EXCURSION AU-DELA DE L'AISNE.--BATAILLE DE CRAONNE.--COMBATS DE LAON ET
DE REIMS.
(Du 4 au 15 mars.)
Ces longues marches, devenues vaines par une suite de contre-temps
inouïs, ont éloigné l'armée de sa ligne d'opérations, renfermée
jusqu'alors entre la Seine et la Marne. On se voit avec inquiétude
transporté aux débouchés des Ardennes; les craintes sur ce qui se passe
derrière nous augmentent avec les distances qui nous séparent de la
Seine. On ne reçoit aucune nouvelle de Lusigny, on n'en reçoit aucune de
Châtillon: sans doute les alliés, revenus de leurs alarmes, auront eu
honte des avances qui ont failli leur coûter la suspension des
hostilités; sans doute le ministre anglais, mettant à profit l'assurance
que rend aux plus timides le retour de la fortune, n'aura pas manqué de
prendre des précautions contre les vicissitudes à venir! Ces conjectures
auxquelles on se livrait avec anxiété n'étaient que trop fondées;
l'Angleterre venait de faire signer le traité de Chaumont.
Par ce traité, qui porte la date du 1er mars, les souverains, resserrant
leur alliance, s'étaient engagés à ne pas se départir du projet de
renfermer la France dans ses anciennes limites. Il est même probable que
l'idée de renverser Napoléon du trône venait d'être agréée; mais, par
condescendance pour l'Autriche, on devait encore tenir quelques
conférences à Châtillon pour voir si le duc de Vicence pourrait se
résoudre à signer le traité.
Ces résolutions n'ont été connues que plus tard; mais déjà il est
évident que les affaires deviennent plus difficiles; de noirs
pressentiments commencent à se répandre, et Napoléon lui-même est plus
sombre!
Toujours sur les pas de l'ennemi, il ne voit de tous côtés que
dévastation et incendie. Il n'est entouré que de malheureux habitants,
qui, dans leur désespoir, poussent bien plutôt des cris de vengeance que
des cris de paix. «Vous aviez bien raison, sire,» lui disent dans les
termes les plus énergiques, et d'une commune voix, tous les habitants
des pays que nos armes délivrent un moment de l'ennemi, «vous aviez bien
raison quand vous nous recommandiez de nous lever en masse. La mort est
mille fois préférable aux vexations, aux mauvais traitements, et aux
cruautés qu'il faut endurer lorsqu'on se soumet au joug de l'étranger.»
Le désespoir général est devenu une arme contre l'ennemi: Napoléon s'en
saisit. Il entreprend de donner même aux plus faibles cette espèce
d'énergie que peut inspirer la peur. Il laisse un libre cours aux cris
de vengeance: le Moniteur se remplit de toutes les plaintes, de tous les
gémissements des malheureux habitants de Montmirail, de Montereau, de
Nangis; des souffrances de Troyes, et des horreurs plus récentes encore
dont les plaines de la Ferté-sous-Jouarre et de Meaux viennent d'être le
théâtre. Toutes les villes que la guerre a frappées de son fléau
envoient des députés à Paris pour y peindre leur situation et demander
des vengeurs! Partout des enquêtes sont faites: les maux sont si grands,
qu'on n'a pas besoin de les exagérer. Les ressentiments et l'effroi sont
donc mis en jeu dans toute leur vérité pour suppléer à l'ardeur que le
patriotisme seul aurait dû rallumer. On invoque les grands exemples de
l'antiquité: on rappelle ce que la France a fait en 1792; on s'anime
même par l'exemple de ce que l'Espagne, la Russie et la Prusse viennent
de faire contre nous! Dans ces circonstances extrêmes, on ne peut avoir
recours qu'aux mesures extrêmes; mais, il faut le dire, ces mesures
produisent à Paris et dans les grandes villes un effet tout contraire à
celui qu'on veut obtenir. On y est trop civilisé pour avoir la
résolution des Russes et des Espagnols. L'imagination des citadins
s'effraie de la violence du parti qu'on leur propose; ils reculent
devant le tableau trop hideux que la guerre leur présente: les récits de
tous ces députés, échappés de l'incendie et des ruines de leur province,
abattent les esprits au lieu de les relever; et l'on demande encore plus
hautement la paix, puisqu'elle doit mettre un terme à tant d'horreurs.
