XVIII

Première inquiétude paternelle.

Jacques et Paul avaient écouté parler leur père sans le quitter des

yeux; ils se serraient de plus en plus contre lui; quand il eut fini,

tous deux se jetèrent dans ses bras; Paul sanglotait, Jacques pleurait

tout bas. Leur père les embrassait tour à tour, essuyait leurs larmes.

«Tout est fini à présent, mes chéris! Plus de malheur, plus de

tristesse! Je serai tout à vous et vous serez tout à moi.»

--Et maman Blidot, et tante Elfy? dit Jacques avec anxiété. Est-ce que

nous ne serons plus à elles?

DÉRIGNY. Toujours, mon enfant, toujours. Vous les aimez donc bien?

JACQUES.--Oh! papa, je crois bien que nous les aimons! elles sont si

bonnes, si bonnes, que c'est comme maman et vous. Vous resterez avec

nous, n'est-ce pas? Le pauvre Dérigny n'avait pas encore songé à ce lien

de coeur et de reconnaissance de ses enfants; en le brisant, il leur

causait un chagrin dont tout son coeur paternel se révoltait; s'il les

laissait à leurs bienfaitrices, lui-même devait donc les perdre encore

une fois, s'en séparer au moment où il venait de les retrouver;

l'angoisse de son coeur se peignait sur sa physionomie expressive.

LE GÉNÉRAL.--J'arrangerai tout cela, moi! Que personne ne se tourmente

et ne s'afflige! Je ferai en sorte que tout le monde reste content. A

présent, si nous soupions, ce ne serait pas malheureux; j'ai une faim

de cannibale; nous sommes tous heureux: nous devons tous avoir faim.

Moutier, Elfy et Mme Blidot étaient allés chercher les plats et les

bouteilles; le souper ne tarda pas à être servi et chacun se mit à sa

place, excepté Dérigny qui se préparait à servir le général.

LE GÉNÉRAL.--Eh bien, pourquoi ne soupez-vous pas, Dérigny? Est-ce que

la joie tient lieu de nourriture?

DÉRIGNY.--Pardon, mon général: tant que je reste votre serviteur, je ne

me permettrai pas de m'asseoir à vos côtés.

LE GÉNÉRAL.--Vous avez perdu la tête, mon ami! Le bonheur vous rend fou!

Vous allez servir vos enfants comme si vous étiez leur domestique? Drôle

d'idée vraiment! Voyons, pas de folie. A l'Ange-Gardien nous sommes tous

amis et tous égaux. Mettez-vous là, entre Jacques et Paul, mangeons...

Eh bien, vous hésitez?... Faudra-t-il que je me fâche pour vous empêcher

de commettre des inconvenances? Saperlote! à table, je vous dis! Je

meurs de faim, moi!

Moutier fit en souriant signe à Dérigny d'obéir; Dérigny se plaça entre

ses deux enfants; le général poussa un soupir de satisfaction et il

commença sa soupe. Il y avait longtemps qu'il n'avait mangé de la

cuisine, bourgeoise mais excellente, de Mme Blidot et d'Elfy; aussi

mangea-t-il à tuer un homme ordinaire; l'éloge de tous les plats était

toujours suivi d'une seconde copieuse portion. Il était d'une gaieté

folle qui ne tarda pas à se communiquer à toute la table; Moutier ne

cessait de s'étonner de voir rire Dérigny, lui qui ne l'avait jamais vu

sourire depuis qu'il l'avait connu.

MOUTIER.--Tu vois, mon Jacquot, les prodiges que tu opères ainsi

que Paul. Voici ton papa que je n'ai jamais vu sourire, et qui rit

maintenant comme Elfy et moi.

DERIGNY.--J'aurais fort à faire, mon ami, s'il me fallait: arriver à la

gaieté de Mlle Elfy, d'après ce que vous m'en avez dit, du moins. Mais

j'avoue que je me sens si heureux que je ferais toutes les folies qu'on

me demanderait.

LE GÉNÉRAL.--Bon ça! Je vous en demande une qui vous fera grand plaisir.

DERIGNY.--Pourvu qu'elle ne me sépare pas de mes enfants, mon général,

je vous le promets.

