré la mode, j’ai le droit de garder

un certain bon sens. Au surplus, fit-elle, brisons là! Depuis quand

ai-je besoin de me justifier? Avec ou sans ton agrément, qu’il te plaise

ou non, j’écrirai dès ce soir à la mère d’Alice ou j’irai la voir ces

jours-ci. De toute façon, tu peux compter qu’elle saura par moi la

manière dont sa fille occupe ses loisirs!

Marc changea d’attitude et joignit les mains.

--Et si je vous promets? Si nous rompons?... Si je vous jure que, quoi

qu’elle fasse, j’aurai l’énergie... Réfléchissez! murmura-t-il d’un ton

suppliant.

Elle leva les épaules.

--C’est tout fait! dit-elle.

--Cependant, petite mère, vous admettrez bien...

--Assez, fit Hélène. Plus un mot!

Il tourna en silence pendant une minute. Deux sentiments, dans son

esprit, se livraient un duel où la rébellion l’emporta. Et, soudain, se

postant devant sa belle-mère:

--Mais, vous rendez-vous compte que c’est ignoble? prononça-t-il en

insistant sur le dernier terme avec une grimace dégoûtée.

La face d’Hélène eut, un instant, cet aspect tragique, cette expression

de saisissement mêlé d’épouvante que revêt un visage dans une

catastrophe.

Lorsqu’elle eut retrouvé un peu d’équilibre:

--Ah! tais-toi! cria-t-elle. Ah! tais-toi! tais-toi! Me parler ainsi,

c’est trop fort! Quel toupet! Voilà donc où mène l’indulgence! A genoux,

mauvaise tête, et plus vite que ça! Ici! fit-elle, comme à un chien,

l’index étendu, les yeux chargés d’une colère folle et la bouche

tremblante.

Il s’était réfugié derrière un fauteuil. Quand elle crut lire dans ses

prunelles qu’il lui résistait, elle courut vers lui, la main haute.

V

Marc subit un régime odieusement sévère. Il n’était pas emprisonné, mais

peu s’en fallait. Pour une réplique, une impatience, la plus légère

faute, toute espèce de brimades s’abattaient sur lui. A l’instant de

conclure leur première dispute par une brutale appréhension et par des

soufflets, Hélène s’était reprise, avait rompu, disparu de la chambre en

fouettant la porte et refermé à double tour celle-ci derrière elle. Une

heure après, une des servantes pénétrait chez Marc, lui apportant sur un

plateau son repas du soir. Sa belle-mère refusait de l’avoir à table.

Elle lui retrancha sa pension. Désormais, il n’eut plus d’autre argent

sur lui que celui qu’il fallait pour ses omnibus. Ses cigarettes, ses

menues dépenses, jusqu’aux moindres, dépendirent étroitement du plaisir

d’Hélène qui, sans vergogne, lui chicanait le plus mince crédit. Se

méfiant des promesses qu’il lui avait faites, elle avait établi à son

intention un horaire qu’il devait scrupuleusement suivre. Et, bien

souvent, il la trouvait, dans la rue Saint-Jacques, qui guettait sa

sortie de la Faculté, comme jadis, à quatre heures, lorsqu’il faisait

beau, elle venait l’attendre au parloir.

Rien ne semblait trop rigoureux à cette femme tenace dans les décisions

qu’elle prenait. Au contraire, une mesure en dictait une autre. Son

esprit s’épuisait à nourrir des craintes et sa malice, à l’instant même,

les rendait caduques par de minutieuses précautions. Un subit

déchirement s’était fait en elle lorsqu’elle avait, de la voiture,

surpris son beau-fils caressant les doigts d’une jeune fille.

L’explication venue ensuite l’avait atterrée. Jamais, fût-ce une

seconde, fût-ce pour en rire, elle n’avait, de sa vie, imaginé Marc dans

la posture d’un amoureux traité sérieusement. Pas même ce jour-là,

jusqu’au choc. Non, vraiment, l’hypothèse ne s’était pas faite. Elle

redoutait, savait-elle quoi? quelque gaminerie, tout au plus une station

entre camarades devant un verre de grenadine ou de quinquina. Pas une

pareille compromission! Pas une telle horreur! Peut-être, oui, en

cherchant bien, du goût pour le jeu. Allons, mille faiblesses, tout en

somme, mais un tout propre et limité par le vraisemblable! Tout, excepté

l’avis brutal, et pour elle tragique, jeté à sa face en pleine rue, que

Marc n’était plus un enfant, que sa nature, un peu tardive, se

dégourdissait, en un mot, qu’il prenait sa qualité d’homme.