Dans les campagnes, au contraire, tous les hommes sont déjà soldats; il
ne s'agit plus que de les rallier.
Avant de quitter le bourg de Fismes, Napoléon signe un décret par lequel
non seulement il autorise, mais même requiert tout Français de courir
aux armes, à l'approche de nos armées, pour seconder nos attaques. Dans
un second décret du même jour, Napoléon prononce le supplice des
traîtres contre tout maire ou fonctionnaire public qui refroidirait
l'élan de ses administrés, au lieu de l'exciter.
Ces décrets reçoivent la plus grande publicité, mais aucune suite n'est
donnée à leur exécution.
On ne tarde pas à s'apercevoir que Napoléon, en les rendant, a moins
voulu se procurer une ressource militaire qu'un épouvantail politique.
Ces appels, ces démonstrations de levée en masse, dont nos journaux sont
devenus les trompettes, vont frapper l'attention des souverains alliés:
peut-être intimideront-ils la haine des rois en leur faisant entrevoir
jusqu'où peut aller cette guerre, si elle est poussée de part et d'autre
avec trop d'acharnement.
Plus les circonstances deviennent critiques, moins Napoléon voudrait
prolonger l'excursion dans laquelle il s'est engagé. Cependant il ne
peut se résoudre à renoncer à la poursuite des Prussiens sans les avoir
mis, du moins pour quelque temps, hors d'état de revenir sur nous.
Maintenant qu'ils sont derrière l'Aisne, et qu'ils ont pu se réunir aux
renforts que les armées du nord leur fournissent, on doit croire qu'ils
ne refuseront pas davantage le combat: Napoléon ne cherche plus qu'à
presser l'événement.
Dans la nuit du 4 au 5 mars, le général Corbineau est détaché de Fismes,
avec la cavalerie du général Laferrière-Lévêque, pour aller s'emparer de
Reims, dont la possession est trop utile en ce moment pour la laisser à
l'ennemi. Le général Corbineau reprend Reims le 5 à quatre heures du
matin. Tandis que cette opération s'effectue, Napoléon en médite une non
moins importante: il s'agit de surprendre le passage de l'Aisne.
Dans la journée du 5, il dirige son avant-garde sur Béry-au-Bac, où la
route de Reims à Laon traverse l'Aisne sur un pont récemment construit.
Toute l'armée s'y porte par la traverse. La cavalerie du général
Nansouty enlève le pont et jette l'ennemi en désordre sur Corbeny. Dans
ce léger combat, on fait prisonnier le colonel russe Gagarinn.
Napoléon reste cette nuit à Béry-au-Bac.
Le passage de l'Aisne étant effectué, il se décide à envoyer des
coureurs à Mézières, à Verdun et à Metz. Ces émissaires portent l'ordre
aux garnisons des Ardennes et de la Lorraine de se mettre en mouvement
pour fermer les routes, et seconder les opérations de l'armée impériale,
dont l'approche leur est annoncée.
Le 6 mars, l'armée s'avançait sur Laon; mais on s'arrête à Corbeny. Tous
les rapports annoncent que l'ennemi vient au-devant de nous: ce sont les
corps russes de Wintzingerode, de Woronzof et de Sacken; ils se
présentent seuls, pour donner le temps à l'armée prussienne fatiguée de
se rallier autour de Laon.
L'armée russe prend position sur les hauteurs de Craonne; cette montagne
est le commencement d'une chaîne de collines qui se prolonge à notre
gauche, entre le cours de l'Aisne et la route de Laon; l'ennemi, posté
sur l'arête de cette côte longue et étroite, paraît inaccessible sur ses
flancs, et presque inattaquable de front.
Le désir d'en finir diminue à nos yeux les obstacles; notre avant-garde
parvient à s'établir à Craonne, qui est à mi-côte; le maréchal Ney fait
monter ses troupes jusqu'à la ferme d'Urtubie; les officiers
d'ordonnance Gourgaud et Caraman vont reconnaître les défilés de la
montagne; ils s'emparent des plus importants: les troupes s'approchent,
et l'on se prépare à une bataille pour le lendemain.