LE GÉNÉRAL.--Encore mieux! Je vous demande, mon ... ami, de ne pas me

quitter... Ne sautez pas, que diantre! Vous ne savez pas ce que je veux

dire... Je vous demande de ne jamais quitter vos enfants et de ne pas me

quitter. Ce qui veut dire que je vous garderai tous les trois avec moi,

qu'en reconnaissance de vos soins (dont je ne peux plus me passer; je

sens que je ne m'habituerais pas à un autre service que le vôtre, si

exact, si intelligent, si doux, si actif: il me faut vous ou la mort),

qu'en reconnaissance, dis-je, de ces soins que rien ne peut payer,

j'achèterai pour vous et je vous donnerai un bien quelconque où vous

vous établiriez, après ma mort, avec vos enfants et une femme peut-être.

Ce serait votre avenir et votre fortune à tous. Tant que je suis

prisonnier, vous resterez en France avec vos enfants et notre ami

Moutier.

DÉRIGNY.--Et après, mon général?

LE GÉNÉRAL.--Après? Après? Nous verrons ça, Nous avons le temps d'y

penser... Eh bien, que dites-vous?

DÉRIGNY.--Rien encore, mon général; je demande le temps de la réflexion;

ce soir je n'ai pas la tête à moi et mon coeur est tout à mes enfants.

LE GÉNÉRAL.--Bien, mon cher, je vous donne jusqu'au repas de noces

d'Elfy et de Moutier, demain nous fixerons le jour et j'écrirai à Paris

pour le dîner et les accessoires. A nous deux, ma petite Elfy! Reprenons

notre vieille conversation interrompue sur votre mariage. C'est

aujourd'hui lundi, demain mardi j'écris, on m'expédie mon dîner et le

reste samedi; tout arrive lundi, et nous le mangerons en sortant de la

cérémonie.

ELFY.--Impossible, mon général; il faut faire les publications, le

contrat.

LE GÉNÉRAL..--Il faut donc bien du temps en France pour tout cela! Chez

nous, en Russie, ça va plus vite que ça. Ainsi, je vois Mme Blidot; vous

me convenez, je vous conviens; nous allons trouver le pope qui lit des

prières en slavon, chante quelque chose, dit quelque chose, vous fait

boire dans ma coupe et moi dans la vôtre, qui nous promène trois fois

en rond autour d'une espèce de pupitre, et tout est fini. Je suis votre

mari, vous êtes ma femme, j'ai le droit de vous battre, de vous faire

crever de faim, de froid, de misère.

MADAME BLIDOT, riant.--Et moi, quels sont mes droits?

LE GÉNÉRAL.--De pleurer, de crier, de m'injurier, de battre les gens,

de déchirer vos effets, de mettre le feu à la maison même dans les cas

désespérés.

MADAME BLIDOT, riant.--Belle consolation! A quel sort terrible j'ai

échappé!

LE GÉNÉRAL.--Oh! mais moi, c'est autre chose! Je serais un excellent

mari! Je vous soignerais, je vous empâterais; je vous accablerais de

présents, de bijoux; je vous donnerais des robes à queue pour aller à la

cour, des diamants, des plumes, des fleurs!

Tout le monde se met à rire, même les enfants; le général rit aussi et

déclare qu'à l'avenir il appellera Mme Blidot «ma petite femme». Après

avoir causé et ri pendant quelque temps, le général va se coucher parce

qu'il est fatigué; Dérigny, après avoir terminé son service près

du général, va avec ses enfants, dans leur chambre, les aider à se

déshabiller, à se coucher, après avoir fait avec eux une fervente prière

d'actions de grâces. Il ne peut se décider à les quitter; et quand

ils sont endormis, il les regarde avec un bonheur toujours plus vif,

effleure légèrement de ses lèvres leurs joues, leur front et leurs

mains; enfin la fatigue et le sommeil l'emportent, et il s'endort sur

sa chaise entre les deux lits de ses enfants. Il dort d'un sommeil si

paisible et si profond qu'il ne se réveille que lorsque Moutier, inquiet

de sa longue absence, va le chercher et l'emmène de force pour le faire

coucher dans le lit qui lui avait été préparé. Il était tard pourtant:

minuit venait de sonner à l'horloge de la salle; mais Moutier n'avait

pas encore eu le temps de causer avec Elfy et sa soeur; ils avaient

mille choses à se raconter, et les heures s'écoulaient trop vite. Enfin

Mme Blidot sentit que le sommeil la gagnait; l'horloge sonna, Moutier se

leva, engagea les soeurs à aller se coucher et alla à la recherche de

Dérigny, qu'il ne trouvait pas dans sa chambre près du général. Il

réfléchit encore quelque temps avant de s'endormir lui-même; ses pensées

étaient imprégnées de bonheur et ses rêves se ressentirent de cette

douce inspiration.

L'auberge de l'ange gardien · 第 17 / 25 题