Cette évidence, considérée pour la première fois, l’esprit d’Hélène s’en

pénétrait à la réflexion, mais son cœur et ses nerfs ne pouvaient

l’admettre. Bien que normale, elle l’indignait et la révoltait. Ainsi,

l’effort persévérant de plusieurs années, tant de soins déployés pour

former un être et rendre sensible une conscience aboutiraient, par le

seul jeu de l’instinct viril, à cette pitoyable évasion? Après avoir,

aussi longtemps, été tout pour Marc, il lui faudrait s’accommoder d’un

rôle secondaire dans lequel, tout au plus, il la souffrirait? Elle

perdrait sur lui tout contrôle? Elle le verrait tantôt plongé dans le

ravissement et tantôt tourmenté, sans savoir pourquoi? La passion de

régir bouillonnait en elle lorsqu’elle tentait de méditer

raisonnablement sur ces désolantes perspectives. Puis, à l’idée que son

beau-fils, aujourd’hui si pur, tendrait la jambe pour des coquines du

dernier étage et véhiculerait leurs parfums, elle éprouvait positivement

un malaise physique et sentait l’amertume lui monter aux lèvres.

La seule méthode qu’elle connût bien était la violence. Assurément, elle

en avait dans le caractère, mais surtout elle l’aimait et la pratiquait

par tradition et par mépris d’un siècle énervé. Depuis les premières

pages de cette étude, on se sera probablement aperçu mainte fois que la

logique n’inspirait pas les actions d’Hélène avec une rigueur sans

défaut. C’est qu’en elle, aux leçons pleines d’humanité qu’elle avait

reçues de son père, venait souvent à s’opposer le sang féodal qui la

baignait d’autrement loin, et par deux courants. Il lui était fort

habituel de penser en sage et de se conduire en despote. Une victoire

marchandée lui semblait sans goût. Celle que, peut-être, elle eût

acquise en raisonnant Marc, le sentiment de la devoir à une

complaisance, selon ses principes, indigne d’elle, l’aurait rendue

presque humiliante pour son amour-propre. On ne s’impose de ménagements

qu’envers un égal. Chez un subordonné, l’orgueil s’abat, les tentatives

d’indépendance doivent être écrasées. C’est lui faire trop d’honneur que

d’en discourir.

Mais elle s’embrouillait dans ses coups. Craignant bien moins d’en faire

pleuvoir sans utilité que d’en négliger d’efficaces, elle en portait

aveuglément et de trop nombreux. L’incertitude se révélait dans toute sa

défense, comme dans le jeu d’un escrimeur qu’a déconcerté une attaque

imprévue de son adversaire. Confiante dans sa méthode, dans son empire,

tant qu’au hasard de la rencontre et sans colère vraie elle n’avait eu à

réprimer que des peccadilles, elle hésitait et s’effarait devant une

menace qui lui semblait, en raison même de sa discrétion, d’une

insaisissable étendue. Ses sentiments l’avertissaient qu’elle frappait

en vain. Elle abandonnait tout espoir. Puis, la fureur s’emparait d’elle

et la possédait avec une violence redoublée, son naturel autoritaire

reprenait du souffle et, sans se faire grande illusion sur leur

influence, elle accentuait tyranniquement de gauches représailles.

Marc lui donnait le réconfort de voir qu’elles portaient. Quatre ou cinq

jours après la scène du jardin public, en quittant l’École, rue

Soufflot, il avait dû saluer Alice Vulmont, qui stationnait, en

compagnie d’une servante âgée, devant un bureau d’omnibus, et n’avait

reçu d’elle qu’un farouche regard. Tout concourait, dans cette

rencontre, à le persuader que sa belle-mère avait tenu sans respect

humain son impitoyable engagement. Pouvait-il deviner qu’à la réflexion

l’inélégance d’un procédé bon pour une dévote avait sollicité l’esprit

d’Hélène et l’avait arrêtée sur le point d’écrire? Un tel retour était

si peu dans ses habitudes! Blessé dans son orgueil, sa chevalerie, en

même temps qu’énervé par certaines brimades dont il mesurait

l’arbitraire, l’adolescent, pas assez brave pour entrer en lutte,

s’était contracté sous l’assaut. Mais son silence couvrait un fond

d’animosité qui transparaissait malgré lui et chaque atteinte qu’il

endurait, loin de l’amender, l’affermissait plus étroitement dans sa

muette révolte.