Napoléon passe la nuit au village de Corbeny.
Les principaux habitants des villages voisins étaient accourus au
quartier impérial, pour donner des renseignements sur les localités.
Partout un même concours de Français zélés venaient entourer Napoléon;
il était dans l'habitude d'interroger lui-même tous ceux qui se
présentaient: cette nuit, il reconnaît dans le maire de Baurieux, M. de
Bussy, son ancien camarade au régiment de la Fère; cet officier avait
émigré, et, depuis son retour, vivait retiré dans son patrimoine, sur
les bords de l'Aisne. Napoléon le fait remonter au grade de colonel, le
met au nombre de ses aides de camp, et le désigne pour servir de guide
sur le terrain de Craonne.
Dans la même nuit, un émissaire parti de Strasbourg, et que le comte
Roederer envoie, parvient jusqu'à nous; il a traversé les départements
de la Lorraine et de la Champagne, que l'ennemi occupe; il nous confirme
que le mouvement général de retraite de l'armée de Schwartzenberg s'est
fait ressentir jusqu'au Rhin: on apprend par lui que les habitants des
Vosges, enhardis par la fuite des bagages autrichiens, se sont soulevés,
et ont fait éprouver à l'ennemi des pertes énormes sur toutes les
routes; que, dans le département de la Meuse, près de Bar-sur-Ornain,
les paysans ont tué un général russe et dispersé le régiment qui
l'escortait; que la garnison de Verdun pousse ses sorties jusqu'à
Saint-Mihiel; que celle de Metz envoie des patrouilles jusqu'à Nancy;
que nos places d'Alsace sont faiblement observées; que la garnison
française de Mayence montre journellement des partis du côté de Spire;
qu'enfin les garnisons et les habitants de cette partie de la France
sont plus que jamais disposés à seconder les projets que Napoléon a sur
eux. Cet émissaire se nomme Wolff; il se fait reconnaître pour avoir été
sergent d'artillerie dans le régiment où le colonel Bussy et Napoléon
lui-même ont servi. Il reçoit la décoration de la Légion-d'Honneur, et
repart pour l'Alsace avec des ordres.
Le 7, à la pointe du jour, la bataille de Craonne commence.
Nos troupes parviennent successivement sur le plateau; mais la grande
difficulté est de s'y établir. Le maréchal Ney et le maréchal Victor
combattent à la tête de l'infanterie; le maréchal Victor est blessé: le
général Grouchy commande la cavalerie de l'armée, le général Nansouty
commande la cavalerie de la garde; tous deux sont blessés. Le général
Belliard prend le commandement de la cavalerie; le général Drouot dirige
le feu de nos batteries: il parvient enfin à faire reculer celles de
l'ennemi; mais sur cette arête, on ne peut que marcher devant soi: les
Russes se retirent pied à pied, et aucun mouvement de flanc ne peut
précipiter leur retraite.
La victoire de Craonne, disputée une grande partie de la journée, ne
nous laisse pour trophées que les morts de l'ennemi.
On poursuit les Russes jusqu'à la grande route de Soissons à Laon; cet
embranchement de chemin s'appelle l'Ange-Gardien, du nom d'une auberge
qui s'y trouve placée: l'ennemi tient encore quelques heures sur ce
point, pour donner le temps aux Prussiens d'évacuer Soissons et de venir
le rejoindre.
A la nuit, le quartier impérial descend du champ de bataille dans la
vallée de l'Aisne pour y trouver un village: on passe la nuit dans le
petit village de Bray en Laonnais.
Napoléon, sortant de cette action meurtrière dont il a partagé tous les
dangers, encore ému des incertitudes du combat, harassé de fatigues,
entouré de blessés et de mourants, était dans un de ces moments où les
dégoûts de la guerre rassasieraient l'âme la plus belliqueuse: on lui
annonce des dépêches de Châtillon; c'est Rumigny, l'un des commis de son
cabinet, qui les apporte. Si ce sont des paroles de paix, Napoléon n'a
jamais été plus disposé à les écouter.
