(Nº 1.) _Rapport de M. le baron de Saint-Aignan_[16].
[Note 16: Extrait du Moniteur supprimé.]
Le 26 octobre, étant depuis deux jours traité comme prisonnier à Weimar,
où se trouvaient les quartiers généraux de l'empereur d'Autriche et de
l'empereur de Russie, je reçus ordre de partir le lendemain avec la
colonne des prisonniers que l'on envoyait en Bohême. Jusqu'alors je
n'avais vu personne, ni fait aucune réclamation, pensant que le titre
dont j'étais revêtu réclamait de lui-même, et ayant protesté d'avance
contre le traitement que j'éprouvais. Je crus cependant, dans cette
circonstance, devoir écrire au prince Schwartzenberg et au comte de
Metternich pour leur représenter l'inconvenance de ce procédé. Le
prince Schwartzenberg m'envoya aussitôt le comte de Parr, son premier
aide de camp, pour excuser la méprise commise à mon égard et pour
m'engager à passer soit chez lui, soit chez M. de Metternich. Je me
rendis aussitôt chez ce dernier, le prince de Schwartzenberg venant de
s'absenter. Le comte de Metternich me reçut avec un empressement marqué;
il me dit quelques mots seulement sur ma position, dont il se chargea de
me tirer, étant heureux, me dit-il, de me rendre ce service, et en même
temps de témoigner l'estime que l'empereur d'Autriche avait conçue pour
le duc de Vicence; puis il me parla du congrès, sans que rien de ma part
eût provoqué cette conversation. «Nous voulons sincèrement la paix, me
dit-il, nous la voulons encore, et nous la ferons; il ne s'agit que
d'aborder franchement et sans détours la question. La coalition restera
unie. Les moyens indirects que l'empereur Napoléon emploierait pour
arriver à la paix ne peuvent plus réussir; que l'on s'explique
franchement, et elle se fera.»
Après cette conversation, le comte de Metternich me dit de me rendre à
Toeplitz, où je recevrais incessamment de ses nouvelles, et qu'il
espérait me voir encore à mon retour. Je partis le 27 octobre pour
Toeplitz; j'y arrivai le 30, et le 2 novembre je reçus une lettre du
comte de Metternich, en conséquence de laquelle je quittai Toeplitz le 3
novembre et me rendis au quartier général de l'empereur d'Autriche à
Francfort, où j'arrivai le 8. Je fus le même jour chez M. de
Metternich. Il me parla aussitôt des progrès des armées coalisées, de la
révolution qui s'opérait en Allemagne, de la nécessité de faire la paix.
Il me dit que les coalisés, long-temps avant la déclaration de
l'Autriche, avaient salué l'empereur François du titre d'empereur
d'Allemagne; qu'il n'acceptait point ce titre insignifiant, et que
l'Allemagne était plus à lui de cette manière qu'auparavant; qu'il
désirait que l'empereur Napoléon fût persuadé que le plus grand calme et
l'esprit de modération présidaient au conseil des coalisés; qu'ils ne se
désuniraient point, parce qu'ils voulaient conserver leur activité et
leur force, et qu'ils étaient d'autant plus forts qu'ils étaient
modérés; que personne n'en voulait à la dynastie de l'empereur Napoléon;
que l'Angleterre était bien plus modérée qu'on ne pensait; que jamais le
moment n'avait été plus favorable pour traiter avec elle; que si
l'empereur Napoléon voulait réellement faire une paix solide, il
éviterait bien des maux à l'humanité et bien des dangers à la France, en
ne retardant pas les négociations; qu'on était prêt à s'entendre; que
les idées de paix que l'on concevait devaient donner de justes limites à
la puissance de l'Angleterre, et à la France toute la liberté maritime
qu'elle a droit de réclamer, ainsi que les autres puissances de
l'Europe; que l'Angleterre était prête à rendre à la Hollande
indépendante ce qu'elle ne lui rendrait pas comme province française;
que ce que M. de Mervelot avait été chargé de dire de la part de
l'empereur Napoléon pouvait donner lieu aux paroles qu'on me prierait
de porter; qu'il ne me demandait que de les rendre exactement, sans y
rien changer; que l'empereur Napoléon ne voulait point concevoir la
possibilité d'un équilibre entre les puissances de l'Europe; que cet
équilibre était, non seulement possible, mais même nécessaire; qu'on
avait proposé à Dresde de prendre en indemnité des pays que l'empereur
ne possédait plus, tels que le grand duché de Varsovie; qu'on pouvait
encore faire de semblables compensations dans l'occurrence actuelle.