A différentes reprises, l’espace d’une heure, sous le coup d’un abus

plus exaspérant, il avait songé à s’enfuir. Savoir sa belle-mère dans

les transes, l’imaginer le signalant au commissariat et maudissant le

déploiement de sévérité qui la réduisait à cette fin lui paraissait,

dans sa colère, une chose délicieuse. Mais, d’abord, l’argent lui

manquait. Puis, sa nature, tout en souhaitant de l’indépendance,

appréhendait confusément d’en posséder trop et, d’autre part, il

redoutait les suites inconnues qui serviraient de conclusion à son

escapade. En résumé, plus il pensait à briser ses liens, moins il les

trouvait fastidieux. Pour en souffrir continuellement et avec excès, il

lui fallait les supporter dans une soumission qui les lui faisait mieux

sentir, comme un captif, s’il ne bouge pas, ses entraves le blessent, le

poids des fers non déplacés lui meurtrit les muscles, leurs cruelles

arêtes l’excorient. Alors, l’aigreur lui fournissait des inspirations

et, sans aller jusqu’à faire preuve d’un vrai caractère, il s’accordait

audacieusement de modiques revanches.

Hélène l’apprit un jeudi soir, où, cherchant un livre, elle ne put

finalement le trouver nulle part. Marc l’avait eu entre les mains une

semaine plus tôt. Interrogé, il devint rouge, parut hésiter, puis

déclara se souvenir qu’après l’avoir lu il l’avait remis à sa place. La

jeune femme, étonnée de son attitude, voulut avoir des renseignements

plus circonstanciés et multiplia les questions. Il s’agissait d’un _Don

Quichotte_ avec des gravures auquel elle tenait spécialement. Marc avoua

tout à coup qu’il l’avait vendu.

--Comment vendu? s’écria-t-elle d’un air intrigué, comme si le mot

qu’elle reprenait lui semblait obscur, pouvait présenter plusieurs sens.

--Pour me faire de l’argent, oui, précisa Marc. J’ai porté le volume

chez un bouquiniste.

--Et tu en as tiré?

--Soixante-cinq francs.

Elle le considéra sans une parole, l’examinant avec lenteur de la tête

aux pieds comme pour bien s’assurer qu’il était lui-même, puis haussa

les épaules et quitta la pièce.

Telle était la violence de son saisissement que la pensée de faire

entendre une menace quelconque ne l’avait même pas effleurée. Dans sa

mémoire tourbillonnaient cent images de Marc mis en pénitence ou battu,

souvenirs encore chauds d’une domination dont l’ébranlement définitif et

le discrédit lui étaient signifiés pour la première fois. Réfugiée dans

sa chambre, elle pleura longtemps. Tout n’était pas, dans son chagrin,

que peine d’amour-propre et dépit provoqué par son impuissance. L’idée

que Marc avait souffert du besoin d’argent au point de commettre une

chose laide la bouleversait comme de se dire que, faute d’une aumône, un

malheureux avait, par elle, enduré la faim. Jamais, depuis que son

beau-fils, en se développant, l’avait contrainte à renoncer aux

expédients simples et aux arguments péremptoires, elle n’avait apprécié

comme à cette minute la difficulté d’une tactique. «Je n’ai en vue que

son bonheur, sa moralité, je ne veux que le bien de cet imbécile!»

gémissait-elle, d’une voix brisée, entre deux sanglots, s’épuisant à

couvrir de ces assurances les maladresses dont l’incident qui s’était

produit lui avait apporté la révélation. Mais tout au plus en

tirait-elle un peu d’apaisement, car leur accent sonnait en elle

singulièrement faux et sa conscience lui reprochait avec une grande

force d’avoir moins recherché l’intérêt de Marc que suivi les conseils

de son caractère.