Le congrès de Châtillon, que les conférences militaires de Lusigny
avaient suspendu pendant quelques jours, a repris ses séances, et les
plénipotentiaires des alliés y déploient la rigueur de leurs nouvelles
instructions. Les prétentions que la France vient de montrer à Lusigny
sont qualifiées d'infraction aux bases de la négociation: on veut
maintenant que le duc de Vicence ne songe plus à discuter; il faut
qu'il souscrive à la condition des anciennes limites, ou bien qu'il
remette son contre-projet; et déjà l'on parle hautement de se séparer,
si la France représente des articles contraires aux bases dont on ne
veut plus se départir. Telle est la substance des dépêches qu'on remet à
Napoléon sur le champ de bataille de Craonne; le duc de Vicence demande
qu'on lui envoie des instructions définitives sur le contre-projet qu'il
doit remettre.
Napoléon ne s'attendait qu'à des conditions pénibles; il est résigné aux
plus grands sacrifices; les concessions auxquelles il se prépare sont
immenses: mais il ne veut pas ajouter à nos humiliations celle de les
provoquer par un acte émané de lui-même. «S'il faut recevoir les
étrivières, dit-il, c'est bien le moins qu'on me fasse violence.»
Rumigny ne remportera donc pas le contre-projet qu'il est venu chercher;
mais il a dû recueillir les paroles qui viennent d'échapper à Napoléon.
Au surplus, Napoléon voudrait que son plénipotentiaire fût en mesure de
connaître enfin les mesures qu'on ne peut éviter. Napoléon craint
surtout les inconvénients d'une précipitation qui, pour en finir plus
vite, nous ferait céder plus qu'on ne veut réellement obtenir.
L'empressement qu'on montre à conclure est si vif, que, jusqu'au
dernier moment, il croit devoir le contenir dans de justes bornes; cette
considération l'emporte sur toutes les autres et dicte sa réponse. Quant
aux dangers qu'il peut courir en s'abandonnant à de nouveaux hasards,
son âme se refuse à prévoir jusqu'où peut aller le ressentiment de ses
ennemis et l'indifférence de son beau-père.
Rumigny n'a pris que quelques heures de repos; au jour il monte à cheval
pour retourner à Châtillon. Après l'avoir expédié, Napoléon va rejoindre
la tête de ses colonnes.
Notre avant-garde avait dépassé l'Ange-Gardien; tandis qu'elle s'avance
sur Laon, on envoie prendre possession de Soissons, et notre jonction se
fait de ce côté avec le duc de Trévise, qui n'avait pas dépassé l'Aisne.
On espérait arriver le soir même aux portes de Laon; mais à deux lieues
de cette ville, la route est resserrée entre des marais qui forment un
défilé, dont l'ennemi profite pour arrêter notre marche.
Napoléon revient de sa personne jusqu'à Chavignon, petit village situé à
peu près à égale distance de Soissons et de Laon; il y passe la nuit, et
y est rejoint par le général Flahaut, qui arrive de Lusigny.
L'Autriche, n'ayant plus besoin d'armistice, a cessé de favoriser cette
négociation secondaire, et dès lors les commissaires de Lusigny se sont
séparés: depuis notre départ de Troyes on s'attendait à ce résultat.
Il fallait penser à forcer, pour le lendemain, les passages où l'armée
venait d'être arrêtée.
Dans cette nuit (du 8 au 9) le premier officier d'ordonnance, Gourgaud,
se met à la tête d'une entreprise qui doit favoriser notre attaque. Un
chemin de traverse tourne à gauche le défilé des marais; Gourgaud se
jette de ce côté avec quelques troupes choisies, et, à la faveur de
l'obscurité, surprend les grand'gardes des alliés; il jette l'alarme
chez l'ennemi, et parvient à faire une diversion complète, pendant
laquelle les troupes du maréchal Ney franchissent le défilé.
L'armée française arrive ainsi au pied des hauteurs de Laon. Le corps du
duc de Raguse, qui est venu passer l'Aisne au pont de Béry-au-Bac, a
couché à Corbeny, et débouche sur Laon par la route de Reims, en même
temps que le gros de l'armée arrive par la route de Soissons. Notre
ligne se forme; le 9 au soir, le reste de nos troupes est arrivé. Le
prince de la Moskowa, le duc de Raguse, le duc de Trévise, et la garde
impériale, occupent les positions qui leur ont été assignées. Tout est
prêt pour l'attaque, les ordres partent, et le lendemain, dès la pointe
du jour, l'affaire doit commencer.