Le 9, M. de Metternich me fit prier de me rendre chez lui à neuf heures
du soir. Il sortait de chez l'empereur d'Autriche, et me remit la lettre
de sa majesté pour l'impératrice. Il me dit que le comte Nesselrode
allait venir chez lui, et que ce serait de concert avec lui qu'il me
chargerait des paroles que je devais rendre à l'empereur. Il me pria de
dire au duc de Vicence qu'on lui conservait les sentiments d'estime que
son noble caractère a toujours inspirés.
Peu de moments après, le comte Nesselrode entra; il me répéta en peu de
mots ce que le comte Metternich m'avait déjà dit sur la mission dont on
m'invitait à me charger, et ajouta qu'on pouvait regarder M. de
Hardemberg comme présent et approuvant tout ce qui allait être dit.
Alors M. de Metternich explique les intentions des coalisés, telles que
je devais les rapporter à l'empereur. Après l'avoir entendu, je lui
répondis que, ne devant qu'écouter et point parler, je n'avais autre
chose à faire qu'à rendre littéralement ses paroles, et que pour en
être plus certain, je lui demandais de les noter pour moi seul et de les
lui remettre sous les yeux. Alors le comte Nesselrode ayant proposé que
je fisse cette note sur-le-champ, M. de Metternich me fit passer seul
dans un cabinet, où j'écrivis la note ci-jointe. Lorsque je l'eus
écrite, je rentrai dans l'appartement. M. de Metternich me dit: «Voici
lord Aberdeen, ambassadeur d'Angleterre; nos intentions sont communes,
ainsi nous pouvons continuer à nous expliquer devant lui.» Il m'invita
alors à lire ce que j'avais écrit; lorsque je fus à l'article qui
concerne l'Angleterre, lord Aberdeen parut ne l'avoir pas bien compris;
je le lus une seconde fois. Alors il observa que les expressions
_liberté du commerce_ et _droits de la navigation_ étaient bien vagues;
je répondis que j'avais écrit ce que le comte de Metternich m'avait
chargé de dire. M. de Metternich reprit qu'effectivement ces expressions
pouvaient embrouiller la question, et qu'il valait mieux en substituer
d'autres. Il prit la plume et écrivit que l'Angleterre ferait les plus
grands sacrifices _pour la paix fondée sur ces bases_ (celles énoncées
précédemment).
J'observai que ces expressions étaient aussi vagues que celles qu'elles
remplaçaient; lord Aberdeen en convint, et me dit «qu'il valait autant
rétablir ce que j'avais écrit; qu'il réitérait l'assurance que
l'Angleterre était prête à faire les plus grands sacrifices; qu'elle
possédait beaucoup, qu'elle rendrait à pleines mains.» Le reste de la
note ayant été conforme à ce que j'avais entendu, on parla de choses
indifférentes.
Le prince Schwartzenberg entra, et on lui répéta ce qui avait été dit.
Le prince Nesselrode, qui s'était absenté un moment pendant cette
conversation, revint, et me chargea, de la part de l'empereur Alexandre,
de dire au duc de Vicence qu'il ne changerait jamais sur l'opinion qu'il
avait de sa loyauté et de son caractère, et que les choses
s'arrangeraient bien vite s'il était chargé d'une négociation.
