Je n'ai reçu qu'hier la lettre confidentielle que V. Exc. m'a adressée
le 25 au soir. Je l'ai soumise à l'empereur, mon maître; et S. M. I.
s'est déclarée être d'avis de ne pas faire usage de son contenu,
convaincue que la démarche proposée ne mènerait à rien. Elle restera
éternellement ignorée; et je prie V. Exc. d'être convaincue que, dans
une position des choses quelconque, une confidence faite à notre cabinet
est à l'abri de tout abus.
J'aime à vous porter cette assurance dans un moment d'un intérêt
immense pour l'Autriche, la France et l'Europe. La conduite de
l'empereur est et restera uniforme, comme l'est son caractère. Ses
principes sont à l'abri de toute influence du temps et des
circonstances. Ils furent les mêmes dans des époques de malheur; ils le
sont et le resteront après que des événements au-dessus de tout calcul
humain vont rassurer l'Europe dans la seule assiette qui puisse lui
convenir. L'empereur est entré dans la présente guerre sans haine et il
la poursuit sans haine. Le jour où il a donné sa fille au prince qui
gouvernait alors l'Europe, il a cessé de voir en lui un ennemi
personnel. Le sort de la guerre a changé l'attitude de ce même prince.
Si l'empereur Napoléon n'écoute, dans les circonstances du moment, que
la voix de la raison, s'il cherche sa gloire dans le bonheur d'un grand
peuple, en renonçant à sa marche politique antérieure, l'empereur
arrêtera de nouveau avec plaisir sa pensée au moment où il lui a confié
son enfant de prédilection; si un aveuglement funeste devait rendre
l'empereur Napoléon sourd au voeu unanime de son peuple et de l'Europe,
il déplorera le sort de sa fille, sans arrêter sa marche.
Je vous recommande beaucoup M. de Floret: si vous voulez m'écrire par
lui, j'entretiendrai avec plaisir des rapports confidentiels que la
circonstance rend possibles et dont le but sera l'accélération de la
grande oeuvre pour laquelle vous allez vous rassembler. Je ne vous
recommande pas moins le comte de Stadion, que l'empereur envoie comme
négociateur; il est impossible d'être plus unis que lui et moi le sommes
de pensées, de vues et de principes.
Il me serait difficile d'assurer V. Exc. combien je compte sur elle dans
ce moment, qui est celui du monde. Si l'Europe doit être plus
long-temps, que déjà elle ne l'est, la proie d'un terrible fléau, ni
elle ni moi en serons la cause.
Je compte de la part de V. Exc. sur la discrétion qu'elle est sûre de
trouver en moi, et je la prie d'agréer les assurances, etc.
_Signé_ METTERNICH.
* * * * *
(Nº 6.) _Lettre du prince de Metternich_
_Au duc de Vicence._
Langres, le 29 janvier 1814.
Ma lettre officielle prouvera à votre excellence que les négociateurs
vous arrivent, et que le point où vous êtes dans ce moment a été choisi
par les souverains alliés. Si elle calcule que lord Castlereagh n'a vu
l'empereur de Russie pour la première fois que le 27, vous ne trouverez
aucun retard dans la fixation du 3 février pour l'arrivée des
négociateurs.
J'expédierai M. de Floret, dans le courant de la nuit prochaine, à
Châtillon. Il est chargé de choisir et de préparer des logements pour
les plénipotentiaires. Je n'ai pas besoin de le recommander plus
particulièrement à votre excellence.
Agréez, monsieur le duc, l'assurance de ma haute considération et de mes
inaltérables sentiments.
_Signé_ le prince de METTERNICH.
* * * * *
(Nº 7.) _Lettre du duc de Vicence
Au prince de Metternich._
Châtillon, le 30 janvier 1814.
J'ai reçu la lettre par laquelle votre excellence me fait l'honneur de
m'informer que Châtillon-sur-Seine a été désigné par les souverains
alliés pour le lieu des négociations, et que les plénipotentiaires de
Russie, d'Angleterre, de Prusse et d'Autriche, seront rendus dans cette
ville le 3 février prochain.
Mon départ de Paris, depuis près d'un mois, et mon séjour même à
Châtillon, sont des preuves trop évidentes de l'empressement et du désir
sincère qu'a l'empereur, mon maître, de contribuer autant qu'il est en
son pouvoir au rétablissement de la paix, pour que j'aie besoin d'en
renouveler ici l'assurance. Votre excellence n'ignore point qu'il n'a
pas dépendu de nous d'accélérer un événement si long-temps attendu.
Recevez, prince, etc.
_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.
* * * * *
(Nº 8.) _M. le duc de Vicence_
_A M. le prince de Metternich._
Châtillon-sur-Seine, le 31 janvier 1814.
M. de Floret m'a remis, mon prince, la lettre particulière que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire, en réponse à celle que j'ai adressée,
le 25 de ce mois, à votre excellence; ma confiance en elle avait devancé
celle qu'elle veut bien m'accorder, et lui est garant de ma discrétion.