Le maréchal Blücher, qui a rallié toutes ses forces russes et
prussiennes, vient en outre de faire sa jonction avec l'armée du prince
royal de Suède.
C'est pourtant avec répugnance que Bernadotte s'avance pour combattre
ses anciens compatriotes; il n'a franchi qu'à regret la limite du Rhin,
qu'autrefois ses services ont contribué à donner à la France;
l'animosité qu'il a contre Napoléon semble s'affaiblir à mesure que le
sort de la patrie en est plus compromis. Les méfiances dont la Russie et
la Prusse le fatiguent depuis quelque temps contribuent encore à
réveiller en lui des sentiments français; mais les événements vont trop
vite, ils entraînent. Le prince de Suède n'a pu se dispenser de faire
marcher son avant-garde au secours de Blücher.
Ainsi le général prussien, qui fuit devant Napoléon depuis dix jours, a
rencontré tant de monde arrivant derrière lui, que, malgré ses échecs,
il est encore plus fort que jamais. Il nous oppose au centre le corps de
Bulow, à notre gauche les corps de Langeron, de Sacken et de
Wintzingerode; et sur notre droite les corps de Kleist et d'York.
Toutes ces troupes ont pour centre la ville de Laon, située sur un pic
élevé qui domine les environs.
Dans les rangs français on ne se sent découragé ni par le nombre ni par
la position de l'ennemi. Tout présage donc une action sanglante et
décisive.
Le 10, à quatre heures du matin, Napoléon mettait ses bottes, et
demandait ses chevaux, lorsque deux dragons arrivant à pied dans le plus
grand désordre lui sont amenés. Ils disent qu'ils viennent d'échapper
par miracle à travers un _hourra_ que l'ennemi a fait cette nuit sur les
bivouacs du duc de Raguse, et que tout est perdu de ce côté. Ils croient
le maréchal pris ou tué. Napoléon fait aussitôt monter à cheval tous ses
officiers. Tandis que les uns courent aux nouvelles du côté du duc de
Raguse, les autres vont à l'avant-garde suspendre le mouvement général
d'attaque que l'armée commençait. Bientôt les renseignements arrivent,
et l'on ne tarde pas à acquérir la triste certitude que le corps d'armée
du duc de Raguse a été en effet surpris et dispersé dans une attaque de
nuit; que le désordre a été extrême, que le parc a perdu une grande
partie de ses canons; mais que le duc de Raguse n'est pas tué, et qu'il
est de sa personne du côté de Corbeny sur la route de Reims, cherchant
à rallier les fuyards.
Cet événement met le comble aux contrariétés qui depuis quelque temps
déjouent tous nos efforts.
Nous devions attaquer l'ennemi; c'est lui qui nous attaque, encouragé
par les avantages qu'il vient d'obtenir dans la nuit: mais il ne peut
parvenir à occuper le village de Clacy, où la division Charpentier fait
la plus belle contenance. Il est repoussé, et nos détachements le
poursuivent jusqu'aux portes de Laon. Cependant on ne peut plus penser à
le forcer dans cette position; il faut s'occuper de la retraite, et
Napoléon s'y résigne. Dans l'après-midi, les équipages commencent à se
mettre en route; et, pour masquer le mouvement, on continue pendant le
reste de la journée de faire diverses démonstrations contre l'ennemi. Ce
n'est que le 11 au matin que Napoléon quitte Chavignon. L'armée le suit,
et vient prendre position dans les défilés qui couvrent Soissons.
Cette ville, si souvent prise et reprise dans cette courte campagne, et
toujours jouant le rôle le plus important, se présente encore dans ce
moment comme le seul obstacle qui puisse arrêter l'ennemi. A peine
Napoléon est-il descendu à l'évêché, qu'il s'occupe de pourvoir à la
défense de la place. Il fait appeler les officiers du génie, les
officiers d'artillerie, le duc de Trévise. Il passe avec eux
l'après-midi du 11, et toute la journée du 12, tantôt au cabinet, couché
sur une carte et le compas à la main; tantôt à cheval, parcourant le
terrain et jetant partout son coup d'oeil.