Sans animosité, sans malveillance, redoutant au contraire de le prendre

en faute, elle observa l’adolescent, pendant plusieurs jours, plus

attentivement que jamais. Mise en éveil par une audace toute nouvelle

chez lui, elle désirait se pénétrer des secrètes nuances de son attitude

envers elle. Ce qu’elle découvrit l’étonna. Sous les dehors d’une

soumission plus ou moins maussade et d’une politesse résignée, une gêne

constante et sourcilleuse se sentait chez Marc, la méfiance transpirait

dans toutes ses actions. Fréquemment, ses répliques en portaient

l’empreinte. Il n’était pas jusqu’aux regards qu’il posait sur vous qui

ne manquassent et de franchise, et de liberté. Son pas même accusait,

par ses précautions, comme une volonté d’effacement.

--Tout à fait le courlis! se disait Hélène.

Sans mentir, c’était plus fort qu’elle! Le souvenir de cette histoire

presque insignifiante, bien des fois contée par son père, lui était

revenu d’excessivement loin et maintenant il l’occupait jusqu’à

l’obsession. Sous un beau crépuscule, dans une broussaille, elle

distinguait, tenant l’affût par désœuvrement, le jeune chasseur qu’était

alors le comte de Kerbrat et, près de lui, l’oiseau grisâtre aux pattes

décharnées qu’il venait d’abattre en plein vol. De tous côtés,

retentissaient les cris courts et faibles des congénères de la victime

qui rentraient des plaines se mettre à l’abri pour la nuit. Tout à coup,

le chasseur détournait la tête. Un léger bruit d’herbes froissées, comme

du bout d’une canne, s’était élevé derrière lui et il voyait la maigre

bête qu’il avait crue morte qui, redressée sur ses longues pattes,

cherchait à s’enfuir. «A l’instant même,» expliquait-il, «le délire m’a

pris. Oui, vraiment, le délire, je n’exagère pas! D’un seul bond, j’ai

rejoint le courlis blessé, je l’ai frappé à coups de crosse, broyé du

talon, j’en ai fait à mes pieds une bouillie sanglante. Dans la prudence

désespérée de ce pauvre oiseau, j’avais flairé l’horrible crainte et la

répulsion que lui inspirait ma personne. Il me donnait honte,

comprends-tu? Ce jour-là, mon enfant, j’ai jugé le chasse. Et, de ma

vie,» concluait-il en secouant la tête, «je n’ai plus tiré une

cartouche.»

Le rapprochement qui se faisait dans l’esprit d’Hélène entre le sort de

son beau-fils et cette anecdote était arbitraire, enfantin, surprenait

chez une femme aussi réfléchie, mais suffisait à lui fournir de sérieux

scrupules. Sans encore se résoudre à plus d’indulgence, elle redoutait

d’avoir tenu le rôle d’une marâtre, avec le sens péjoratif qu’elle

prêtait au mot. Plus elle cherchait à dissiper cette appréhension, plus

elle s’y trouvait confirmée. Des gentillesses, de bonnes paroles, des

sourires aimables, des tentatives qu’elle esquissa, durant cette

période, pour remettre Marc en confiance, loin d’obtenir le résultat

qu’elle en espérait, aboutirent à l’échec le plus humiliant. Un matin,

elle pensa: «Mais il me déteste!» Comme elle souhaitait avant toute

chose d’être respectée, elle voulut s’assurer qu’il importait peu,

qu’entre elle et Marc, si les rapports demeuraient corrects et si les

principes restaient saufs, l’affection n’était pas un lien nécessaire.

«C’est pour lui, non pour moi,» se répétait-elle, «que je me suis donné

la tâche de sa formation. Le principal est que j’en fasse un homme

accompli. Son ingratitude, je m’en moque!» Cependant, au milieu de

l’indifférence qu’elle s’appliquait à cultiver par ce raisonnement, tous

les jours plus aigu, tous les jours plus net, se glissait un malaise qui

la rendait lourde et qu’elle ne pouvait surmonter. C’était comme si,

voulant dormir après une fatigue, elle s’était vue à tout instant tirée

du sommeil par une impression d’étouffement. L’idée que Marc ne l’aimait

plus l’indignait parfois et, d’autres fois, la pénétrait de l’amère

jouissance que goûte en face de la rancune une âme impérieuse, mais,

plus souvent, jetait en elle une contrariété dont s’obscurcissait toute

sa vie. Bientôt, la gêne qu’elle éprouvait fut insupportable. Le chagrin

apparut pour la compliquer. Dans sa conscience, l’hostilité qu’elle

s’était acquise prit les proportions d’un malheur.