Je devais partir le lendemain matin, 10 novembre; mais le prince de
Schwartzenberg me fit prier de différer jusqu'au soir, n'ayant pas eu le
temps d'écrire au prince de Neufchâtel.
Dans la nuit, il m'envoya le comte Voyna, un de ses aides de camp, qui
me remit sa lettre, et me conduisit aux avant-postes français. J'arrivai
à Mayence le 11 au matin.
_Signé_ SAINT-AIGNAN.
* * * * *
(Nº 2.) _Note écrite à Francfort, le 9 novembre, par le baron
Saint-Aignan_[17].
[Note 17: Extrait du Moniteur supprimé.]
M. le comte de Metternich m'a dit que la circonstance qui m'a amené au
quartier général de l'empereur d'Autriche pouvait rendre convenable de
me charger de porter à S. M. l'empereur la réponse aux propositions
qu'elle a fait faire par M. le comte de Mervelot. En conséquence, M. le
comte de Metternich et M. le comte de Nesselrode m'ont demandé de
rapporter à S. M.:
Que les puissances coalisées étaient engagées par des liens
indissolubles, qui faisaient leur force, et dont elles ne dévieraient
jamais;
Que les engagements réciproques qu'elles avaient, contractés leur
avaient fait prendre la résolution de ne faire qu'une paix générale; que
lors du congrès de Prague, on avait pu penser à une paix continentale,
parce que les circonstances n'auraient pas donné le temps de s'entendre
pour traiter autrement; mais que, depuis, les intentions de toutes les
puissances et celles de l'Angleterre étaient connues; qu'ainsi il était
inutile de penser, soit à un armistice, soit à une négociation qui n'eût
pas pour premier principe une paix générale;
Que les souverains coalisés étaient unanimement d'accord sur la
puissance et la prépondérance que la France doit conserver dans son
intégrité, et en se renfermant dans ses limites naturelles, qui sont le
Rhin, les Alpes et les Pyrénées;
Que le principe de l'indépendance de l'Allemagne était une condition
_sine quâ non_; qu'ainsi la France devait renoncer, non pas à
l'influence que tout grand état exerce nécessairement sur un état de
force inférieure, mais à toute souveraineté sur l'Allemagne; que
d'ailleurs c'était un principe que S. M. avait posé elle-même, en disant
qu'il était convenable que les grandes puissances fussent séparées par
des états plus faibles;
Que du côté des Pyrénées, l'indépendance de l'Espagne et le
rétablissement de l'ancienne dynastie étaient également une condition
_sine quâ non_;
Qu'en Italie, l'Autriche devait avoir une frontière qui serait un objet
de négociation; que le Piémont offrait plusieurs lignes que l'on
pourrait discuter, ainsi que l'état de l'Italie, pourvu toutefois
qu'elle fût, comme l'Allemagne, gouvernée d'une manière indépendante de
la France, ou de toute autre puissance prépondérante;
Que de même l'état de Hollande serait un objet de négociation, en
partant toujours du principe qu'elle devait être indépendante;
Que l'Angleterre était prête à faire les plus grands sacrifices pour la
paix fondée sur ces bases, et à reconnaître la liberté du commerce et de
la navigation, à laquelle la France a droit de prétendre;
Que si ces principes d'une pacification générale étaient agréés par S.
M., on pourrait neutraliser, sur la rive droite du Rhin, tel lieu qu'on
jugerait convenable, où les plénipotentiaires de toutes les puissances
belligérantes se rendraient sur-le-champ, sans cependant que les
négociations suspendissent le cours des opérations militaires.
_Signé_ SAINT-AIGNAN.
A Francfort, le 9 novembre 1813.
(Nº 3.) _Lettre de M. le duc de Bassano_
_A M. le comte de Metternich_[18].
[Note 18: Extrait du Moniteur supprimé.]
Paris, le 16 novembre 1813.