Plus que jamais, les hommes animés d'un bon esprit ont le besoin de
s'entendre, pour mettre, s'il en est encore temps, un terme aux malheurs
qui menacent le monde. Je regrette que l'idée d'un intérêt général, que
j'ai soumise à votre jugement, et dont je crois l'adoption si nécessaire
pour arriver à ce but, ne vous ait pas paru pouvoir être admise; j'aime
à penser qu'elle n'est qu'ajournée, et que je trouverai votre
plénipotentiaire disposé à m'appuyer pour la reproduire dans
l'occasion.
Je ne puis que répéter à votre excellence ce que je lui ai déjà mandé.
L'empereur veut sincèrement la paix. Nous n'avons d'autres pensées,
d'autre vue, que de placer, comme votre excellence le dit si
judicieusement, l'Europe sur des bases qui assurent à tous les états une
longue tranquillité. Les difficultés ne viendront donc pas de nous, je
vous l'assure; mais les espérances que vous aviez conçues pourront-elles
se réaliser, si la modération, si la fidélité à des engagements pris à
la face du monde ne se trouvent que de notre côté? Après une si longue
attente, après tant d'efforts, et, je puis le dire, tant de sacrifices
personnels pour la cause sacrée à laquelle je travaille ainsi que vous,
je suis forcé d'avouer à votre excellence que j'avais espéré qu'elle me
seconderait personnellement dans une tâche aussi importante que
difficile, et qu'elle même voudrait achever son ouvrage. C'est M. de
Stadion qui remplace votre excellence. Comme _Autrichien_, les
véritables intérêts de nos deux pays doivent nous réunir. Comme _votre
ami_, ma confiance en lui sera entière, et, sous ce rapport, ce choix ne
peut que m'être agréable. Mais quelle autre influence que celle du
ministre qui dirige la politique de la puissance prépondérante sur le
continent, pourrait balancer celle de toutes les passions de l'Europe
réunies et placées, si on peut s'exprimer ainsi, dans la main d'un
négociateur anglais, pour s'en servir, s'il ne désire pas sincèrement la
paix, au gré de ses vues particulières? Quelques uns des choix qui ont
été faits, n'avertissaient-ils pas votre excellence qu'il faudrait tout
son crédit pour faire prévaloir même les idées les plus raisonnables?
Vous voyez, mon prince, avec quelle franchise je réponds à celle que
vous m'avez témoignée. Personne ne met une plus grande, une plus entière
confiance que moi dans le caractère de l'empereur, votre maître. La
constante invariabilité de ses principes peut seule nous donner la paix;
mais le moment de la faire ne nous échappera-t-il pas, si vous ne vous
prononcez pas fortement pour cette cause, dès l'ouverture des
négociations? C'est de l'énergie que vous mettrez à réprimer les
passions de tous les partis, et à modérer une ambition qui détruirait
d'avance l'équilibre que vous aspirez à établir, qu'en dépendra le
succès. La postérité, mon prince, ne nous tiendra nul compte de nos
efforts, si nous ne réussissons pas. Votre excellence, qui est si
convenablement placée pour être le régulateur de ces grands intérêts,
n'aura rien fait, si une paix qui assure à chaque état les limites et le
degré de puissance qui lui appartiennent, et qui porte ainsi en
elle-même la garantie de sa durée, ne met pas aujourd'hui un terme aux
troubles qui agitent, depuis si long-temps, la malheureuse Europe.
Quant à moi, mes voeux vous sont connus depuis long-temps, rien ne peut
les faire changer; vous pouvez donc compter sur moi, mon prince, comme
je compte sur vous pour tout ce qui pourra mener à ce noble but.
Agréez, etc.
_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.
* * * * *
(Nº 9.) _Protocole des conférences de Châtillon-sur-Seine._
_Séance du 4 février 1814._
S. Exc. M. le duc de Vicence, ministre des relations extérieures et
plénipotentiaire de France, d'une part:
Et les plénipotentiaires des cours alliées, savoir:
S. Exc. M. le comte de Stadion, etc., pour l'Autriche;
S. Exc. M. le comte de Razoumowski, etc, pour la Russie.
LL. Exc. lord Aberdeen, lord Cathcart et sir Charles Stewart, etc., pour
la Grande-Bretagne;
Et S. Exc. M. le baron de Humboldt, etc., pour la Prusse, d'autre part;
S'étant acquittés réciproquement des visites d'usage dans la journée du
4 février, sont convenus en même temps, de se réunir en séance, le
lendemain 5 du mois de février.
(Nº 10.) _Lettre de Napoléon_
_Au duc de Vicence._
Troyes, le 4 février 1814.
Monsieur le duc de Vicence, le rapport du prince de Schwartzenberg est
une folie........................; la vieille garde n'y était pas; la
jeune garde n'a pas donné. Quelques pièces de canon nous ont été prises
par des charges de cavalerie, mais l'armée était en marche pour passer
le pont de Lesmont lorsque cet événement est arrivé, et deux heures plus
tard l'ennemi ne nous aurait pas trouvés. Il paraît que toute l'armée
ennemie était là...................................
Vous me demandez toujours des pouvoirs et des instructions lorsqu'il est
encore douteux si l'ennemi veut négocier. Les conditions sont, à ce
qu'il paraît, arrêtées d'avance entre les alliés. C'était hier le 3,
vous ne me dites pas que les plénipotentiaires vous en aient dit un mot.