Elle rendit à Marc sa pension. Pour ses retours, elle composa, se montra

moins stricte et cessa notamment de l’importuner par des surprises qui

l’humiliaient, comme passées d’époque. Mais on eût dit de ces largesses

qu’elles lui étaient dues, qu’il ne faisait que recueillir petitement en

elles les effets d’un remords sans aucun mérite, tant elles semblèrent

peu l’émouvoir. Cette attitude, dont aurait pu se vexer Hélène qu’elle

payait mal de son effort vers le renoncement, au contraire, l’excita par

son imprévu, la stimula dans son désir de rentrer en grâce, car elle y

sentait celle d’un homme. Après quelques faveurs, quelque indulgence,

devant des mines et des transports d’enfant pardonné, tout son esprit

d’autorité l’aurait ressaisie. Négligée, elle comprit qu’elle faisait

trop peu. Par induction, la peur lui vint que de longues racines eussent

déjà fortifié dans le cœur de Marc le ressentiment qu’il lui vouait et,

sur une crise de désespoir qui dura des heures, elle résolut, sans nul

égard pour sa dignité, de les extirper à tout prix.

La peinture lui offrait un premier moyen. Marc continuait à s’y livrer

avec une passion qui n’était certes pas dans son ordinaire. En moins

d’une semaine, discrètement, la jeune femme découvrit au fond d’une

impasse un vieil artiste à qui l’effort le plus consciencieux n’avait

pas valu grande fortune, et, lorsqu’il eut frémi d’orgueil, en la

remerciant, à l’idée toute nouvelle d’enseigner son art, elle mena chez

lui son beau-fils. Le franc sourire de gratitude dont elle fut payée lui

parut doux comme de revoir après une absence un être cher dont le

retour, longtemps attendu, n’était plus tenu pour certain. «Comment

n’ai-je pas songé plus tôt,» se reproche-t-elle, «à lui accorder ce

plaisir? Je me plaignais de son humeur, de sa maussaderie, je tremblais

de le voir s’éloigner de moi pour se jeter, avec le feu qu’ils ont à cet

âge, dans la société des coquines, quand j’avais là, sans m’en servir,

le meilleur remède! Fallait-il que je fusse égarée ou sotte!» De ce

jour, elle n’eut pas d’ambition plus vive que de trouver pour son

beau-fils des divertissements dont, sans révolte, il se vit lié comme

d’une chaîne fleurie. La faible estime qu’elle octroyait à certains

d’entre eux n’était pas une raison pour les écarter. Au contraire, se

méfiant de son naturel, elle comptait plus sur ces derniers pour amuser

Marc que sur ceux que, par goût, elle aurait choisis.

C’est ainsi qu’un matin elle lui demanda:

--Que dirais-tu si je prenais des dispositions pour te faire apprendre à

danser?

--A danser? fit-il, interdit.

Il connaissait depuis longtemps l’aversion farouche qu’avait pour le

monde sa belle-mère et n’eût pas ressenti plus de saisissement en

l’entendant lui proposer d’entrer dans les Ordres.

--Mais, naturellement, à danser! Que trouves-tu donc d’extraordinaire

dans cette idée-là? Te voilà devenu presque un jeune homme. Il est bon,

mon chéri, que tu sortes un peu. Te figures-tu, reprit Hélène, que je me

soucie d’avoir pour fils un grand nigaud qu’on ne voit nulle part?

--C’est très bien! Mais, dit Marc, si le monde m’ennuie?

--Tu ne pourras t’en rendre compte qu’après expérience. On en raffole ou

on l’exècre, et les deux s’expliquent, mais il faut premièrement en

avoir tâté. D’ailleurs, pourquoi t’ennuierait-il? Quelle sotte

prévention! Tu n’es ni vulgaire, ni mal fait, et j’en connais de plus

stupides...

