XVII

Coup de théâtre.

Le voyage ne fut pas long. Partis le matin, nos trois voyageurs

arrivèrent pour dîner à Loumigny, et pas à pied, comme au départ.

Mme Blidot, Elfy, Jacques et Paul, qui avaient été prévenus par Moutier

de l'heure du retour, les reçurent avec des cris de joie. Moutier

présenta Dérigny à Mme Blidot et à Elfy. Lorsque Moutier lui amena

Jacques et Paul pour les embrasser, Dérigny les saisit dans ses bras,

les embrassa plus de dix fois et se troubla à tel point qu'il fut obligé

de sortir. Moutier et les enfants le suivirent.

MOUTIER.--Qu'avez-vous, mon ami? Quelle agitation!

DÉRIGNY.--Mon Dieu! mon Dieu, soutenez-moi dans cette nouvelle épreuve.

Oh! mes enfants! mes pauvres Enfants!

Jacques s'approcha de lui les larmes aux yeux, le regarda Longtemps.

«C'est singulier, dit-il en passant la main sur son front, papa a dit

comme ça quand il est parti.»

DÉRIGNY..--Comment t'appelles-tu, enfant?

JACQUES.--Jacques.

DÉRIGNY.--Et ton frère?

JACQUES.--Paul.

Dérigny poussa un cri étouffé, voulut faire un pas, chancela et serait

tombé si Moutier ne l'avait soutenu.

DÉRIGNY.--Dites-moi pour l'amour de Dieu, cette dame d'ici est-elle

votre maman?

--Oui, dit Paul.

--Non, dit Jacques; Paul ne sait pas; il était trop petit; notre vraie

maman est morte; celle-ci est une maman très bonne, mais pas vraie.

--Et... votre père? demanda Dérigny d'une voix étranglée par l'émotion.

JACQUES.--Papa? Pauvre papa! les gendarmes l'ont emmené...

Jacques n'avait pas fini sa phrase que Dérigny l'avait saisi dans ses

bras, ainsi que Paul, en poussant un cri qui fit accourir le général et

les deux soeurs.

Le pauvre Dérigny voulut parler, mais la parole expira sur ses lèvres et

il tomba comme une masse, serrant encore les enfants contre son coeur.

Moutier avait amorti sa chute en le soutenant à demi, aidé des deux

soeurs; il dégagea avec peine Jacques et Paul de l'étreinte de Dérigny.

Lorsque Jacques put parler, il fondit en larmes et s'écria:

«C'est papa, c'est mon pauvre papa! Je l'ai presque reconnu quand il

a dit: «Mes pauvres enfants!» et surtout quand il nous a embrassés si

fort; c'est comme ça qu'il a dit et qu'il a fait quand les gendarmes

sont venus.»

Le cri poussé par Dérigny avait attiré aux portes presque tous les

voisins de l'Ange-Gardien, et un rassemblement considérable ne tarda

pas à se former. Les premiers venus répondaient aux interrogations des

derniers accourus.

«Qu'est-ce?» demandait une bonne femme.

--C'est un homme qui vient de tomber mort de besoin.

--Pourquoi les petits pleurent-ils?

--Parce qu'ils ont bon coeur, ces enfants! N'est-il pas terrible de voir

un homme mourir de besoin à votre porte?

--Voyez donc ce gros, comme il se démène! Il va tous les écraser s'il

tombe dessus.

--C'est le monsieur que les Bournier ont assassiné.

--Comment donc qu'il a fait pour en revenir?

--C'est parce que le grand zouave l'a mené aux eaux; ça l'a tout remonté.

--Tiens! quand ma femme sera morte, pas de danger que je la porte là-bas.

Dérigny ne reprenait pas connaissance, malgré les moyens énergiques du

général; des claques dans les mains à lui briser les doigts, de la fumée

de tabac à suffoquer un ours, de l'eau sur la tête à noyer un enfant,

rien n'y faisait; la secousse avait été trop forte, trop imprévue.

Moutier commençait à s'inquiéter de ce long évanouissement; il se

relevait pour aller chercher le curé, lorsqu'il le vit fendre la foule

et arriver précipitamment à Dérigny.

LE CURÉ.--Qu'y a-t-il? un homme mort, me dit-on! Pourquoi ne m'a-t-on

pas prévenu plus tôt?