C'est le duc de Trévise qui reste à Soissons: tandis qu'il y disputera
le passage à l'armée de Blücher, Napoléon tourne ses armes contre un
nouvel ennemi.
Dans la nuit du 12 au 13 mars, au moment où l'armée allait se mettre en
marche pour revenir sur la Seine par la route de Soissons à
Château-Thierry, Napoléon a reçu la nouvelle que le corps d'armée du
général russe Saint-Priest, qui manoeuvrait du côté de Châlons-sur-Marne,
vient de s'emparer de Reims. Le général Corbineau, aidé de la cavalerie
du général Defrance, avait d'abord repoussé l'ennemi jusqu'à Sillery;
mais les Russes étaient revenus au nombre de quinze mille hommes, et il
avait fallu céder. On croyait Corbineau pris ou tué.
L'occupation de Reims par l'ennemi rétablissait les communications de
Schwartzenberg avec Blücher; d'ailleurs cette entreprise tournait déjà
la position qui venait d'être assignée au duc de Trévise: Napoléon ne
peut négliger cet ennemi; il prend aussitôt le chemin de Reims, et le
soir même il arrive aux portes de la ville. Les Russes, quoique surpris,
n'en montrent pas moins la résolution de se défendre. On se bat toute la
soirée et une partie de la nuit. Enfin, le général ennemi est grièvement
blessé; on l'emporte, ses troupes le suivent, et Napoléon entre à Reims
à une heure du matin.
Les malheureux habitants avaient tout à craindre d'un tumulte que
l'obscurité de la nuit pouvait porter au comble. Cependant (et il faut
le dire à la louange des Russes et des Français) les uns ont évacué la
ville, les autres en ont pris possession, sans qu'il y ait eu d'autres
dommages que ceux qui sont inévitables dans un combat. Corbineau, qui
avait disparu au moment de l'occupation de Reims par l'ennemi, se
retrouve le 14, à la pointe du jour, parmi les bourgeois de Reims, qui
viennent faire foule devant le logis de Napoléon: il était resté déguisé
chez un habitant.
Les troupes du duc de Raguse, après s'être ralliées au pont de
Béry-au-Bac, étaient venues prendre part à l'attaque de Reims. Leur chef
est appelé pour rendre compte de son désastre; il se présente: à sa
vue, Napoléon s'emporte en reproches, qui n'entrent que trop avant
peut-être dans le coeur du maréchal. Cependant après les plaintes
viennent les explications: bientôt les sentiments que Napoléon a
toujours portés à son aide de camp prennent le dessus, et ce n'est plus
qu'un maître en l'art de la guerre qui relève les fautes d'un de ses
élèves de prédilection: Napoléon finit par le retenir à dîner.
Le même jour, 14, l'armée reçoit un renfort précieux dans la
circonstance: on le doit au zèle et à l'activité du général Janssens,
Hollandais, ancien gouverneur du cap de Bonne-Espérance, qui commande en
ce moment sur la frontière des Ardennes. Les émissaires qu'on lui a
envoyés pour le prévenir de l'arrivée de l'armée sur les bords de
l'Aisne lui sont parvenus. Il a tiré aussitôt tous les détachements
qu'il a pu des garnisons qu'il commande; et de ces détachements, réunis
à Mézières, il a formé en dix jours un corps de six mille hommes, qu'il
amène lui-même par la route de Rethel.
Tandis que le prince de la Moskowa s'avance vers Châlons, l'armée fait
halte dans les environs de Reims, et y passe les journées du 14, du 15
et du 16. Ces trois jours de repos sont indispensables pour se préparer
à de nouvelles marches. Napoléon les met à profit dans son cabinet, et
médite ce qui lui reste à faire.
Cette halte militaire est une des dernières dans lesquelles il trouve le
temps de signer le travail de ses ministres, et de mettre toutes les
affaires de l'empire au courant. Il passe une grande partie du jour avec
le duc de Bassano. Chaque semaine un auditeur du conseil d'état lui
apportait le travail de Paris: quelles que fussent les fatigues de la
guerre et la gravité des circonstances, il voyait tout, il pourvoyait à
tout, et jusqu'alors il avait pu suffire aussi bien aux affaires de
l'intérieur qu'à celles de l'armée.