Hélène soupira.

--Tiens! fit-elle tout à coup d’un ton brusque et tendre, avec ton air

et cette malice qu’ont parfois tes yeux, tu plairas, j’en suis sûre, à

toutes les jeunes filles!

Il répondit, flatté:

--Nous verrons bien!

Les leçons de danse l’amusèrent. Son professeur était une femme de la

cinquantaine dont les pieds minces, les jambes très fines, et pourtant

musclées, qu’elle découvrait jusqu’aux genoux pour montrer les pas,

supportaient avec peine une énorme croupe. Malgré cette excessive

protubérance, elle allait et venait, merveilleusement prompte, aussi

surprenante dans son genre que, dans le sien, le gaillard sec et

d’aspect chétif qui défie les hercules des baraques foraines. Marc

l’avait prise en affection, dès les premières fois, pour sa tapageuse

bonne humeur et la façon qu’elle vous avait de morigéner les élèves

moustachus qui suivaient son cours. Il était souple: elle le donnait en

exemple aux autres. Il faisait avec elle des progrès rapides.

Cependant, sa belle-mère se multipliait. D’une vie effacée et sérieuse,

méthodique, régulière comme celle des provinces, occupée par les livres

et l’éducation, subitement, facilement, presque avec plaisir, elle

s’était consacrée à une existence que, même jeune fille, quand son

bonheur en pouvait dépendre, elle n’avait pas su s’imposer. Par des

visites à la douzaine de petites parentes qu’elle se connaissait dans

Paris, il s’agissait d’ouvrir à Marc la carrière du monde. Chacune

recevait à jour fixe. Autour de son fauteuil, de sa théière, non en

vertu des agréments qu’on lui concédait, mais d’une tradition familiale,

chacune ainsi réunissait, une fois par semaine, quelques mûres personnes

répandues, toutes persuadées qu’en sacrifiant une heure de leur temps à

cette démarche aussi coûteuse qu’une macération elles acquéraient, en

vue du ciel, des mérites certains. Beaucoup étaient originaires de la

Basse-Bretagne. D’autres tenaient à cette région soit par leur alliance,

soit par des nœuds de cousinage assez compliqués qu’elles défaisaient

vaniteusement à la moindre invite. Chez la plupart, on découvrait, à

côté de _Vogue_, quelque sage gazette quimpéroise, comme, au chevet d’un

millionnaire sorti des faubourgs, la casquette ou l’outil de ses jeunes

années. Ce fut près d’elles qu’Hélène quêta des invitations, lorsque,

servie par le beau nom que portait son père, elle se fut glissée dans

leur cercle. Toutes n’eurent pas d’enthousiasme à l’y voir entrer. Les

plus dévotes lui reprochaient une posture impie, les plus royalistes une

foi bleue, qui, notoires à l’époque de leurs vingt-huit ans, avaient

fait scandale autour d’elles. Mais un jeune cavalier ne se refuse pas.

Les débuts de Marc furent heureux. Hélène, du reste, avait tout fait

pour qu’ils réussissent. De sa cravate de satin noir à ses escarpins, il

n’était pas un seul détail de toute sa toilette qu’elle n’eût vérifié

soigneusement. Elle l’avait, au surplus, chapitré, stylé, entraîné aux

façons qu’elle voulait lui voir par des exercices de chaque jour,

l’obligeant à venir lui baiser le main, réglant sur toute chose sa

conduite. Lorsqu’il parut, ce mercredi, précédé par elle, dans le

premier des deux salons de Mme d’Aunoux, un murmure s’éleva qui visait

la femme et que celle-ci crut provoqué par la fine silhouette qu’offrait

aux regards son beau-fils. Avec sa blanche tunique, sa coiffure basse et

ce grand buste avantageux qu’elle portait en reine, sans une ombre de

morgue ou de coquetterie, elle semblait ignorer qu’elle était charmante.