MOUTIER.--Pas mort, mais évanoui, monsieur le curé; il vient de tomber

par suite d'une joie qui l'a saisi. Le curé s'agenouilla près de,

Dérigny, lui tâta le pouls, écouta sa respiration, les battements de

son coeur et se releva avec un sourire.

«Ce ne sera rien, dit-il; ôtez-le d'ici, couchez-le sur un lit bien à

plat, bassinez le front, les tempes avec du vinaigre, et faites-lui

avaler un peu de café.»

Après avoir donné encore quelques avis, le curé, se voyant inutile,

retourna chez lui.

JACQUES.--Mon bon ami Moutier, laissez-moi embrasser mon pauvre papa

avant qu'il soit mort tout à fait, je vous en prie, je vous en supplie;

tante Elfy ne veut pas. Moutier tourna la tête et vit le pauvre Jacques

à demi agenouillé, les mains jointes, le regard suppliant, le visage

baigné de larmes.

MOUTIER.--Viens, mon pauvre enfant, embrasse ton papa et ne t'effraye

pas; il n'est pas mort, et dans quelques instants il t'embrassera

lui-même et te serrera dans ses bras.

Jacques remercia du regard son ami Moutier et se jeta sur son père

qu'il embrassa à plusieurs reprises. Dérigny, au contact de son enfant,

commença à reprendre connaissance; il ouvrit les yeux, aperçut Jacques

et fit un effort pour se relever et le serrer contre son coeur. Moutier

le soutint, et l'heureux père put à son aise couvrir de baisers ses

enfants perdus et tant regrettés.

Après les premiers moments de ravissement, Dérigny parut confus d'avoir

excité l'attention générale; il se remit sur ses pieds, et, quoique

tremblant encore, il se dirigea vers la maison, tenant ses enfants par

la main. Arrivé dans la salle, suivi du général, de Moutier et des deux

soeurs, il se laissa aller sur une chaise, regarda avec tendresse et

attendrissement Jacques et Paul qu'il tenait dans chacun de ses bras,

et, après les avoir encore embrassés à plusieurs reprises:

«Excusez-moi, mon général, dit-il; veuillez m'excuser, Mesdames; j'ai

été si saisi, si heureux de retrouver ces pauvres chers enfants que j'ai

tant cherchés, tant pleurés, que je me suis laissé aller à m'évanouir

comme une femmelette. Chers, chers enfants, comment se fait-il que je

vous retrouve ici, avec une maman, une tante, un bon: ami? (Dérigny

sourit en disant ces mots et jeta un regard reconnaissant sur les deux

soeurs et sur Moutier.)

JACQUES.--Deux bons amis, papa, deux. Le bon général est aussi un bon

ami.

Dérigny tressaillit en s'entendant appeler papa par son enfant.

DÉRIGNY, l'embrassant.--Tu avais la même voix quand tu étais petit, mon

Jacquot; tu disais papa de même.

--Mon bon ami, dit le général avec émotion, je suis content de vous voir

si heureux. Oui, sapristi, je suis plus content que si..., que si...

j'avais épousé toutes les petites filles des eaux, que si j'avais adopté

Moutier, Elfy, Torchonnet. Je suis content, content!

Dérigny se leva et porta la main à son front pour faire le salut

militaire.

DÉRIGNY.--Grand merci, mon général! Mais comment se fait-il que mes

enfants se trouvent ici à plus de vingt lieues de l'endroit où je les

avais laissés?

MADAME BLIDOT.--C'est le bon Dieu et Moutier qui nous les ont amenés,

mon cher Monsieur.

JACQUES.--Et aussi la sainte Vierge, papa, puisque je l'avais priée

comme ma pauvre maman me l'avait recommandé.

DÉRIGNY.--Mon bon Jacquot! Te souviens-tu encore de ta pauvre maman?

JACQUES.--Très bien, papa, mais pas beaucoup de sa figure; je sais

seulement qu'elle était pâle, si pâle que j'avais peur.

Dérigny l'embrassa pour toute réponse et soupira profondément.

JACQUES.--Vous êtes encore triste, papa? et pourtant vous nous avez

retrouvés, Paul et moi!

DÉRIGNY.--Je pense à votre pauvre maman, cher enfant; c'est elle qui

vous a protégés près du bon Dieu et de la sainte Vierge et qui vous a

amenés ici. Mon bon Moutier, comment avez-vous connu mes enfants?