Aussitôt qu'ils vous les auront communiquées, vous êtes le maître de les
accepter ou d'en référer à moi dans les vingt-quatre heures. Je ne
conçois pas en vérité cette phrase que vous me renvoyez de M. de
Metternich. Qu'entendent-ils par des ajournements, quand vous êtes
depuis un mois aux avant-postes? M. de la Besnardière que j'ai vu hier
au soir doit vous avoir rejoint. Le 2, un corps autrichien a été battu
à Rosnay; on lui a fait 600 prisonniers et tué beaucoup de monde. L'aide
de camp du prince de Neufchâtel a été pris le premier, au moment où il
faisait le tour de nos avant-postes. Sur ce, je prie Dieu, etc.
_Signé_ NAPOLÉON.
* * * * *
(Nº 11.) _Protocole._
_Séance du 5 février, à une heure après midi._
Les plénipotentiaires ci-dessus désignés se sont assemblés en maison
tierce (dans celle de M. de Montmort), choisie pour le lieu des séances;
et après avoir indistinctement pris place à une table de forme ronde,
ils ont produit leurs pleins-pouvoirs respectifs en original et en copie
vidimée; lesquels ont été mutuellement acceptés.
Les plénipotentiaires des cours alliées ont remis ensuite la déclaration
suivante:
Les plénipotentiaires des cours alliées déclarent qu'ils ne se
présentent point aux conférences comme uniquement envoyés par les quatre
cours de la part desquelles ils sont munis de pleins-pouvoirs, mais
comme se trouvant chargés de traiter de la paix _avec la France au nom
de l'Europe_ ne formant qu'_un seul tout_; les quatre puissances
répondent de l'accession de leurs alliés aux arrangements dont on sera
convenu à l'époque de la paix même.
S. Exc. M. le duc de Vicence a répondu que rien n'était plus conforme
aux vues de sa cour que ce qui tendait à simplifier les négociations et
à en rapprocher le terme.
Après cette observation, les plénipotentiaires des cours alliées passent
à la détermination des formes des conférences, où ils déclarent à ce
sujet:
Qu'ils sont tenus à ne traiter que conjointement et à ne point admettre
d'autres formes de négociations que celles de séances avec tenue de
protocole.
S. Exc. M. le plénipotentiaire français a déclaré n'avoir rien à opposer
à cette forme.
Les plénipotentiaires des cours alliées déclarent ensuite:
Que les cours alliées adhèrent à la déclaration du gouvernement
britannique portant:
Que toute discussion sur le code maritime serait contraire aux usages
observés jusqu'ici dans les négociations de la nature de la présente;
que la Grande-Bretagne ne demande aux autres nations ni ne leur accorde
aucune concession relativement à des droits qu'elle regarde comme
réciproquement obligatoires et de nature à ne devoir être réglés que par
le _droit des gens_, excepté là où ces mêmes droits ont été modifiés par
des conventions spéciales entre des états particuliers;
Qu'en conséquence les cours alliées regarderaient l'insistance de la
France à ce sujet comme contraire à l'objet de la réunion des
plénipotentiaires, et comme tendant à empêcher le rétablissement de la
paix.
En recevant cette déclaration, S. Exc. M. le duc de Vicence a répondu
que l'intention de la France n'a jamais été de demander rien de
dérogatoire aux règles du droit des gens, et qu'il n'avait pas d'autre
observation à faire.
Les plénipotentiaires des cours alliées observent là-dessus qu'ils
prennent cette déclaration pour acceptation.
M. le duc de Vicence, après avoir dit que son gouvernement l'avait fait
partir depuis long-temps pour accélérer autant qu'il était possible
l'oeuvre de la paix, a demandé que l'on entrât à l'instant même dans le
fond de la négociation, protestant que la France n'avait d'autre désir
que d'arriver à connaître l'ensemble des propositions qui pouvaient
amener la cessation des malheurs de la guerre.
S. Exc. M. le comte de Razoumowski a dit qu'il n'avait point encore
l'expédition signée de ses instructions.
S. Exc. M. le duc de Vicence a observé qu'après le temps qui s'était
écoulé, M. de Razoumowski étant si près de son souverain, on ne pouvait
s'attendre à cet empêchement, et il a proposé de passer outre.
Mais LL. Exc. les plénipotentiaires des cours alliées ayant dit qu'elles
avaient pensé que la première conférence serait uniquement consacrée aux
objets rappelés ci-dessus, et sur l'observation qui a été faite que les
instructions de M. le comte de Razoumowski arriveraient très
probablement dans le jour, la conférence a été ajournée à demain.
Châtillon-sur-Seine, le 5 février 1814.
_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.
_Signé_ comte A. de RAZOUMOWSKI, CATHCART, HUMBOLDT, ABERDEEN, J. comte
de STADION, Charles STEWART, lieutenant général.
* * * * *
(Nº 12.) _Lettre de M. le duc de Bassano_
A M. LE DUC DE VICENCE.
Troyes, le 5 février 1814.