Le piano préludait à quelque fox-trott. Quatre ou cinq dames d’un

certain âge entourèrent Hélène qui sentit son cœur se serrer. Quand Marc

dansa, son attention, bien qu’assez discrète, se trahit constamment par

de brèves œillades et ce lui fut un vrai supplice, au bout d’un instant,

que de le voir s’embarrasser dans ses premiers pas sans pouvoir l’aider

d’un conseil. La cadence ressaisie, elle respira mieux. Des hommes lui

firent des compliments qu’elle rompit bientôt, mais que, d’abord, elle

écouta presque avec plaisir. Ses réflexions, au demeurant, n’en furent

pas changées. Jusqu’à minuit, elle ne cessa de surveiller Marc, à la

fois traversée de mille inquiétudes et ravie de le voir se tirer

d’affaire avec une gracieuse assurance.

Ils n’étaient pas dans la voiture qu’elle le prit au cou. Son visage

exprimait une tendresse profonde et ses prunelles resplendissaient, en

contemplant Marc, de l’orgueil d’une mère passionnée.

--Mon chéri! lui dit-elle, je suis fière de toi! Pour un début, c’est

merveilleux, pas un tâtonnement, pas une maladresse, pas une faute!

As-tu vu, de toutes parts, comme on t’observait? Je suis certaine qu’à

cette heure-ci les langues vont leur train et qu’il n’est bruit dans le

salon de Mme d’Aunoux que du beau météore qui l’a parcouru. Quantité

d’imbéciles grimaçaient d’envie. C’est qu’aussi, mon loup, tu danses

bien! Sans en avoir l’air, je rapprochais ta petite personne des cinq ou

six qui me semblaient les moins négligeables et je t’assure qu’à tous

égards, physique et manières, tu pouvais supporter la comparaison. Si

j’étais seule de mon avis, j’en serais surprise... Au moins, t’es-tu

bien amusé?

--Beaucoup! dit Marc.

Il ajouta:

--Moi, j’adore la danse!

--Et tu fais très bien! dit Hélène. Quand on commence à réussir dans un

exercice, il est si naturel qu’on en prenne le goût!

Elle continuait à lui sourire, lui flattait une main et lui pinçait

délicatement le lobe d’une oreille, comme autrefois, lorsqu’il avait, en

version latine, obtenu, par hasard, une des premières places.

Abandonnée sur son épaule et secouant la tête:

--Ce qui me tourmente, reprit-il, c’est de savoir si nous serons invités

souvent.

--Invités? Ah! fit-elle, tu verras, mon loup!

En effet, leurs sorties se multiplièrent. C’était l’époque où, sur le

point de fuir la chaleur en quittant Paris pour les eaux, beaucoup

d’oisifs, par les plaisirs de soirées intimes, se préparent aux fêtes de

l’été. Il semble alors qu’une frénésie toute particulière agite le

faubourg Saint-Germain, délivré du carême depuis deux bons mois et remis

de l’espèce de convalescence qui, régulièrement, y fait suite. Grâce au

prestige que lui valait son nom de jeune fille, Hélène, à qui ni son

mariage, ni ses opinions n’avaient fait prendre en franche estime un

monde moins fermé, était reçue comme une égale dans certaines demeures

petitement entr’ouvertes à la bourgeoisie. Elle les jugeait sans

indulgence, mais elle s’y plaisait. Son milieu naturel se rencontrait

là. Puisque Marc était d’âge à courir les bals, elle préférait qu’il s’y

frottât à des gens médiocres, mais, pour la plupart, bien élevés, qu’à

des esprits souvent plus libres, et parfois plus forts, au gré de qui,

devant l’argent, tout mérite cédait. L’intelligence et le travail

honnêtement compris grandissaient un être à ses yeux. Mais elle tenait

pour dégradante la cupidité et elle exécrait l’avarice.

Entre elle et Marc, les distractions qu’ils prenaient ensemble

instituèrent assez vite des rapports nouveaux. Ce n’était, certes, pas

une camaraderie, car l’étudiant, devant Hélène, demeurait timide, comme

elle-même gardait ses distances, mais, à présent, trop de soucis leur

étaient communs pour que, souvent, ils ne vinssent pas à les aborder

dans une fugitive conjonction. Hélène, alors, se repliait au niveau de

Marc qui, lui-même, s’efforçait de monter au sien. Curieuse de tâter son

jugement, elle l’amenait à lui parler de certaines figures par quelque

détail remarquables, en prenant soin de le lancer non sur les

brillantes, mais sur les plus rébarbatives et les plus burlesques. Les

saillies du jeune homme provoquaient son rire. Elle en goûtait

l’outrance comique, le tour imprévu, se disait tout bas: «Qu’il est

drôle!» Quelquefois même, avec mesure, elle y ajoutait, pour le plaisir

de le pousser dans sa diatribe à la plus furieuse injustice. Puis,

retrouvant sa dignité, elle arrêtait Marc et, d’un mot, soulignait les

excès commis, avec la rigueur d’un arbitre, sans pour cela se départir

de son enjouement.