MOUTIER.--Je vous raconterai ça quand nous aurons dîné, mon ami; et

quand les enfants seront couchés. Ils savent cela, eux, il est inutile

qu'ils me l'entendent raconter.

LE GÉNÉRAL.--Et vous, mon cher, comment se fait-il que vous ayez perdu

vos enfants, que vous ayez fait la campagne de Crimée, que vous n'ayez

pas retrouvé ces enfants au retour? Vous n'avez donc ni père, ni mère,

ni personne?

DÉRIGNY.--Ni père, ni mère, ni frère, ni soeur, mon général. Voici mon

histoire, plus triste que longue. J'étais fils unique et orphelin; j'ai

été élevé par la grand-mère de ma femme qui était orpheline comme moi;

la pauvre femme est morte; j'avais tiré au sort; j'étais le dernier

numéro de la réserve: pas de chance d'être appelé. Madeleine et moi,

nous restions seuls au monde, je l'aimais, elle m'aimait; nous nous

sommes mariés; j'avais vingt et un ans; elle en avait seize.

Nous vivions heureux, je gagnais de bonnes journées comme

mécanicien-menuisier. Nous avions ces deux enfants qui complétaient

notre bonheur; Jacquot était si bon que nous en pleurions quelquefois,

ma femme et moi. Mais voilà-t-il pas, au milieu de notre bonheur, qu'il

court des bruits de guerre; j'apprends qu'on appelle la réserve; ma

pauvre Madeleine se désole, pleure jour et nuit; moi parti, je la voyais

déjà dans la misère avec nos deux chérubins; sa santé s'altère; Je

reçois ma feuille de route pour rejoindre le régiment dans un mois. Le

chagrin de Madeleine me rend fou; je perds la tête; nous vendons notre

mobilier et nous partons pour échapper au service; je n'avais plus

que six mois à faire pour finir mon temps et être exempt. Nous allons

toujours, tantôt à pied, tantôt en carriole; nous arrivons dans un joli

endroit à vingt lieues d'ici; je loue une maison isolée où nous vivions

cachés dans une demi-misère, car nous ménagions nos fonds, n'osant pas

demander de l'ouvrage de peur d'être pris: ma femme devient de plus en

plus malade; elle meurt (la voix de Dérigny tremblait en prononçant ces

mots); elle meurt, me laissant ces deux pauvres petits à soigner et à

nourrir. Pendant notre séjour dans cette maison, tout en évitant d'être

connus, nous avions pourtant toujours été à la messe et aux offices les

dimanches et fêtes; la pâleur de ma femme, la gentillesse des enfants

attiraient l'attention; quand elle fut plus mal, elle demanda M. le curé

qui vint la voir plusieurs fois, et, lorsque je la perdis, il fallut

faire ma déclaration à la mairie et donner mon nom; trois semaines

après, le jour même où le venais de donner à mes enfants mon dernier

morceau de pain et où j'allais les emmener pour chercher de l'ouvrage

ailleurs, je fus pris par les gendarmes et forcé de rejoindre sous

escorte, malgré mes supplications et mon désespoir. Un des gendarmes me

promit de revenir chercher mes enfants; j'ai su depuis qu'il ne l'avait

pas pu de suite, et que plus tard il ne les avait plus retrouvés. Arrivé

au corps, je fus mis au cachot pour n'avoir pas rejoint à temps. Lorsque

j'en sortis, je demandai un congé pour aller chercher mes enfants et les

faire recevoir enfants de troupe; mon colonel, qui était un brave homme,

y consentit; quand je revins à Kerbiniac, il me fut impossible de

retrouver aucune trace de mes enfants; personne ne les avait vus. Je

courus tous les environs nuit et jour, je m'adressai à la gendarmerie,

à la police des villes. Je dus rejoindre mon régiment et partir pour le

Midi sans savoir ce qu'étaient devenus ces chers bien-aimés. Dieu sait

ce que j'ai souffert. Jamais ma pensée n'a pu se distraire du souvenir

de mes enfants et de ma femme. Et, si je n'avais conservé les sentiments

religieux de mon enfance, je n'aurais pas pu supporter la vie de douleur

et d'angoisse à laquelle je me trouvais condamné. Tout m'était égal,

tout, excepté d'offenser le bon Dieu. Voilà toute mon histoire, mon

général; elle est courte, mais bien remplie par la souffrance.

L'auberge de l'ange gardien · 第 16 / 25 题