Cette relative complicité lui semblait normale, mais une chose

l’étonnait dans sa nouvelle vie. C’était l’aisance avec laquelle elle

s’y était faite, quand elle aurait cru en souffrir. Deux mois plus tôt,

la perspective de sortir un soir aurait suffi à l’assombrir plusieurs

jours d’avance et maintenant qu’elle recevait des invitations à la

cadence de deux ou trois dans la même semaine elle ne songeait pas à

s’en plaindre. Marc, il est vrai, de contentement, trépignait à toutes

et, redoutant qu’elle ne donnât des signes de fatigue, usait près d’elle

de mines gracieuses et de cajoleries pour qu’aucune ne fût écartée. D’un

bal, elle rentra toute vibrante. Comme elle buvait, servie par Marc, un

verre d’orangeade, elle avait, derrière elle, entendu deux dames. Leurs

voix portaient un peu plus loin qu’elles n’auraient pensé et, soudain,

l’une avait glissé dans l’oreille de l’autre: «Vous dites sa belle-mère?

Allons donc! On la prendrait plus volontiers pour sa sœur aînée!» Ce

propos la troubla de sérieuse manière. Elle en fit part à son beau-fils,

ils en rirent tous deux, mais désormais, dans les salons, quand

régnaient les danses, elle l’eut constamment à l’esprit. C’était pour

elle moins un sujet de méditation que comme une caresse intérieure. Elle

s’en délectait avidement. Expérience qu’autrefois elle eût méprisée,

elle essaya de déchiffrer dans les yeux des hommes l’impression produite

par son âge. En même temps, l’atmosphère de plaisir facile qui,

jusqu’alors, l’avait laissée sans grande émotion, la baignant mieux, lui

parut douce, excita son cœur, commença d’agir sur ses nerfs, lui fit

porter, malgré sa tête, des regards plus froids sur sa solitude de

jadis. Elle soupçonna combien l’orgueil nourrissait en elle l’amour

exclusif qu’elle lui vouait. Ses raisons d’y tenir lui semblèrent moins

fortes.

Paris se vidait peu à peu. Tous les matins, le vieux Faubourg, un

instant secoué, regagnait une once de son calme et rabattait sur ses

façades de nouvelles persiennes. Marc fut admis à l’examen de première

année avec des notes qui lui valurent l’éloge d’un des maîtres. Hélène

en conçut une grande joie. Bien qu’elle sût le jeune homme absolument

prêt, elle avait craint, les derniers temps, l’influence fâcheuse que,

sur le cours de ses études poursuivies sans goût, auraient pu avoir ses

plaisirs. Une déception l’aurait jetée dans d’amers reproches. Le succès

de Marc l’exalta.

Ce fut à peine quarante-huit heures après cette issue que, profitant de

la chaleur qu’avait mise en elle un repas composé comme elle les aimait,

elle lui dit légèrement en quittant la table:

--J’irai demain, dans la journée, chez Mlle Vence, avec les Paulin

d’Abancourt.

--Et pourquoi faire? demanda-t-il. Chez Mlle Vence?

C’était le nom du professeur qui, deux mois plus tôt, lui avait appris à

danser.

--Prendre avec elle, dit la jeune femme, ma première leçon!

Il la regarda.

--Vous? fit-il.

Elle eut un rire de gorge, un rire voulu. Puis, sur un ton

d’impertinence qui trahit sa gêne, mais d’une voix mesurée dans ses

inflexions:

--Et pourquoi pas? répliqua-t-elle. D’autres le font bien! J’en ai

assez, quand nous sortons, de compter les couples. En fait de plaisir,

c’est médiocre! Je ne suis pas encore une grand’mère, tu sais!

Le supplice de Phèdre · 第 10 / 17 题